La visite

les peluches

Isabelle Thibault

France

En arrivant chez Loredana que je respecte et admire beaucoup, j’avais l’impression de transgresser les règles que je connais : impossible de l’avertir de notre venue tant elle est démunie de moyens de communication.

Loredana, jeune mère de famille, vit dans un wagon sur une friche industrielle avec trois de ses enfants (Francisa 10 ans, Estefania quatre ans,Valentin 9 mois). Il est vingt heures lorsque mon compagnon François et moi arrivons. Malgré l’heure tardive, les rires et les câlins des enfants, les gestes attentifs de Loredana nous attendent, comme s’il était naturel de passer cette soirée ensemble. Sans même savoir l’objet de notre visite elle nous invite à nous asseoir sur le matelas, principal “meuble” de l’habitacle de neuf mètres carrés. Valentin, le bébé s’agrippe à François, l’escalade et se jette dans ses bras. Baisers chocolatés. Gloussement de Francisa, la grande sœur. Bien que ce soit la première fois qu’ils le rencontre François est vite apprivoisé, Oncle d’un soir, bienvenu dans ce lieu où Loredana est la seule adulte. Son mari est en Roumanie avec leurs trois filles aînées de seize, quatorze et douze ans. Elle vit ici, un peu à l’écart des autres habitants du bidonville et se bat pour élever ses enfants. C’est dur quand on ne ramène qu’un à deux euros par jour. Cela fait neuf mois que son mari est reparti.

Loredana ne se plaint jamais, ne réclame jamais rien. Dans tout l’amour qu’elle a pour ses enfants elle puise le courage d’affronter la dureté du bidonville ; les difficultés sont amplifiées du fait d’être seule à assumer une famille sans homme. De plus sa santé n’est pas bonne. Francisa, l’aînée, accompagne chaque matin le départ de sa mère de recommandations. La fillette, elle même si frêle, si responsable, a la charge des deux plus jeunes, toute la journée quand sa maman va «faire monnaie», nettoyer des pare-brises ou faire des ménages. Le visage de Francisa est grave, il semble être d’albâtre. Ses formes graciles, ses gestes délicats, sa vigilance à contenir les deux plus jeunes en font une toute petite femme malgré son âge d’enfant. Parce que dans notre pays dit civilisé où la population mange souvent trop, la malnutrition est encore plus inacceptable. Parce que pour chacun d’entre nous, il est impossible de faire semblant de ne pas savoir. Parce qu’il suffit de regarder pour voir ces corps dénutris. Parce que, dans le wagon, il n’y avait que quelques morceaux de chou-fleur sur le brasero pour toute la maisonnée…Il est vital d’agir. Il est aussi important de garder la spécificité de notre démarche d’accompagnement et de connaissance des familles des bidonvilles. Nous y arrivons chaque semaine avec les livres, les crayons…la régularité et la tendresse font le reste. Par respect pour sa dignité, nous ne voulons pas instaurer de relation de dépendance matérielle avec Loredana.

Des associations ont vocation à l’aide alimentaire d’urgence. Ce soir, à quelques centaines de mètres du wagon d’habitation, nous avons rendez-vous avec l’une d’entre elles à 21 heures. En attendant le wagon est un lieu de confidences. Seul objet de valeur : une machine à coudre prêtée, enfouie dans un carton et cachée sous des vêtements. La maman est si fière d’avoir ce trésor, de s’en servir quand l’électricité fonctionne, de détenir des connaissances de couturière qui donnent droit de troquer un ourlet contre une assiette de spaghettis avec son voisin. Échange de compétences. Qualification valorisante. Reconnaissance. Ce soir il y a de la lumière. Le voisin a raccordé le wagon au réseau EDF. Cela permet de voir la télévision, floue. Francisa grimpe sur un tabouret et tire sur le câble qui sert d’antenne ; l’image s’améliore un moment, celui de la météo. La lumière faiblit. L’ampoule passe du jaune à l’orange puis s’éteint. Estefania n’arrête pas de gigoter, bruyante, drôle, vivante. Elle danse. Elle chante. Elle veut qu’on fasse attention à elle. Ma lampe de poche permet d’atteindre la bougie et de craquer une allumette. Clair obscur. Estefania s’empare de la lampe, elle devient un phare, un gyrophare, éclaire les visages. Loredana ressemble à une madone de Georges de la Tour. Francisa dessine, comme toujours très concentrée, très précise à colorier le quadrillage bigarré de l’éléphant Elmer. Elle range ensuite ses feutres avec précaution, prend soin des feuilles de couleur. Ces matières à création ont une grande valeur. Elles permettent à Francisa de s’exprimer, à chacun de la féliciter et de recueillir son précieux sourire et la joie de voir ses joues rosir sous nos compliments. La lumière revient puis l’obscurité gagne à nouveau. Francisa devient câline. Son calme, son mutisme est encore plus frappant par rapport à l’excitation de Estefania. Valentin se balance d’avant en arrière sur les genoux de la fillette. Elle ne fait pas le contrepoids nécessaire et bascule avec son frère. Mouvement de va et vient où son dos touche le lit, se redresse et repart en arrière de plus belle. Ils sont heureux. Un instant de quiétude ; Loredana s’éclipse hors du wagon, ramène quelques brindilles et morceaux de bois. Le froid l’avait forcé à sortir. Elle est descendue avec ses chaussures nus-pieds, sur la planche glissante. La seule issue de ce wagon rouge sans marchepied, comme sur pilotis, isolé du sol du bidonville. L’humidité gagne, l’obscurité aussi. François descend et rapporte une brassée de bois. Le voisin avait débité une palette par gentillesse, par solidarité ou peut-être pour une couture. Loredana est radieuse et si reconnaissante.

