Un hymne à la vie

Photo Jacques Berset

Geneviève Defraigne Tardieu, volontaire permanente d’ATD Quart Monde, partage sa lecture du livre « Le Fils rompu. Récit d’une mère » de Caroline Petitat Robet (Paris, Editions Salvator 2017).

C’est un formidable hymne à la vie que nous offrent Jean et Caroline. Et pourtant, dans ce texte, Le fils rompu – récit d’une mère, Caroline raconte les 15 derniers mois de vie de son fils Jean, qui est décédé d’un cancer à l’âge de 29 ans. Ce livre est magnifique pour ce qu’il raconte et pour le style de l’auteure.

Jean et ses amis ainsi que ses parents ont vécu pleinement ce précepte de Etty Hillesum : «En excluant la mort de sa vie, on se prive d’une vie complète et en l’y accueillant, on élargit et enrichit sa vie» (1).

Rassembler ses amis, provoquer les rencontres, faire grandir l’amitié et la joie, regarder la vie en toute lucidité, s’émerveiller de chaque moment de beauté, c’est la philosophie de la vie de Jean alors qu’il fait face à la mort.

Le chagrin, l’angoisse, le combat contre les regrets, la lutte contre la révolte sont bien présents dans ce texte aussi. Face à ces combats intérieurs, le père et la mère de Jean, ses frère et sœur, ont souvent été portés par son élan de vie, poussés à ne pas succomber au désespoir.

Ce livre relève d’une profonde spiritualité. Pour les parents de Jean elle s’exprime dans l’amour de Dieu et pour lui, dans l’amour.

Caroline est volontaire permanente du Mouvement ATD Quart Monde. Elle a beaucoup côtoyé des hommes et des femmes éprouvés par la vie de misère. La sensibilité qu’elle a gagnée dans son engagement l’a aidée dans ce moment tragique à grandir en humanité.

L’auteure nous offre un récit particulièrement beau. Il est composé à partir du journal écrit quotidiennement aux côtés de Jean pour tenir, et aussi d’extraits de lectures de l’auteure pendant cette période qui l’ont éclairée et soutenue, et enfin de réflexions a postériori de l’auteure qui se voit elle, aujourd’hui, façonnée par cette épreuve. Oserais-je dire grandie ?

(1) Etty Hillesum, Une vie bouleversée

L’injuste condamnation d’une maman « trop aimante »…

Photo ATD Quart Monde "La misère, c’est de ne jamais pouvoir être sûr de garder ce qu’on aime.» (Joseph Wresinski)

Photo ATD Quart Monde
« La misère, c’est de ne jamais pouvoir être sûr de garder ce qu’on aime.» (Joseph Wresinski)

Pascal Percq

France

L’été dernier, un jeune garçon, Kylian, 10 ans, a disparu du foyer où il avait été placé. Policiers, gendarmes et proches de la famille partent à sa recherche. L’enfant est introuvable. La maman, Erika, participe elle-même aux recherches. Au bout de cinq jours, l’enfant est retrouvé caché chez sa mère : il ne supportait pas la séparation. Six des sept enfants d’Erika ont été « placés ». Le petit Kylian, lui, l’a très mal vécu.

En ce mois d’août 2015, l’affaire est largement détaillée par la presse et la télévision. Des amis, des voisins sont appelés à témoigner. Beaucoup prennent la défense de la maman. Une amie, Christine, confiait à la télévision à propos d’Erika : « Elle vivait tellement mal cette période depuis qu’on a enlevé ses enfants. Ils n’avaient jamais été séparés de leur mère. Ils ne sont jamais partis. Elle a toujours eu ses enfants avec elle. La séparation a été tellement dure qu’on peut comprendre, quand elle a eu l’occasion de récupérer Kylian, qu’elle l’ait gardé« .

Une des deux grands mères ajouta, compréhensive :   » C’est pas bien ce qu’elle a fait. Mais c’est une maman. Moi, mère de famille, j’aurais peut-être fait la même chose. Elle aime ses enfants. Elle ne leur a jamais fait de mal… ».

Erika s’est expliqué : « quand j’ai trouvé mon fils en train de pleurer devant chez moi je n’ai pas su comment réagir. Je n’allais pas le reconduire au centre. Je n’ai pas osé l’emmener au commissariat. Il m’a supplié de ne pas le faire. Donc je l’ai gardé… ». Fallait-il lui jeter la pierre ?

L’enfant a été reconduit au foyer. Mais l’affaire n’en est pas restée là. La maman fait alors l’objet de poursuites judiciaires pour avoir menti aux autorités et avoir feint la disparition.

Séparer les enfants de leurs parents est une décision de justice grave. Or elle est prise très fréquemment en France. 150 000 enfants sont actuellement placés en France. Les cas de maltraitance ne représenteraient que 20% des décisions de placement. Comment qualifier une telle décision pour des familles aimantes dont le seul tort est d’être marquées par une vie de pauvreté ? Sont-elles pour autant de « mauvais parents » ? Ne devraient-elles pas au contraire être soutenues dans leur rôle parental face aux difficultés qu’elles rencontrent?

