Le droit au logement

logementEspagne

Espagne, traduit du blog Cuaderno de viaje

«Prendre une part active au changement. »

Étudiants en architecture, c’est sans doute la phrase qui résume le mieux l’expérience que nous avons vécue à travers les « Ateliers autour du logement », réalisés par ATD Quart Monde en Espagne, qui nous ont permis prendre conscience des réalités qui nous entourent, et qui souvent sont invisibles, sur la question du logement. Nous avons effectué des entrevues avec des personnes vivant ces situations, afin d’être en mesure de comprendre les causes et les conséquences du manque de logement ou du mal logement dont elles pâtissent. Avec elles, activement, ensemble, nous avons appris et compris le vrai sens de ce qu’elles appellent le droit au logement, et ce que cela signifie de se trouver en situation d’être exclu de logement.

Le débat sur la possible modification de la Constitution pour établir la nature fondamentale du droit au logement vient du fait qu’il ne peut être réclamé devant aucun organe judiciaire, ce qui a déclenché des situations d’abandon et de négligence en ce qui concerne l’application de ce droit. Pourtant, nous assumons tous que tous les citoyens doivent pouvoir disposer d’un logement pour développer une vie digne – en respectant des conditions d’habitat décent et sûr – sans que nous soyons vraiment conscients de l’importance de ce droit dont la privation a des conséquences sur l’accès à tous les autres droits. Sans entrer dans une explication comparée sur les différentes situations engendrées par l’omission de ce droit fondamental, nous voulons parler de tous les aspects vitaux, sociaux et humains qui s’en trouvent altérés et dont souffrent de nombreuses personnes.

La perte de la composante sociale du droit au logement comme principe directeur de l’action politique du gouvernement et de l’administration a abouti à l’absence de mesures, non seulement face à la violation du droit au logement, mais aussi pour garantir l’exercice de beaucoup d’autres droits comme l’éducation, la gratuité des soins de santé, la vie privée, l’égalité sociale et également face à la loi, en ce qui concerne l’autonomie, la sécurité, la solidarité, la famille et la dignité. Ainsi, le besoin urgent de logements est non seulement un objectif en soi, mais une partie de l’effectivité des droits essentiels pour atteindre des niveaux de stabilité et de développement social minimums.

L’incapacité à faire respecter ces droits aggravent l’exclusion sociale. Face à cela, l’administration a répondu avec des programmes de logement public par tirage au sort, le relogement en logement social des familles vivant en bidonvilles, et une politique d’assistantialisme envers les personnes qui ne disposent pas de logement. Cette façon de comprendre la problématique du non accès au logement entraîne l’absence d’alternative et de possibilités pour ceux qui ne répondent pas aux critères établis, pour ceux qui ne voient pas la solution proposée comme une option viable, ou qui ne peuvent pas assumer la charge qu’un tel logement demande (si petite soit-elle). Cela débouche sur des expulsions et l’impossibilité d’accéder à tout achat de logement public, avec le retour à une situation encore plus précaire et sans aucun avenir.

Tous les critères établis par les institutions pour l’octroi d’un logement excluent de manière systématique l’expérience et l’approche vitale des personnes concernées. Ce manque de participation a pour conséquences que les solutions proposées sont, dans de nombreux cas, contre-productives et aggravent ou ne parviennent pas à résoudre les problèmes d’origine. Celles et ceux qui souffrent de ces situations inventent des modes de vie alternatifs à un mode de vie conventionnel qui ne sont pas moins licites. C’est pour cela qu’ils proposent la possibilité de conclure des accords avec des institutions pour participer au processus de relogement, le droit à l’autoconstruction sur des terrains légalisés pour avoir un accès tous les services de base, la possibilité d’utiliser des véhicules habitables tels que des caravanes, et l’obtention d’un logement social, y compris pour les personnes qui, après avoir été contraintes d’occuper un immeuble pour avoir un toit, l’ont soigneusement entretenu et même restauré.

La participation active des citoyens pour le changement de leur vie et la prise en compte de la valeur de leur expérience devraient être le point de départ de la recherche de solutions face à ces réalités qui ont un impact considérable au niveau économique, politique, social et surtout humain. Fernando Vidal, chercheur en sciences sociales : « L’exclusion sociale est une institution d’exploitation, de domination et d’aliénation qui déresponsabilise les individus et leurs communautés, de sorte qu’elle annule socialement leur présence, ce qui les empêche de jouir de leurs droits librement. »

Nous vous invitons à regarder la vidéo (en espagnol) générée à partir des Ateliers sur le logement d’ATD Quart Monde.