La dignité de Loredana est une leçon de vie. Son moteur : les rires de ses enfants. Un froncement de sourcil fait baisser les décibels. Des bras toujours disponibles pour Estefania, la hanche prête à accueillir Valentin. Sa tendre complicité avec Francisa impressionne. Une journée pénible de plus pour gagner un à deux euros ne l’empêche pas de rire aux éclats, de nous accueillir chaleureusement.

L’heure de notre rendez-vous approche. Francisa maugrée quand nous sortons. Elle avait attendu sa mère toute la journée, et venait tout juste de redevenir une enfant sans responsabilité. Un fichu sur la tête et un tissu sur les épaules, Loredana est prête. Comment peut-elle avoir tant de grâce dans ce monde qui ne lui fait justement grâce de rien ? On évite les rails, les tire-fonds, les ordures. On essaye de discerner les obstacles dans l’obscurité et nos démarches d’échassiers sont amusantes. François, marche devant. Loredana survole presque les embûches et parle sans reprendre son souffle. Silencieuse chez elle, elle profite de notre virée pour dire ses joies et ses peines. Les enfants pourraient aller à l’école, mais on lui demande des photos d’identité et c’est quatre euros multipliés par deux enfants. « Pas possible ». « Pas possible Madame ». Elle avale ses mots tellement la somme semble démesurée, inadaptée à son revenu journalier.

Sur le boulevard proche, notre père Noël se prénomme Jean-Pierre. Il a du lait, des plats gardés au chaud, des couches, des petits pots, des compotes, du thon, du pain, des œufs.…tout est bien emballé. Deux jeunes femmes sont présentes aussi pour créer un lien avec ceux qui ne veulent plus pénétrer dans des Centres. Ceux qui ne veulent plus quitter leur plaque de chauffage, leur porche d’immeuble, leur carton. Ceux qui ne veulent plus voir personne. Avec beaucoup de retenue et d’humilité il est parfois encore possible de se faire proche, un moment. La chaleur d’un café, d’une soupe, d’une couverture et celle de quelques mots bienveillants. De retour avec Loredana, chargés, nous traversons le terrain pour retrouver les enfants. Elle rit, plus volubile, elle rit encore, ses yeux brillent et je perçois qu’elle n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Elle m’aurait suivi presque pour rien. Parce que je lui demandais, parce que dans sa situation, l’on n’a pas d’autre possibilité que de faire confiance.

Au wagon, c’est la fête. Loredana insiste pour nous inviter à dîner…

Une société qui déraille

François Phliponeau,

France

2015 : Porte de Clignancourt à Paris, un bidonville sur rails

2016 : Porte de Clignancourt à Paris, un bidonville sur rails

A 15 ans d’intervalle, à 5000 km l’un de l’autre, le bidonville malgache de « Lalamby » (c’est à dire la voie ferrée) a un petit frère parisien, lui aussi fait de planches et plastique de récupération.
A Paris en 2016, comme à Madagascar en 2001 et au Guatemala en 2004, les plus pauvres ont trouvé refuge sur des voies ferrées.

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2004 : Ligne de chemin de fer dans la ville de Guatemala

2001 : le bidonville malgache de « Lalamby »

2001 : le bidonville malgache de « Lalamby »

Quand les trains ne roulent plus, l’espace libéré attire les prisonniers de la misère.
Le rapprochement est cruel.
On pourrait espérer qu’une société riche n’engendre pas tant de situations de grande pauvreté.
Sauf si elle déraille…

Bienvenue… chez les Roms !

