Être présent sans donner de leçons, c’est ma façon de refuser la misère

Blaise-Cameroun blog FR

Blaise NDEENGA,

Cameroun

Un ami du Cameroun nous partage son engagement auprès de personnes qui vivent des situations d’exclusion et de grand dénuement, dans son pays …

Ma passion des plus pauvres a commencé depuis ma vie religieuse, avec Caritas. C’est une passion, une envie, une vie que j’ai donnée, que je donne. Ce sont des choses difficiles à communiquer. Alors ce que je vais vous partager sort de mon cœur.

La présence

J’aime prendre des initiatives. Tout ce qui est pauvreté, tout ce qui est personne à la lisière de la vie, moi je m’y engage, je vais voir. Donc mon travail, il est très simple, je vais dans les quartiers, je marche, généralement on ne recense pas les pauvres, mais on les trouve toujours. A Caritas, nous ne tenons pas compte des obédiences, chrétien, musulman, ce qui compte chez nous c’est la personne. Et moi ce qui m’anime, c’est de voir la personne avoir une certaine dignité, être debout. Donc c’est un travail de présence. Je dis toujours : « je n’ai rien à vous donner, mais je viens auprès de vous. Je viens rester auprès de vous, je viens vous dire « vous comptez », au moins à mes yeux. Si d’autres vous ont bafoué, sachez au moins qu’il y a une personne qui est là pour vous, et pour qui vous avez du prix. » Généralement les personnes exclues ont l’habitude de croire qu’elles portent toutes les malédictions.

Combattre les préjugés

La grande bataille à livrer, c’est contre les préjugés culturels. C’est très dur. Dans un quartier que je connais bien, il y a une vieille maman, qui a vu sa maison brûlée parce qu’on l’accusait de sorcellerie. Chassée du village, une maman de 72 ans… On vous dit : « Tel enfant qui est mort, tel blocage au village, tel qui n’avait pas réussi, c’est la faute de cette maman. Elle vivait seule, on ne la voyait jamais sortir ». A côté de la pauvreté matérielle, la plus grosse bagarre ce sont les préjugés. Je crois que si l’on parvient à sortir de là ce serait quelque chose de formidable. Il faut pouvoir parler avec les gens pour faire tomber ces préjugés. Mais c’est dur. Comment vous allez dire à ces villageois : « Ecoutez elle n’est pas sorcière. »

Vous avez les mêmes problèmes avec les cas de malades atteints de sida. J’ai rencontré une dame qui est morte de sida toute seule abandonnée, son mari était aussi mort quelque temps auparavant de la même maladie. Personne ne la visitait parce qu’elle avait le sida. Elle est restée près de 2 ans couchée sur son lit, on m’a signalé le cas quand elle était déjà à l’article de la mort. Je suis allé la voir, elle avait les yeux exorbités, des blessures au niveau du bassin… Elle est restée couchée abandonnée. Elle avait deux enfants le premier avait 8 ans, le deuxième 2 ans, qui n’avaient jamais été à l’école. Quand je suis arrivé la maladie était déjà bien avancée… et je vous assure quand vous entrez d’abord, le regard des voisins, et de l’entourage, est très interrogateur. Ils se demandent « Mais celui-là il va où il est fou? Que va-t-il faire là-bas pour quelqu’un qui a été rejeté ? » Quand vous allez vers ces voisins pour demander des informations, c’est d’abord un regard suspicieux. Parce qu’on n’arrive pas à comprendre. Vous voyez quand on parle des préjugés culturels, c’est très fort, c’est très fort chez nous. Je crois que le premier pas à faire c’est de combattre les préjugés si on veut vraiment combattre la pauvreté.

Un autre cas de rejet à cause des préjugés : on m’a appelé pour un cas d’hydrocéphalie. Je suis allé regarder l’enfant, c’est une famille très très pauvre, la maman a quatre enfants. L’enfant malade a 7 ans et en plus de l’hydrocéphalie, c’est-à-dire une malformation de la tête, il a aussi une malformation au niveau des jambes, et un ralentissement au niveau de sa croissance. La maman n’est jamais allée à l’hôpital, elle me dit qu’elle n’a pas les moyens. Mais quand on a continué à causer, j’ai compris qu’au lieu d’aller à l’hôpital elle est allée chez un tradipraticien qui lui a dit : « Cet enfant est sorcier ».