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Dames Sara : ces femmes qui forgent la vie

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Saint Jean Lhérissaint

depuis le Burkina-Faso

En milieu rural reculé en Haïti, les seules sources de revenus des paysans sont l’agriculture et l’élevage. Pendant que les hommes s’occupent des animaux et des champs, les femmes s’ingénient pour garantir la nourriture quotidienne des familles. Avec les moyens du bord, elles se créent une activité commerciale exigeant un grand effort physique. Elles deviennent des Dames Sara.

Les milieux ruraux reculés ne sont pas accessibles aux camions. Transporter les denrées jusqu’aux points où les véhicules peuvent arriver, n’est pas chose facile pour les paysans. Les Dames Sara sont des commerçants qui se proposent d’acheter les différentes denrées sur le marché local paysan et même sur le lieu de la récolte pour les transporter à la ville la plus proche et les revendre. Sacré travail, exercice difficile, effort physique énorme, mais les Dames Sara sont courageuses. Sur tous les chemins de marché, dans toutes les provinces, on croise ces femmes transportant des dizaines de kilogrammes de marchandises sur la tête. Elles sortent en groupes solidaires plus ou moins grands. Malgré le lourd fardeau sur la tête, chaque groupe est bien animé, il y a de la vie sur chaque visage. Dans les montagnes, les plaines, les collines – le rire, les blagues, les chants de toutes sortes, les cris de joie – annoncent l’arrivée d’un prochain groupe de Dames Sara. La nuit, la lueur des lampes s’ajoute aux signes annonçant l’arrivée d’un groupe. Aucun membre n’est laissé derrière, au moindre petit problème, c’est tout le groupe qui se sent concerné. De petites dégustations se font en marchant.

Sous le soleil de plomb, sous la pluie, la nuit, le jour, les Dames Sara ne peuvent s’empêcher de voyager. Des femmes de tout âge, des femmes enceintes font partie des groupes. Parfois la ville la plus proche se trouve à 50 kilomètres comme c’est le cas pour les Dames Sara de Cornillon qui se rendent à Thomazeau pour revendre leurs marchandises. Pour ce parcours, il faut emprunter des sentiers glissants, faire des traversées dangereuses, monter et descendre des pentes raides, mais les Dames Sara endurent, sachant qu’il y plusieurs bouches à la maison qui attendent les provisions qui seront achetées avec les bénéfices. N’est-ce pas cette activité qui permet à des familles de gagner dignement leur vie ? Dans la partie sèche et aride de Cornillon, c’est l’activité commerciale qui prévaut. Madame Salomon en témoigne : « les conditions de vie de ma famille sont difficiles, je suis obligée de fatiguer mon corps. J’achète tout ce que je trouve comme poule, dinde, haricot, maïs, vivres alimentaires etc… Je sais que mon corps paiera le prix de tout ça un jour, mais je n’ai pas le choix. C’est grâce à ça que les mâchoires mâchent. C’est dur, mais c’est mieux que mendier ». Dames Sara, une expression symbolisant la résistance de la femme vaillante haïtienne acceptant de voyager dans des conditions difficiles pour pouvoir nourrir dignement sa famille est malheureusement utilisée comme injure pour qualifier les élèves qui bavardent en classe ou ceux qui ne se taisent pas dans une assemblée.

À travers leur activité, les Dames Sara servent les paysans en achetant leurs récoltes. Elles nourrissent dignement leur famille. Enfin elles apportent la vie dans les villes parce que si les récoltes des paysans n’atteignent pas la ville, les citadins ne peuvent pas manger. Elles sont partout et elles sont fières d’être des Dames Sara.

Un nom pour dire non

UnNomPourDireNon

Chaque jour en France :

  • des enfants sont interdits de cantine parce que leurs parents sont chômeurs,
  • des constructions de HLM sont repoussées,
  • des médecins n’accordent pas de rendez-vous à un malade parce qu’il a la CMU,
  • des CV sont ignorés parce que le postulant vit dans un centre d’hébergement…

La discrimination pour précarité sociale est quotidienne.

Le 14 juin, l’Assemblée nationale française examine une proposition de loi la condamnant.

Mais aucun mot n’existe pour dénoncer les préjugés envers les pauvres :

ATD Quart Monde lance une campagne :

Aidez-nous à inventer un mot qui permette de dénoncer ces agissements.