Pour Erika et ses enfants, la décision de placements par le juge se serait appuyée sur un rapport de travailleurs sociaux considérant la maman « trop fragile » et « cédant trop facilement aux désirs des enfants ». A défaut de maltraitance on l’accuserait donc… de trop grande « bien-traitance » !

De telles décisions ont un coût. Une famille d’accueil est rémunérée 1 200 euros par mois par enfant placé. Faisons le compte : six des sept enfants de Mme Erika sont placés… soit un budget mensuel de 7 200 euros: on peut imaginer sans difficulté qu’un accompagnement même lourd de cette famille par un service social serait d’un coût bien inférieur. Cet argument économique n’a pas été pris en compte.

En 2012, un rapport de l’IGAS1 faisait état de 68 000 décisions de placement qui auraient pu être évitées. On confond trop souvent « risque » et « danger ».

Pour le Mouvement ATD Quart Monde, il existe des alternatives aux décisions de placement. Une réflexion avec les professionnels de la protection de l’enfance et de la justice est engagée depuis bien des années2, rappelant que l’objectif final du placement est bien le retour dans la famille.

Dans le cas présent les institutions se sont acharnées sur Erika.

La maman a été poursuivie et présentée le 8 octobre dernier devant le tribunal correctionnel de Boulogne sur Mer. Le substitut du procureur l’a accusée de manipulation : « vous avez instrumentalisé les services de police et de justice ».

Epilogue de cette affaire, la sanction est tombée. La maman a été condamnée à trois mois de prison avec sursis et 105 heures de travail d’intérêt général. Confuse, à l’issue de l’audience, Erika s’est excusée auprès de « toutes les personnes qui l’ont aidée ».

Mais la vraie condamnation pour cette maman, c’est de n’avoir pu revoir ses enfants, notamment le petit Kylian. Comme si une vengeance sournoise des institutions la poursuivait…

Subsiste cette interrogation : en août dernier, en réponse aux témoignages de soutien des amies et voisines d’Erika, la sous-préfète s’en était émue. Elle s’était engagée à ouvrir une nouvelle « enquête sociale » pour vérifier les raisons du placement. L’enquête a-t-elle été rouverte ? Les travailleurs sociaux ont-ils accepté d’envisager de revoir leur copie ? Cette interrogation est sans réponse. Qui s’en soucie ?

1 Inspection Générale des Affaires Sociales.

2 « Réussir la protection de l’enfance avec les familles en précarité » Marie-Cécile Renoux (Ed. de l’Atelier, 2008)

Le réveillon

bonne année 2015 source : tousphoto.com

bonne année 2015
source : tousphoto.com

Niek Tweehuiijsen

Pays-Bas

Le réveillon je l’ai passé avec un couple formidable: Arthur et Hélène.

Ça fait près de 4 ans que j’essaie de les connaître. Mon quartier n’est pas vraiment un quartier pauvre, mais je ne voulais pas imaginer qu’Hélène et Arthur, qui fréquentent mon quartier, étaient des personnes “juste” un peu excentriques, qui, à un moment dans leurs vies, avaient perdu un peu la tête.

Depuis mon arrivée ici à La Haye, je les observais souvent de loin, souvent quand ils piochaient dans les poubelles ou les bacs dans lesquels on peut jeter de vieux journaux, des papiers ou des livres.

Ils marchent du matin au soir, toujours avec de grands sacs en plastique avec je ne sais pas quoi dedans. Je m’étais donné du temps pour les aborder, d’abord juste en les saluant de la tête, puis, peut être une année plus tard, les premiers mots se sont échangés. Encore une année plus tard, nous nous sommes présentés pour la première fois lors d’une fête du quartier, et peu à peu les échanges dans la rue ont pris un rythme plus fréquent à chaque fois que l’on se croisait. Aujourd’hui quand je les croise, ils me parlent de ce qu’ils ont trouvé, des bouteilles, des cartes postales avec un timbre un peu spécial, des chaussures encore impeccables, un livre….

Pour le réveillon je n’avais pas un grand programme. Sortir à minuit, saluer les voisins, lancer quelques pétards, trinquer avec des bouteilles qui vont de main en main… Les feux d’artifice étaient assourdissants mais grandioses, on s’embrasse et voilà que je vois Arthur et Hélène rentrer chez eux. Ils ont, même à cette heure, des grands sacs en plastique avec eux et marchent rapidement pour échapper à des dangers que eux seuls peuvent soupçonner.

Nos regards se croisent et ils ralentissent leurs pas. Nous nous embrassons. Je leur propose de venir avec moi au “Toptimer” un petit bar à coté. “Non”, me disent-ils, “nous n’avons pas le droit d’y entrer. Je continue: “au “Hartje”, “Non, trop dangereux, les gens se moquent de nous, ils prennent de la drogue et ont des couteaux”. Je propose “Emma” en face de chez moi. Arthur me répond : “Ce n’est pas pour des gens comme nous”. “Au “Christal” alors”, j’essaie encore et j’espère fort qu’ils acceptent parce qu’ il n’y a pas beaucoup plus de bars ici sauf peut être le “Daklicht”, mais dans ce bar je ne rentre pas facilement non plus à cause de sa réputation de bagarres après minuit quand les gens ont trop bu.