Dans la maison, l’enfant avait déjà un petit coin à l’écart des autres, exclu, où on avait mis une natte, c’est là qu’il dormait, parce que le tradipraticien avait dit « cet enfant n’est pas bien. » Quand on dit qu’un enfant n’est pas bien, soit il est sorcier, soit il a quatre yeux… L’enfant était déjà parqué, mis de côté. Il avait sa natte, il était abandonné tout seul là. Alors je demande à la maman, « pourquoi l’enfant est isolé ? » elle me dit que le tradipraticien a dit que l’enfant risque de contaminer les autres enfants. La difficulté face à ce genre de situations, c’est je crois la tentation de donner des leçons. Moi généralement je reste sur place, j’oublie le cas pour lequel je suis venu, et je me mets à parler d’autre chose, pour les amener à comprendre aussi certaines choses. Mais dans la plupart des cas, il y a beaucoup de paramètres qui entrent en jeu. On a des préjugés culturels, et il ne faut pas oublier non plus la pression du groupe social sur l’individu qui est très forte vraiment, parce que si 2, 3, 4 personnes arrivent à condamner un enfant, c’est la famille qui doit porter ça. On a aussi un déficit institutionnel, parce que quand on est face à ce genre de cas, vous arrivez, vous donnez quelques conseils, mais après où pouvez-vous conduire les gens ? Où ? Là on reste généralement bloqué.

Les attitudes pour la rencontre : l’écoute, la valorisation, le respect

Pour moi il y a des attitudes que je cultive : la présence, l’écoute, la valorisation des capacités, le respect aussi.

Les très pauvres ont beaucoup à nous dire. Généralement on ne les écoute pas, mais moi je prends toujours mon temps. Quand je leur rends visite, nous nous asseyons, nous parlons, nous parlons.

J’essaie aussi de leur montrer qu’au-delà de tout, une autre vie est possible, qu’ils ne croient pas qu’ils sont les damnés de la terre. Ça c’est encore le discours le plus difficile, parce qu’ils disent, mais on va sortir de là comment ? Et c’est vrai que c’est tellement existentiel, parce que vous êtes avec des familles qui n’ont même pas de quoi manger. Quand ils demandent : Mais attendez, on va faire comment pour sortir de là, proposez-nous ! Le risque c’est de dire bon écoutez je vais vous laisser 1000 F. Et puis après quoi, qu’est-ce qui suit ?

Avec eux j’ai souvent un petit exercice que j’aime bien leur proposer, je dis « écoutez, vous avez des potentialités, c’est vous qui pouvez sortir de cette situation dans laquelle vous êtes plongés. La pauvreté n’est pas une malédiction, c’est un état de vie. Ça peut arriver à n’importe qui. Tel était riche hier, aujourd’hui il est pauvre. Alors vous avez des capacités. Je leur dis généralement : « Dis-moi, tu as des qualités n’est-ce pas ? » « Oui. » « Donne-moi ne serait-ce que 10 qualités que toi tu penses avoir. Seulement 10. » Je crois que c’est un travail d’introspection difficile, mais qui aide à valoriser la personne : si tu as des capacités, des aptitudes, des qualités, tu peux. Or généralement ils vous disent « Non écoutez, c’est d’autres personnes qui doivent nous dire… » Je dis « Non, toi tu peux, regarde-toi, regarde ce que tu es capable de faire ». C’est là que la personne commence à dire « Bon je pense que je peux faire ceci, je suis cela, je suis cela… » Et moi je m’accroche sur une de leurs qualités importantes citées. Porter un regard positif sur soi est un levier puissant qui nous donne la force de nous dépasser et de changer de regard sur nous-mêmes.

Le respect et la solidarité. Les plus pauvres veulent le respect, pas des leçons. Si on les aide à retrouver confiance en eux, alors des chemins s’ouvrent. Je crois que l’exemple parle plus que les paroles.

Le réveillon

bonne année 2015 source : tousphoto.com

bonne année 2015
source : tousphoto.com

Niek Tweehuiijsen

Pays-Bas

Le réveillon je l’ai passé avec un couple formidable: Arthur et Hélène.

Ça fait près de 4 ans que j’essaie de les connaître. Mon quartier n’est pas vraiment un quartier pauvre, mais je ne voulais pas imaginer qu’Hélène et Arthur, qui fréquentent mon quartier, étaient des personnes “juste” un peu excentriques, qui, à un moment dans leurs vies, avaient perdu un peu la tête.

Depuis mon arrivée ici à La Haye, je les observais souvent de loin, souvent quand ils piochaient dans les poubelles ou les bacs dans lesquels on peut jeter de vieux journaux, des papiers ou des livres.