Vous pouvez donner vos idées sur le site d’ATD Quart Monde France : http://www.atdqm.fr/discrimination
ou sur les réseaux sociaux avec le hashtag ‪#‎UnNomPourDireNon‬

 

 

Intemporelles

Festival du savoir et des arts au Honduras

Festival du savoir et des arts au Honduras

François Jomini,

Suisse

Chaque année depuis vingt ans me parvient une lettre de Noé, mon ami de Nueva Suyapa, à Tegucigalpa. Noé me donne des nouvelles des familles du « Río », un endroit où les maisons de fortune se blotissent dans le lit rocailleux du fleuve Choluteca, adossées à la muraille noire des usines. Pour y parvenir, je me souviens, il faut suivre son cœur, s’engager dans une impasse, puis, à l’angle de cette muraille, se faufiler dans un entrelac de planches, de tôles et d’arbustes…

Me revient cette phrase du Père Joseph Wresinski, que nous lisions pour réfléchir au sens de notre action : « …Tant d’enfants que j’ai connus au milieu de la boue des bidonvilles, des taudis jetés hors des grandes cités du monde, perdus dans l’abîme, parce que ni eux, ni leurs parents n’ont rencontré quelqu’un leur apportant un peu d’amour. »

Par-delà toute fatalité, réparer cette absence de l’amour, c’est la feuille de route que Noé s’est fixée pour rejoindre inlassablement, et depuis si longtemps, ces mamans dans leur lutte et dans leur espérance d’une vie meilleure pour leurs enfants. Chaque semaine, le même jour, à la même heure, avec des livres plein son sac à dos, je l’imagine qui débouche dans l’impasse en sifflotant un air – je l’ai connu avec en permanence une mélodie au bord des lèvres – l’œil brillant de la joie d’accueillir les enfants qui courent à sa rencontre. Les tourments, tout comme les rires d’enfants, peuvent surgir au détour de l’impasse. Car la misère est comme l’angle de ces hauts murs aveugles, on ne sait jamais ce qui va survenir au tournant. Tel ce jour où, écrit-il, doña Yamali fut arrachée à ses enfants pour être emmenée en prison.Les jours se suivent et la misère est violente.

Les lettre de Noé ne sont pas datées. Lettres sans date d’un éternel présent.

La fidélité de Noé est intemporelle.

L’ouragan de 1998 avait gonflé le fleuve qui, charriant des tonnes de gravats, emporta les maisons comme fétus de paille… Au lendemain du cataclysme, Noé était parti à la recherche des familles dispersées dans les centres d’accueil d’urgence, son sac de livres sur le dos, en compagnie d’autres jeunes de son quartier qu’il entraînait dans son sillage. Quand, peu à peu, les anciennes familles et de nouvelles sont revenues peupler la berge inhospitalière du fleuve, Noé était toujours au rendez-vous. La colère du fleuve peut bien emporter la terre et tout ce qui était bâti dessus, même les ponts, mais pas la loyauté d’un tel homme. « Ces enfants qui ont besoin de soutien et de tendresse, je les ai choisis, nous disait-il, car quand j’ai participé pour la première fois à la bibliothèque de rue, je voyais bien qu’ils ne me faisaient pas confiance. Je suis revenu quand-même, et le jour suivant, je me suis senti accueilli par eux. Un enfant qui pleurait attira mon attention, alors je suis allé vers lui et je lui ai demandé s’il voulait que je lui raconte une histoire… Tout d’un coup cet enfant est devenu joyeux. J’ai compris que moi aussi j’ai mes qualités, et que je peux partager mon savoir. »

Dans son quotidien, Noé est lui aussi aux prises avec la nécessité, confronté aux épreuves, comme son mal de dos consécutif aux durs labeurs effectués pour survivre depuis sa tendre jeunesse. Ses lettres me disent – et me taisent, ô combien ! – les coups trop quotidiens du sort. J’y puise pourtant une force qui abolit le temps et la distance : « Est-ce que nous marchons toujours ensemble ? » Quelque part au monde… amener sans relâche prétexte de joie aux enfants. Dans cette vie-là, les jours n’ont pas de dates, les rendez-vous sont inscrits dans le cœur, chaque instant de mémoire est un visage, et chaque lendemain voit sa tâche assignée. Seule l’espérance est urgente. « Je continue la lutte, écrit-il, même seul je garderai le meilleur des familles, je ne veux pas qu’on profite d’elles, qu’on joue avec leurs sentiments, je n’accepte pas qu’on s’engage auprès d’elles pour se faire voir… Ce que j’ai commencé, je le ferai jusqu’à ce que je ne puisse plus. » J’écris cela pour toutes celles et ceux qui comme Noé, avec joie, humilité et perspicacité, s’obstinent à rendre le monde meilleur. Et y parviennent.

