Résistance de la matière

2016 Bas-relief Treyvaux

Bas-relief de l’atelier de sculpture à Treyvaux, entre 2006 et 2015, érable sycomore, 200x40x5cm, intitulé « Ici règnent la liberté et la paix »

François Jomini
Berlin

Sculpter c’est faire surgir du dedans de la matière des reliefs qui danseront dans la lumière toujours changeante. Laisser venir au jour la forme enfouie. Raconter une histoire par l’érosion du geste. Ici, sous l’effet de la main animée de l’esprit et prolongée de l’outil.

Dans cette histoire, la matière a son mot à dire, elle impose son caractère, elle offre sa texture particulière à votre texte singulier.

Je vous vois encore, Sabrina, si frêle, prendre en mains pour la première fois le ciseau et le maillet, votre visage buriné par les coups durs de la vie. Concentrée, appliquée, acharnée pendant trois jours sur ce plateau d’érable qui rend le son plein d’une coque de bateau. Quand vous vous redressez pour détendre vos muscles, votre pensée semble en voyage, furtivement je vois l’enfance éclairer votre visage.

Philippe à nos côtés, lui qui a creusé la nuit maintes fois du pas de l’homme sans foyer, s’applique à détourer à la gouge la roulotte tractée par un cheval qu’il vient de dessiner, ou plutôt de révéler, d’exhumer de sa mémoire à la manière d’un archéologue. Passante entre deux coquelicots et un éléphant, dans un espace encore vierge qui n’attendait qu’elle, la roulotte du voyageur ouvre dans son sillage un nouvel horizon. Viendra plus tard s’ajouter au premier plan l’étendue d’un champ de blé, qui sans la trace du voyageur n’aurait jamais été semé. C’est fou combien de plans et d’horizons, combien de souvenirs, de rêve et de possibles contient une pièce de bois brut de deux mètres sur quarante centimètres, et de cinq centimètres d’épaisseur.

Trois jours durant, Sabrina, vous ciselez les nervures d’un feuillage. Nous ouvrageons sans mot dire, enivrés par la sarabande du bois qui chante, absorbés par cette alchimie de l’effort, du mouvement, de la matière et de l’esprit d’où, voilà des millénaires, l’écriture a jailli. Au moment de nous essuyer le front avec la manche, souriante, vous me dites : « ça me fait du bien ! »

Peut-être six mois plus tard, dans une rencontre où la parole est grave et nos respirations retenues, sur le thème de l’enfance volée des enfants placés, sujet qui remue en vous tant de non-dits, vous me faites part d’une découverte : « Maintenant j’ai compris ce qui m’a fait du bien quand on sculptait le bois : à chaque coup que je donnais, c’est ici (vous posez votre main entre le cou et la poitrine) que je sentais se casser comme un bloc de béton. »

Vous évoquiez aussi la moto de votre jeunesse, qui vous a permis d’échapper au carcan d’une vie sans promesse où vous avez entendu si souvent que vous n’étiez bonne à rien, le sentiment de libération que vous avez éprouvé à tracer la route de votre choix, à faire votre vie. Vos yeux brillaient de joie malicieuse à l’évocation des libertés que vous avez su arracher à l’adversité.

Culture : négation de la fatalité !

Vivant dans des lieux de misères, rejetés et exclus par une société qui avance à une vitesse aberrante, les enfants, les jeunes et leurs familles nés dans des quartiers de pauvreté ne savent pas que la culture est un droit comme tout autre droit. Souvent ce droit est nié et même invisible pour eux car étant pauvres ; ils ne savent pas que cela existe aussi pour eux et qu’ils y ont droit. Au fait que veut dire le mot « culture » pour eux ?
L’UNESCO définit la culture comme « la capacité de l’homme de réfléchir sur lui-même, elle est au début et à la fin du développement, tant il est vrai qu’il n’y a pas de développement sans cette volonté de l’homme et que l’homme finalité de développement n’est rien d’autre que le produit de sa culture. ». Donc l’homme le plus pauvre doit être reconnu parce qu’il peut réfléchir car il ou elle a une pensée fondamentale qui fait de lui un homme, une femme digne.
Fabien, ivoirien, définit la culture comme « l’ensemble des valeurs, des choses que conçoit mon ethnie du groupe Akan et auxquelles tout le village doit adhérer. »
Lasina, un jeune artiste disait « ce mot (culture) appartient aux « grands », est-ce que c’est pour nous d’abord ?». Pour lui qui a vécu toute son enfance dans la misère et voit qu’aujourd’hui les portes s’ouvrent ; il n’est plus sur les bancs des mendiants mais parmi les artistes de son pays.
Lasina raconte comment pour lui ce mot « Culture » a pris sens pour lui : «Moi, j’habite un quartier qui a une mauvaise réputation qui s’appelle « Ghetto». Tellement les gens sèment la terreur que d’autres ne veulent même pas rentrer à 18 heures. Lorsque, j’étais encore petit, les gens du quartier venaient donner de la nourriture à ma grand’mère et elle nous nourrissait avec ça. Parfois c’était de la nourriture avariée, mais nous n’avions pas le choix. En grandissant, un jour je comprenais que nous sommes pauvres et que nous survivions en dépendant des restes des gens du quartier. J’ai compris à ce moment-là l’humiliation de ma grand’mère qui se démenait pour nourrir mes frères et moi. Je me suis donné ce défi de sortir ma famille de la misère. Moi j’ai passé toute mon enfance dans la rue. Je me suis moi-même inscrit à l’école à l’âge de 12 ans en utilisant le nom de mon ami (car nous portons le même nom). Je suis arrivé jusqu’au troisième, je n’ai pas fait des grandes études. Etant l’aîné de la famille tout repose sur moi. Je veux dire j’ai fait les poubelles en ramassant des bouteilles en plastique et de moutarde que je revendais ; je luttais pour que ma famille ait de quoi à manger le soir.
Un jour J’étais très jeune et je commençais à dessiner, à récupérer des choses çà et là, des calebasses, des coquillages d’escargot, des morceaux de bois jetés, de morceau de tôle et je fabriquais des décorations que je vendais. Je fais de la musique. Je peux dire qu’aujourd’hui je gagne ma vie. C’est comme ça que je fais vivre ma famille. Aujourd’hui je suis fier d’être un artiste. Je passe mon temps dans mon atelier et j’essaye de faire des choses que je vais vendre. Je ne mendie pas ; bien que je rencontre beaucoup de monde influents sur mon chemin je ne cherche jamais à en tirer profit. J’ai ma fierté et je sais que je gagne plus en rencontrant les gens. Ma vie reste encore précaire et je dois absolument vendre mes tableaux ; ce sont mes œuvres qui m’ont sauvé de la pauvreté et je peux dire que c’est la grâce de Dieu. »
Lasina incarne la pensée du père Joseph Wrésinski, fondateur du Mouvement ATD Quart Monde qui disait « La culture est l’histoire de tous les hommes pétris, forgés ensemble. Elle est la négation de la fatalité. »

Maria Victoire – Bouaké – Côte d’Ivoire