Ils marchent du matin au soir, toujours avec de grands sacs en plastique avec je ne sais pas quoi dedans. Je m’étais donné du temps pour les aborder, d’abord juste en les saluant de la tête, puis, peut être une année plus tard, les premiers mots se sont échangés. Encore une année plus tard, nous nous sommes présentés pour la première fois lors d’une fête du quartier, et peu à peu les échanges dans la rue ont pris un rythme plus fréquent à chaque fois que l’on se croisait. Aujourd’hui quand je les croise, ils me parlent de ce qu’ils ont trouvé, des bouteilles, des cartes postales avec un timbre un peu spécial, des chaussures encore impeccables, un livre….

Pour le réveillon je n’avais pas un grand programme. Sortir à minuit, saluer les voisins, lancer quelques pétards, trinquer avec des bouteilles qui vont de main en main… Les feux d’artifice étaient assourdissants mais grandioses, on s’embrasse et voilà que je vois Arthur et Hélène rentrer chez eux. Ils ont, même à cette heure, des grands sacs en plastique avec eux et marchent rapidement pour échapper à des dangers que eux seuls peuvent soupçonner.

Nos regards se croisent et ils ralentissent leurs pas. Nous nous embrassons. Je leur propose de venir avec moi au “Toptimer” un petit bar à coté. “Non”, me disent-ils, “nous n’avons pas le droit d’y entrer. Je continue: “au “Hartje”, “Non, trop dangereux, les gens se moquent de nous, ils prennent de la drogue et ont des couteaux”. Je propose “Emma” en face de chez moi. Arthur me répond : “Ce n’est pas pour des gens comme nous”. “Au “Christal” alors”, j’essaie encore et j’espère fort qu’ils acceptent parce qu’ il n’y a pas beaucoup plus de bars ici sauf peut être le “Daklicht”, mais dans ce bar je ne rentre pas facilement non plus à cause de sa réputation de bagarres après minuit quand les gens ont trop bu.

Finalement nous nous retrouvons derrière une bonne bière dans le “Christal”, tenu par un monsieur Turc, Serkan, avec la serveuse Fatima,  moité Marocaine moité Française, qui nous ont chaleureusement accueilli dans le bar complètement vide. En fin de compte nous avons trouvé notre auberge dans cette ville où les fêtes et les bals ont éclaté partout dans les rues.

Nous trinquons et Arthur dit que cela fait presque dix ans qu’il connaît Hélène. Hélène montre un des bagues qu’elle porte. “Il n’y a plus une pierre dessus, mais c’est Arthur qui me la donnée, c’est bien plus jolie sans pierre, tu ne penses pas,…? ”

Arthur me dit ce que j’ai entendu bien des fois, ailleurs, dans des rencontres avec des adultes : “Hélène ne  peut plus voir ses enfants. Moi je la protège contre des gens qui se moquent d’elle. Les gens nous regardent comme si nous venions d’une autre planète, mais nous gagnons notre vie comme tout le monde. Certains nous donnent des conseils, mais je ne supporte pas les gens qui nous disent ce qu’ “il faut faire”, je ne peux plus l’entendre dire. Nous cherchons des bouteilles du matin au soir, nous trouvons des livres dans les poubelles ou dans les bacs. Nous les vendons ou les donnons au gens qu’on respecte, mais pas avant que je ne les ai lus moi-même.”
Je me sens honoré parce qu’il n’y a pas longtemps, Arthur m’a offert un livre “Cuisiner avec des poivrons”.

Il faut que vous sachiez que pour rien au monde je n’aurais voulu manquer les bières avec Arthur et Hélène ce réveillon. Aller à la recherche de ceux qui manquent encore, c’est notre priorité au sein d’ATD Quart Monde.
Cela fait maintenant quatre ans que je habite ici et que j’essaie de créer des liens avec Arthur et Hélène. Ce n’est que lors de ce réveillon, que des premières vraies confidences se sont échangées, dans la joie, sans qu’aucun d’entre nous ne sente le besoin de dire ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Juste l’amitié suffisait.

Bonne année 2015.

Noël dans la cage d’escalier

Message de noël 2014

Message de noël 2014

Il y a ces insultes sur le mur à la vue de tous. La cible ? La famille du deuxième étage.

Chaque jour, passer devant cette agression.

Chaque matin, baisser les yeux avant de prendre le bus pour aller au boulot.

Chaque matin, sur le chemin de l’école, fuir ces mots qui résonnent dans la tête.

Il y a aussi les soupirs, les ricanements, les menaces, autant de coups de poings venant blesser encore un peu plus cette famille, déjà si meurtrie.