L’œil dans le miroir de l’oeil

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François Jomini

Suisse

Lise est une jeune femme qui connaît la pauvreté et l’errance dans son propre pays. Elle sait ce que signifie n’être pas bienvenue quelque part. Sans domicile, Lise passe ses nuits dans des centres d’accueil d’urgence. Elle dit qu’elle se rend souvent plus tôt au dortoir, pour accueillir. Quand une femme arrive au dortoir la première fois, l’épuisement et la peur sur ses traits, Lise l’envisage, lui tend la main et se présente par son prénom. Peut-être cette femme est-elle malade. Alors Lise, prévenante, lui montre à qui s’adresser, la conduit où elle peut se procurer ce dont elle a besoin. « Quand on ne connaît personne, on a peur de demander ». Lise évoque une jeune réfugiée de confession musulmane, elle pensait qu’il lui serait pénible de se rendre à la cave pour recevoir des vêtements de la part de l’homme préposé à la distribution, elle l’accompagne. « Il faut prendre le temps, expliquer en douceur… Je parle quelques mots dans plusieurs langues, et quand je n’ai pas les mots, il me reste les gestes. »

Lise ne se lance pas des fleurs… « Pour moi c’est dans les détails de la vie que s’exprime la bienvenue ». Rien que de très normal. Elle évoque ces femmes Roms, qui ne parlent pas sa langue, mais sont si gentilles, si accueillantes et veillent sur les autres. « On pourrait croire qu’elles seraient devenues dures avec la vie qu’elles ont, être chassées de partout, mais non…»

Dans le même temps, je suis submergé par le vacarme du monde, sur fond de guerre au Proche-Orient, de bombardements aveugles, d’intérêts pécuniaires inavouables et de populations jetées sur les routes de l’exil : primaires aux USA, référendum en Grande-Bretagne, votation en Suisse d’une initiative populaire « pour le renvoi des criminels étrangers », heureusement refusée par une courte majorité du peuple… Et un entrefilet au sujet de la Grèce, terre d’accueil, isolée par les grillages érigés au seuil de la communauté des nations qui l’ont mise à banc. Athènes, où des gens simples comme Lise, se préoccupent du sort des réfugiés qui ne sont nulle part bienvenus.

Sur l’avant-scène médiatique, l’inévitable galerie de portraits des importants et des tonitruants. Masques sans regard qui brandissent des promesses de préférences nationales, de murs et d’ordre sécuritaire. Devant un tel confinement de l’esprit, je pense à la fameuse allégorie de la caverne de Platon, où, dans la complaisance de l’obscurité rassurante, le spectacle ordinaire du mensonge se pare de mille paillettes et exerce sa fascination : la peur. Un monde où personne n’ose plus se regarder dans les yeux.

Je préfère rejoindre Lise à la lumière du jour. Ouf ! Au cœur du réel, dans la lucidité de l’action véritable et spontanée. La seule qui change le monde, sans bruit. Ici, les femmes et les hommes vous regardent dans les yeux. Ils laissent voir leurs yeux. Je peux voir mes yeux dans leurs yeux. C’est là que je retrouve la lumière. Je me sens bienvenu.

Lise me renvoie à un autre passage de Platon, dans le « Premier Alcibiade ». Socrate s’y adresse à un jeune candidat à l’exercice du pouvoir, soucieux de lui épargner de s’aveugler lui-même : « Donc un œil qui regarde un autre œil et qui se fixe sur ce qu’il y a de meilleur en lui, ce par quoi il voit, peut ainsi se voir lui-même. » Et plus loin : « Si donc l’œil veut se voir lui-même, il faut qu’il regarde un autre œil, et dans cet endroit de l’œil où se trouve la vertu de l’œil, c’est à dire la vision ?» Enfin : « Eh bien mon cher Alcibiade, l’âme aussi, si elle veut se reconnaître, devra, n’est-ce pas ? regarder une âme, et surtout cet endroit de l’âme où se trouve la vertu de l’âme, la sagesse, ou tout autre objet qui lui est semblable. »

 

Bangui, dernière journée de l’année

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Le matin du 31 décembre à 5h et demie, nous partons avec Michel à l’église de la Sainte Trinité. Au-delà commencent les quartiers à majorité musulmane. C’est ici qu’ont eu lieu des violences d’une atrocité sans nom entre les Anti-Balakas et la Séléka. Du côté musulman, sur une population de 50.000 habitants, 5.000 sont encore là à résister à la peur ; devant les morts, la plupart ont quitté Bangui. Sur 38 mosquées, 37 ont été détruites… Les quartiers chrétiens sont autant délaissés.