Finalement nous nous retrouvons derrière une bonne bière dans le “Christal”, tenu par un monsieur Turc, Serkan, avec la serveuse Fatima,  moité Marocaine moité Française, qui nous ont chaleureusement accueilli dans le bar complètement vide. En fin de compte nous avons trouvé notre auberge dans cette ville où les fêtes et les bals ont éclaté partout dans les rues.

Nous trinquons et Arthur dit que cela fait presque dix ans qu’il connaît Hélène. Hélène montre un des bagues qu’elle porte. “Il n’y a plus une pierre dessus, mais c’est Arthur qui me la donnée, c’est bien plus jolie sans pierre, tu ne penses pas,…? ”

Arthur me dit ce que j’ai entendu bien des fois, ailleurs, dans des rencontres avec des adultes : “Hélène ne  peut plus voir ses enfants. Moi je la protège contre des gens qui se moquent d’elle. Les gens nous regardent comme si nous venions d’une autre planète, mais nous gagnons notre vie comme tout le monde. Certains nous donnent des conseils, mais je ne supporte pas les gens qui nous disent ce qu’ “il faut faire”, je ne peux plus l’entendre dire. Nous cherchons des bouteilles du matin au soir, nous trouvons des livres dans les poubelles ou dans les bacs. Nous les vendons ou les donnons au gens qu’on respecte, mais pas avant que je ne les ai lus moi-même.”
Je me sens honoré parce qu’il n’y a pas longtemps, Arthur m’a offert un livre “Cuisiner avec des poivrons”.

Il faut que vous sachiez que pour rien au monde je n’aurais voulu manquer les bières avec Arthur et Hélène ce réveillon. Aller à la recherche de ceux qui manquent encore, c’est notre priorité au sein d’ATD Quart Monde.
Cela fait maintenant quatre ans que je habite ici et que j’essaie de créer des liens avec Arthur et Hélène. Ce n’est que lors de ce réveillon, que des premières vraies confidences se sont échangées, dans la joie, sans qu’aucun d’entre nous ne sente le besoin de dire ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Juste l’amitié suffisait.

Bonne année 2015.

Il y a une plaie au cœur du monde. Comment la guérir ?

Les actes de violence sont propagés dans tant de pays dans le monde en ce moment !  La vue de cette barbarie, de cette brutalité et de cette inhumanité n’est pas seulement effrayante. Elle cause aussi une douleur profonde et suscite des questions sur l’état du monde.

Comment expliquer ce qui se passe actuellement en République Centrafricaine et au Soudan du Sud ? Comment en est-on arrivé au point où des communautés qui vivaient encore il y a seulement quelques mois dans la paix se regardent aujourd’hui en frères ennemis et se déchirent au point de vouloir chacun voir l’autre disparaitre. Comment ? Pourquoi ?

Comment expliquer l’orientation inter-communautaire de ces conflits à l’origine politique ? Quand je regarde ou écoute au travers des médias ce qui se passe actuellement dans ces deux pays d’Afrique, je me demande pourquoi l’être humain peut avoir une mémoire aussi courte. Je pense au Rwanda de 1994 – à cette blessure qui a tant marquée les esprits et qui saigne toujours au cœur des peuples – je me dis, cela n’a-t-il pas suffi à donner une leçon d’intelligence aux hommes ?

Quand je vois comment les communautés religieuses en Centrafrique et les tribus au Soudan du Sud se déchirent et s’affrontent jusqu’au sang, je pense à la peine et au désarroi des personnes qui appartiennent de par leur origines ou à la faveur des alliances qui se tissent entre communautés au travers du mariage, à la fois à l’un et l’autre des « camps ennemis ». Comme on dit chez nous, où vont-ils se placer ?

Comment et pourquoi l’être humain peut-il se laisser emporter ainsi par la haine et l’animosité au point de nier l’humanité qui est en lui et dans ses semblables ? Que gagne-t-on à propager autant de haine et de douleur ? Il y a quelques jours, un ressortissant du Sud Soudan interrogé par les médias disait à quel point il est épuisé car depuis qu’il est né, il vit perpétuellement dans un environnement saturé par la violence. D’abord avant et maintenant après l’indépendance du Soudan du Sud. Y aura-t-il pour lui et pour tous les autres un jour un peu de paix ?

Aujourd’hui je veux crier « Amour au cœur du monde » pour ce que cesse toute cette violence. Mais ma voix résonne-t-elle assez pour être entendue ? Les voix de toutes les personnes qui crient « Amour et paix au cœur du monde » répandront-elles un jour un écho suffisamment fort pour que guérisse cette plaie saignante au cœur de notre monde et qui se manifeste par la violence et la haine ?

Jeanne Véronique ATSAM  MONENGOMO  – CAMEROUN