Violence extrême d’un voisinage désemparé, qui vit plus que sa part de difficultés. Tapi derrière chaque porte, un lot de malheurs, de peines, d’angoisses du lendemain. Un voisinage qui ne comprend pas, ne comprend plus, n’en peut plus. La famille dérange : le désordre indescriptible, le bruit, les chiens…

***

Et puis, il y a cette belle histoire, celle de Noël dernier. Quelques jours avant le réveillon, la maman est venue à la maison Quart Monde :

« Aidez-nous ! » nous lance-t-elle.

« Aidez-nous à changer quelque chose. Pour tous, ça sera la fête mais pas pour nous ! On ne veut pas de cadeau. Juste qu’on efface ces insultes. »

Alors, les volontaires sont allés frapper à quelques appartements, ils ont proposé aux voisins de faire quelque chose ensemble.

Ainsi un, puis deux, puis trois d’entre eux sont descendus pour rejoindre la maman et quelques amis du Mouvement. Ce fut le grand nettoyage dans la cage d’escalier. Les balais, la serpillière, les murs repeints. Des boules rouges, des guirlandes scintillantes, des rires. Il y a eu des paroles échangées entre personnes qui ne se parlaient plus.

Moment magique. Lumière au milieu de la nuit où la solidarité du quotidien, si exigeante, se tisse à nouveau. Quel plus beau cadeau que la paix et la fierté retrouvées ?

***

Chers amis, nous avons besoin de vous pour, ensemble, continuer de gommer ces mots qui blessent et enferment. Nous avons besoin de vos dons pour que, dans chacun de nos projets, dans chaque instant de cette vie partagée, nous puissions permettre aux personnes les plus méprisées de contribuer à l’unité et à l’honneur de leur famille, de leur quartier et du monde.

Joyeux Noël à tous et à toutes !

Délégation générale d’ATD Quart Monde

Pour faire un don à ATD Quart Monde, cliquez ici.

De l’ombre à la lumière

Noldi Christen, Suisse

Nelly Schenker présente son livre

Nelly Schenker présente son livre

Tous les jours, de ma fenêtre je vois, sur les collines au loin, un grand bâtiment, un ancien orphelinat. Puis, quand je tourne la tête vers la gauche je vois encore plus loin la cathédrale et les toits de la ville de Fribourg.

A l’époque – poussée par le désespoir – une toute petite fille, a sauté le mur de cet orphelinat pour faire à pied le long chemin jusqu’à Fribourg, vers sa maman, son école. Le ventre noué,  trois heures, quatre heures de marche? Elle est allée frapper à la porte de l’école, pour hurler, les larmes aux yeux : «Je veux rentrer chez moi – et je veux aller à l’école ! »

Ces jours, cette même enfant, qui n’a jamais été scolarisée de sa vie, et qui a beaucoup enduré, n’a pas dormi de la nuit… Désormais grand-maman, elle a sorti un « grand » livre ! Oui, elle a vécu le vernissage du livre de sa vie. Jeune mère elle avait appris à lire et à écrire, seule. En « volant », discrètement, ce savoir auprès de ses propres enfants rentrant le soir de l’école !

Au vernissage elle a été entourée de ses 41 tableaux accrochés aux murs. Peintures, rayonnantes de toutes les couleurs, elles sont aussi le fruit de son long chemin vers plus de liberté. « NON : PAS vers la liberté ! » me corrige-t-elle. « Celle-ci m’a été volée pour toujours. »

J’ai la chance d’avoir pu l’accompagner pendant cette écriture. Cette dame garde au fond de son cœur ce petit enfant qui pleure et hurle et rêve. Elle garde aussi tous les jeunes révoltés de ce monde qui ne sont pas rejoints dans leurs aspirations profondes et dont l’intelligence reste en friche… Elle s’appelle : Nelly Schenker.

Oui, c’est avec elle aussi que j’ai la chance de pouvoir écrire de temps en temps un article pour le blog ici même. Sûrement que l’on reparlera de son livre dans les mois à venir. Mais pour le moment Nelly retient son souffle, elle attend, non sans crainte, ce que ce « coming out » va provoquer dans sa vie.

A Lucerne, au vernissage, elle a eu plusieurs premières réactions très positives : « J’ai honte de mon pays ! » disait la responsable de la Maison Romero qui guidait l’événement. Puis, un jeune homme impliqué dans le travail politique lui a affirmé : « Vous savez nous mettre textuellement devant les montagnes d’obstacles qui surgissent sur le chemin de la pauvreté. Ce livre1 m’accompagnera désormais. » Ce sont des débuts encourageants.

1Le livre de Nelly Schenker « Es langs, langs Warteli für es goldigs Nüteli » (« une longue longue attente pour un petit rien doré ») est paru le 10 décembre.