La marche pour le pardon et la réconciliation aura finalement lieu dans l’après-midi. Sur le chemin de retour à la Cour, nous parlons avec des soldats des casques bleus du Rwanda qui sont dans le pays depuis plus d’une année. Ils disent que hier, le jour des élections, dans un seul lieu il y a eu des coups de fusil, mais en l’air, sans dégâts humains.

A 14h, nous sommes de retour devant l’église. Le prêtre de la paroisse demande de nous mettre sur deux files. Il dit que cette marche, c’est demander pardon pour soi-même, sa famille et à nos frères musulmans. Très vite les deux files qui avancent au même pas sont longues de centaines de mètres. Nous traversons d’abord des quartiers déserts, que les habitants ont fuis. Le « Je vous salue Marie » se rythme au pas des marcheurs, ou est-ce le contraire ? Les rues deviennent étroites. Nous entrons dans les quartiers proches du Kilomètre 5, grand lieu de marché tenu par les musulmans. Partout des véhicules éventrés, des maisons trouées d’impacts de balles, des ponts détruits. Devant les portes en tôle ondulée, des enfants, des jeunes, avec leurs parents et grands parents se serrent les uns contre les autres. Parfois des étincelles de lumière dans des regards qui se croisent, un lent signe de la tête qui engendre celui de l’autre, des mains hésitantes qui se tendent, un vieil homme en tunique et avec la toque sur la tête vient serrer la main des gens dans la file, les unes après les autres : Merci de venir !

Sur l’aire du Kilomètre 5, au pas des marcheurs, la marée humaine s’ouvre. De temps à autre, depuis la foule, parfois depuis l’intérieur d’une maison, on entend : Merci pour la visite ! Nous passons non loin de la grande Mosquée avec son minaret reliant terre rouge et ciel bleu. Au bord de la route, des hommes inclinés, en prière. Au coin d’une rue, le cri d’une mère, amplifié de pleurs de toutes les mamans de la terre pour leurs jeunes jetés comme un rien dans les entrailles de la violence. La peur reste présente.

Devant un bar, des jeunes femmes réunies par un travail de nuit pour nourrir leur famille, se tiennent par le bras, leurs lèvres se joignant à la prière des leurs.

Au retour à l’église, l’expression de joie et de foi des gens est infinie. Quand nous ressortons il fait nuit, un homme nous guide avec la lumière de son téléphone, puis la nuit est totale, nos pieds et la route n’ont pas fini de s’apprivoiser.

Le soir nous sortons sur l’avenue principale boire une bière avec Froukje et Joël. Nous parlons de tout et de rien et nous finissons même à chanter à trois voix. Les klaxons sur la grande avenue Boganda, des jeunes à quatre sur les motos ou dans les coffres de taxi pour crier au monde entier « Bonne année ». La nuit continuera à faire résonner la fête !

A un petit tas de branches soigneusement enchevêtrées et entremêlées de petits papiers, Michel y met son souffle, doucement puis intensément. Des craquements, se détachent les premières étincelles. Des flammes se dressent accrochées aux pointes des pieds de la nuit. Face au matin qui enjambe le mur de la Cour, Froukje prépare des tartines beurrées, du café et de la citronnelle sucrés d’une main bien généreuse. La cour résonne de son chant et les familles qui y vivent se saluent et nous saluent en clamant que l’année sera belle, surtout la paix ! Chantal, en se chauffant les pieds au feu, raconte sa veillée de fête, de chants, danses et prières et son visage s’illumine. Toute la matinée, les mamans cuisineront le manioc, accompagné pour ce jour spécial d’un poulet et de salade. Quand nous proposons d’apporter notre part avec le chocolat comme dessert : « Ce sera pour ce soir, on a déjà le dessert, on a tout, c’est la Centrafrique, avec le développement, le bonheur, le partage ! »

Anne-Claire et Eugen Brand