Personne n’est exclu de l’humanité

livre réalisé avec des personnes vivant à la rue, au Guatemala

livre réalisé avec des personnes vivant à la rue, au Guatemala

Romain Fossey,

France

La chance m’a été donnée de participer à une aventure : la rencontre avec des personnes qui vivent et/ou travaillent dans la rue autour de la décharge municipale de la ville de Guatemala. Un livre, disponible en espagnol, reprend les contributions de personnes qui ont pu se découvrir et marcher ensemble. Je souhaite ici partager des extraits du texte de Carolina Escobar Sarti – sociologue et analyste social- qui présente cette œuvre collective et nous invite, aussi, à découvrir la réalité du Guatemala :

« Je pense que tout le monde a le droit à une opportunité. C’est-à-dire qu’indépendamment de sa condition sociale, des problèmes vécus, des circonstances par lesquels il est passé, chacun a le droit de pouvoir profiter d’un changement positif » nous dit Mynor Garcia, de 35 ans. Orphelin depuis ses 9 ans, il se souvient comment ses parents ont disparu durant la guerre civile au Guatemala. Depuis lors, un long chemin de vie à la rue marqué par l’exil, le déracinement, les drogues et la faim l’aura accompagné.
Mynor, comme beaucoup d’hommes et de femmes, a dû vivre dans le Guatemala de l’exclusion. Celui de la misère, de la faim et de l’abandon. Celui de la décharge de la capitale, ou des quartiers pauvres périphériques. Le Guatemala rural dans lequel n’arrive aux villages ni l’électricité, ni l’éducation, ni l’eau, ni la santé. Celui de ces 2 millions d’émigrés guatémaltèques qui sont partis chercher dans d’autres pays ce que celui-ci n’a pas su leur donner. Celui des 60 000 jeunes filles et adolescentes qui, chaque année, se retrouvent enceintes suite à un viol perpétué par un membre de leur entourage proche. C’est le Guatemala dans lequel la moitié des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition sévère ; où les emplois ne sont pas suffisants pour une population majoritairement composée de jeunes qui viennent ainsi grossir les rangs du chômage, des gangs ou de l’armée. C’est le Guatemala qui nous indigne, nous fait souffrir, nous épuise.
 Le Guatemala que nous découvrons à travers ce livre est celui de l’exclusion et de l’érosion social extrême. C’est le lieu de ceux que nous appelons et traitons comme des citoyens de quatrième catégorie. Le lieu de toutes les détresses.
Mais ce livre ne traite pas seulement de ségrégation sociale, de personnes à la marge de la société discriminées pour leurs conditions de vie. Il parle effectivement de cela mais aussi il met en lumière la dignité et l’espérance. Il parle de mains qui se tendent, de vies qui s’ouvrent à d’autres vies. C’est vrai que les gens qui habitent ce livre, vivant ou ayant vécu à la rue et dans des contions inhumaines, ne jouissent pas pleinement de leur droit de citoyen mais paradoxalement ils ont beaucoup de choses à nous dire sur ce qui est vrai, sur la force de l’esprit humain et, surtout, l’amour. Comme me l’a dit un ami, l’amour ne peut pas tout mais sans amour rien n’a de sens.
« Ces personnes conservent une humanité absolue profondément enracinée dans leur for intérieur et protégée : la découvrir est une chance, un cadeau, une source d’espérance (…) Nous avons réussi à nous connecter à cette humanité », raconte Álvaro. D’autres parlent de ce livre comme d’une construction collective « où chaque contribution est un espoir pour demain. C’est une mémoire mais aussi un projet pour l’avenir ». C’est pourquoi je souhaite parler de dignité. Parce que la dignité n’est pas un mot mais une attitude face à la vie.
Quand j’écoute toutes les voix de ce livre réunies comme un chant collectif, je comprends mieux ce qu’est la dignité. Quand deux amis vivent à la rue et se protègent l’un l’autre, c’est de la dignité. Quand un être humain est entendu parce qu’un autre l’écoute, c’est de la dignité. Quand c’est de l’affection qui est donnée et non uniquement une paire de chaussure, c’est de la dignité. Quand une femme en état de dénutrition partage son repas avec l’homme qu’elle aime, c’est de la dignité. Quand on vit au milieu des ordures et qu’il reste l’envie de vivre, c’est de la dignité.
C’est grâce à cette dignité que nous appartenons tous au même monde ou, comme le dit Paul : « personne n’est exclu de l’humanité. »

Cristobal et Silvia, amie peintre

Cristobal et Silvia, amie peintre

Stop à la discrimination

Maria Victoire

Bouaké, Côte d’Ivoire

Le thème de la Journée Mondiale du Refus de la misère de ce 17 Octobre, « Ne laisser personne de côté : réfléchir, décider et agir ensemble contre la misère », nous entraîne tous à cette réflexion là où nous sommes et avec qui nous sommes, que ce soit ceux qui subissent la misère à longueur de la journée, ceux qui sont sensibles à la cause ou ceux qui n’ont pas encore rejoint la lutte de se mettre ensemble pour vraiment éliminer la misère de notre planète.

A Bouaké en Côte d’Ivoire ceux qui subissent la misère au quotidien réfléchissent à la lumière de leur expérience de vies et disent « Venant des quartiers où toute chose manque, comme par exemple dans notre quartier il n’y a pas d’eau courante et d’eau potable, nous avons à puiser l’eau très tôt le matin pour préparer les enfants pour aller à l’école, pour préparer la nourriture et faire la vaisselle avant de partir au marché », nous disait une maman. « Quand on est né dans la misère, tout devient compliqué et difficile pour nous, pour survivre et élever nos enfants ; malgré tous nos efforts nous sommes stigmatisés à cause de notre pauvreté. Combien de fois nous ne nous sommes pas sentis humiliés en entendant : les pauvres sont des paresseux, ils ne veulent pas travailler, ils aiment tendre la main, ils ne s’occupent pas de leurs enfants, ils aiment être assistés (…) et j’en passe. Toutes ces négativités nous enferment dans notre misère. » nous disait aussi M. Soro.

Pourtant tant de familles vivant dans la pauvreté font des efforts tous les jours pour résister à la misère qui leur est imposée. Yasmine vend le pain le matin, qu’il tonne ou pleuve, elle est là avec son grand panier sur sa tête et son enfant de deux ans dans son dos. Le panier est tellement gros qu’elle a du mal à le soulever sur sa tête. Elle va de porte en porte pour vendre son pain et à la fin du mois elle ne gagne presque rien. Elle n’a pas le droit d’être malade sinon elle n’arrive pas à faire sa journée.

M. Rasmané ramasse à longueur de journée des bouteilles en plastique qu’il lave ensuite. Les revendant à 10 FCFA, il n’arrive même pas à 1000 FCFA la semaine (1,52 euros). Il plante le riz dans une rizière empruntée. Lorsqu’il moissonne 4 balles de riz, il en garde deux pour sa famille et en partage deux à ses voisins. Malgré tous ses efforts, il vit toujours dans la misère. Il n’arrive pas à subvenir aux besoins de sa famille.

Tout le monde met du sien pour survivre et personne ne voit l’effort de ces enfants et de leurs parents. Ils sont jugés comme de mauvais parents qui font travailler leurs enfants.

Face au scandale de la misère, des personnes s’indignent heureusement et agissent, comme ce directeur d’école M. Diloma qui a tout fait, malgré le manque de bancs et de tables, pour que certains enfants puissent faire leur entrée scolaire dans des bonnes conditions.

Si on se met ensemble, cela devient possible d’éliminer la pauvreté.
Mme Soro nous disait, «Il faut que nous soyons ensemble pour ne laisser personne de côté. Ce n’est pas juste de laisser les gens derrière.»

L’espoir est grand, et je pense que chaque personne est une chance pour l’humanité comme nous disait le fondateur du Mouvement ATD Quart Monde le père Joseph Wresinski. Nous vous attendons pour nous rejoindre dans cette lutte, le temps presse et nous avons besoin de TOUS pour que cela devienne possible.

L’ami du pont

François Phliponeau, France Les personnes vivant dans la misère sont très souvent stigmatisées, exclues. Cette semaine, en France, le chef de l’État reconnaissait que la pauvreté est « une humiliation pour la République ». Exclusion, stigmatisation, humiliation, ce n’est pas une fatalité. Les photos ci-jointes montrent M. Castro à Manille chez lui et à son travail. « Chez lui », c’est sous un pont où il a trouvé refuge avec son épouse et leurs trois filles. Dans un espace si bas qu’ils ne peuvent pas se tenir debout.

M.Castro et sa famille sous le pont à Manille

M.Castro et sa famille sous le pont à Manille

Son lieu de travail est juste au-dessus de chez lui. C’est sur le pont qu’il vend des journaux, des boissons fraiches, des biscuits, des mouchoirs en papier…

l'ami du pont

l’ami du pont

C’est aussi sur ce pont qu’il retrouve des habitués dans les transports en communs (les célèbres jeepneys), et les voitures bloquées par les feux rouges, 200 mètres plus loin. Avec eux, il n’est pas un exclu, un humilié, un pauvre, il est le commerçant, parfois même l’ami que l’on salue, avec qui on partage des nouvelles.

M.Castro vendeur

M.Castro vendeur

Dignité, reconnaissance, respect du travail et du travailleur, voilà ce qu’attendent tous les humains. Voilà ce que proclame depuis 27 ans la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre. Sur ce pont, Castro gagne plus que de l’argent, il gagne sa vie. (Photos François Phliponeau)

Les mille pas d’Eric

train 1

Nelly Schenker avec Noldi Christen (Bâle-Suisse)

Aujourd’hui j’aimerais parler d’Eric. Eric qui fait toujours ses 50 pas, de gauche à droite. Ses 200, 500, 1000 pas…

Pourquoi les fait-il toujours là, sur le même bout de trottoir, là où s’arrête le tramway… ?

Il m’a fallu longtemps pour le découvrir. Un jour j’ai vu qu’il se penchait parfois, pour ramasser quelque chose de petit par terre. Je ne voyais pas ce que c’était, mais cette petite chose, il la nettoyait dans le creux de sa main… Puis je me suis rendu compte que c’était des bouts de cigarettes, que les gens avaient laissé tomber avant de monter dans le tramway, qu’il ramassait ainsi soigneusement. J’ai vu, comment il les fumait en suite jusqu’au bout, avec bonheur…

Là j’étais bien étonnée. Jamais j’avais vu une chose pareille. C’était pour moi, oui, un nouveau monde.

Puis, un jour j’ai fait un premier pas vers lui. Je l’ai salué, car je voulais mieux le connaître, et pendant que je lui donnais une pièce, je lui ai demandé son nom. Il m’a répondu, timidement : « Eric. »

Les gens l’ignorent, ou d’autres parlent mal de lui. On m’a aussi déjà agressée : « Ne lui donnez pas de l’argent !! »

Avec le temps j’ai fait une autre découverte. Quand je reste assise sur le banc, alors je l’appelle :

« Eric, tu viens ? » Du coup les gens ne disent plus rien, aussi ils le laissent tranquille, lui. Ils pensent maintenant, que moi je le connais, qu’il fait partie de mes amis.

Chaque fois il me remercie quand je lui donne un tout petit quelque chose. Mais une fois il m’a bouleversée. Il s’adresse tout à coup à moi: « Et toi, comment tu vas ? » Je ne m’y attendais pas du tout. Cela ne sortait de nulle part…

Ensuite j’ai longtemps réfléchi autour de cette petite phrase. Et je me dis qu’elle n’est pas banale. Parfois il y a beaucoup dans quelques mots comme ça. Je me dis que la plupart des personnes qui mendient risquent d’être prisonnières de leur moi, car elles sont enfermées dans le souci de leur survie :« Est-ce que tu as quelque chose pour MOI ? »

Mais lui… il pense aux autres.

S’il fait partie des plus fragiles, des plus pauvres – et je le vois ainsi – alors c’est un vrai pas qu’il fait là.

Voilà. C’est de petites observations que je fais ainsi dans ma vie. Il faut toujours de nouveau essayer : jusqu’où je peux aller, sans blesser un Être humain ? Et surtout pour éviter que d’autres le blessent encore plus à cause de moi.

Parfois il a l’air si fatigué et vieux. Il semble tout gris. Puis d’autres fois, il fait plus jeune. On n’arrive pas à lui donner un âge. Oui, je le connais encore si peu.

Mais c’est un Homme de cette terre.

Savoir oser

« Je suis né et j’ai passé mon enfance et mon adolescence dans un quartier très pauvre. J’étais entouré de personnes qui ont cessé d’espérer et de croire que la vie peut un jour être meilleure pour eux. J’ai très tôt compris la différence entre un droit et ce qu’on peut avoir. J’ai aussi tant de fois entendu des gens me dire : « ça ce n’est pas pour toi », « là tu ne peux pas, tu ne vas pas y arriver ». Et si je n’avais pas osé, je ne serais jamais devenu celui que je suis aujourd’hui. Alors je suis venu vous dire que vous n’avez pas tort d’espérer. Par contre, vous auriez tort de ne pas oser. Saisissez la chance qui vous est donnée dans cette maison d’accueil et osez aller plus loin que les limites que cette société fragmentée et hiérarchisée tentera de vous imposer. Des regards, des gestes et même des voix vous diront : « tu n’es pas à ta place ici, tu ne vas pas y arriver ». Mais si vous osez tenir bon et croire, quand vous sentez au fond de vous que c’est possible, un jour vous verrez que vous avez eu raison d’oser ».

 Ces paroles sont celles d’un artiste dont je vais taire le nom. Je l’ai rencontré dans l’orphelinat dans lequel je travaille au Cameroun. Il a entendu parler de cette maison qui essaye de redonner de l’espoir aux enfants qui l’ont perdu un moment dans la vie, et il a tenu à venir nous encourager et à dire un mot aux enfants.

Je pense comme lui qu’il est important de savoir oser. Et je réalise mieux que tant de choses qui paraissaient impossibles se sont avérées possibles, parce qu’il y a eu des hommes et des femmes qui ont osé. Je pense à Martin Luther KING, à Nelson Mandela, à Mère Theresa, au Père Joseph Wresinski et à toutes les personnes qui luttent chaque jour pour dire «  NON, ce n’est pas une fatalité, le changement est possible, une vie meilleure est possible ».

Dans le monde d’aujourd’hui où les idées reçues que nous avons les uns sur les autres et l’absence de dialogue sont à l’origine de tant de dégâts et de souffrance, nous avons grand besoin de savoir oser, oser aller à la rencontre de l’autre pour le découvrir et nous découvrir nous même, pour apprendre à le connaitre et voir tomber nos peurs, pour pouvoir le comprendre dans sa singularité et apprendre à l’aimer.

Il y a tant de choses à changer et tant de combats à mener pour que la vie soit meilleure pour tous. L’envie ne suffit pas pour y parvenir. Il faut savoir oser.

Jeanne Véronique Atsam – Cameroun

Il y a des compétences qu’on n’exploite pas

Emile 3On voit beaucoup dans nos sociétés : conceptions et doctrines, théories et  pratiques issues des débats controverses où les « plus faibles » sont exclus. Heureusement, chacun a la liberté de prendre une position  proche des réalités et situations qu’il connait.

Pour ne citer qu’un exemple, à Bukavu, en République Démocratique du Congo, certaines entreprises placent les candidats devant des conditions (certaines exigeant d’avoir un minimum d’argent) qui barrent la route à celles et ceux qui pourraient se rendre utiles à la communauté.

Pour d’autres organisations préoccupées du développement solidaire, cela  revient finalement à « rendre inutilisables certaines compétences » alors que l’émergence d’une communauté dépend de la manière dont les capacités de ses membres sont prises en compte.

Depuis 13 ans,  l’Association «  les Amis de l’organisation ‘ Agir Tous pour la Dignité ‘ », de Bukavu  fait l’expérience de confier des tâches importantes à des personnes dotées de peu de moyens. Emile, un de ses membres en témoigne : «La misère n’a pas de cible ou de  race, sinon on  verrait une seule race ou une  seule catégorie de population (les enfants, les femmes ou les hommes) en souffrir. Voila pourquoi les efforts de tous ont leur valeur dans la lutte contre la misère…Les enfants sont parvenus à mobiliser la communauté…Le premier jour, les jeunes ont terrassé la parcelle et les adultes ont pris conscience que la tâche leur revenait. Ils se sont aussi mobilisés, chacun apportant son soutien, et les travaux ont démarré. Ensemble nous avons fait beaucoup et nous avons créé le « groupe des familles solidaires ». Une fois le mois, nous réfléchissons ensemble sur nos problèmes et nos réalités. Pour chaque action, il y a une responsabilité pour chacun et cela contribue au développement de la communauté.

Le 4 Mars le curé m’a envoyé une note et une  clé, en me confiant ainsi la gestion de la borne fontaine commune. C’était comme un rêve parce que  je n’imaginais pas qu’un docteur en théologie pouvait aller jusqu’à confier une responsabilité aux plus pauvres. Au début j’avais peur ; la peur et la honte d’être humilié devant tout le monde. Il existe une honte (humiliation) habituelle et normale et une autre qui écrase. La mienne était engendrée par la précarité de la vie et les jugements de certaines personnes qui me poussaient à croire que j’étais incapable. Je pensais qu’il fallait quelqu’un de plus connu, de  « respectable », quelqu’un de plus fort, qui saurait parler aux femmes et aux enfants qui viennent puiser tous les matins. Souvent, il y a des altercations entre elles et le responsable en « paie le prix ».

Le mois passé chaque responsable de la borne fontaine a présenté le rapport financier et j’ai été surpris d’avoir été le plus honnête en gestion financière.

Pour le moment je m’habitue petit à petit aux gens. Je  réalise que faire intervenir les plus pauvres dans les actions fait gagner leur confiance envers la communauté…Si je meurs aujourd’hui je suis certain que mon nom restera gravé dans les mémoires de gens. La reconnaissance de la dignité d’une personne valorise les compétences que certaines conditions écrasent ».

René MUHINDO – Bukavu – (République Démocratique du Congo)