Alex et Rada devant leur hôtel

Alex et Rada devant leur hôtel

Alex et Rada résident à Montreuil en région parisienne. Ils ont deux enfants, fille et garçon. Alex, 24 ans, est arrivé en France à l’âge de 16 ans. C’est un garçon dynamique, courageux, avec  cent idées par jour et mille questions à résoudre. Par exemple en ce moment il construit une école dans le potager familial ! A ses cotés, Rada est souriante et ne semble jamais surprise. Elle assure !

Faut préciser qu’Alex et Rada ne vivent pas seuls mais entourés de leur famille (huit foyers) et des amis : environ 80 personnes. Cela fait six ans qu’ils occupent un terrain en région parisienne, à Montreuil, dans un noman’sland entre deux bras de voie rapide : au milieu de nulle part. Ils y sont chez eux et travaillent à la fois la ferraille, le potager, un peu d’élevage. En plein coeur de la ville. Mais depuis deux ans ils ont une autre activité inattendue : ils ont ouvert une chambre d’hôtes au beau milieu du camp rom.

Un jour ils ont rencontré Mathias un garçon de passage originaire de Suisse. Ils ont immédiatement sympathisé. Non seulement Mathias a partagé le repas familial mais la famille lui a fait une petite place pour qu’il dorme la nuit avec eux : le courant passait si bien qu’ils ont échangé, discuté et ri une bonne partie de la nuit. A la façon Rom.

De cette nuit est née une idée lumineuse. Au petit matin, celle-ci s’est transformée en projet. Et deux mois plus tard, entre les caravanes, Alex et Rada ont construit une petite maison de bois récupérée ailleurs et ils ont ouvert leur chambre d’hôtes pompeusement dénommée « Hôtel Gelem ».

Mathias et son association suisse ont ouvert comme cela cinq « Hotel Gelem » * en Suisse, en Allemagne, en Macédoine, au Kosovo. Gelem, c’est le voyage, l’endroit où l’on passe… C’est aussi le titre d’une jolie ballade en rom, imprégnée de nostalgie sur l’exil,.

La petite maison de bois est très confortable, bien chauffée en hiver, entièrement conçue en matériaux de récupération et construite par Alex et Rada avec leurs voisins. Ils ont été appuyés dans leur projet par une association locale Ecodrom et la municipalité a été bienveillante.

C’est une adresse insolite, incontournable aux portes de Paris. On y cultive ce qui n’a pas de prix : l’art de la rencontre. Ce lieu de passage est surtout une idée concrète pour faire tomber les clichés.

Lors de notre séjour, avec Alex et Rada, on a parlé de tout : famille, enfants, Roumanie, école. De la difficulté d’être Rom en France… De tout, de rien, de leur vie. Et surtout de  leur espoir lié à l’autorisation pour les Roumains d’avoir accès au marché du travail à partir du 1er janvier 2014 au sein de l’Union Européenne. Autant de découvertes mutuelles et d’amitiés nouvelles. Non seulement on y dort bien, on peut y manger en famille, Rada est une remarquable cuisinière qui accommode les légumes du potager voisin. Les visiteurs étrangers de passage ont aussi en Alex et Rada deux guides merveilleux pour découvrir la capitale voisine. Mais la vraie découverte c’est bien sûr celle de la vie quotidienne de ces familles Roms en France. On ne peut s’empêcher de s’interroger : saurions-nous vivre comme eux ? Cette question est en soi une réponse au mauvais accueil dont les Roms font l’objet.

Cette présence de « touristes » dans le camp peut aussi constituer une protection pour les familles Roms pour qui l’occupation de ces lieux reste très précaire et sujette aux humeurs et tracas administratifs, aux humiliations régulières. « Avec vous chez nous, je suis bien et je suis rassuré » confie Alex.

Leurs deux enfants sont scolarisés. Et Alex a voulu installer une école sur le terrain pour le soutien scolaire tous les enfants du camp mais aussi pour que trois fois par semaine les adultes puissent eux aussi suivre des cours de français.

Ainsi, ces Roms que l’on chasse ici et là nous donnent, à deux pas de la tour Eiffel, une formidable leçon d’hospitalité. Depuis deux ans, l’hôtel Gelem a accueilli une centaine d’hôtes. L’initiative a été primée par le Conseil de l’Europe.

On donne ce qu’on veut, l’objectif n’étant pas de « faire de l’argent » mais bien de favoriser la rencontre.

Et quand vient l’heure de la séparation, chacun laisse un petit mot sur le « livre d’or » : un petit carnet riche des témoignages sur ces moments heureux passés ensemble.

Si vous passez par là, arrêtez-vous à l’hôtel Gelem, c’est un lieu rare en France, une formidable leçon de vie. Qu’on n’oublie plus jamais ensuite.

Pascal Percq – Lille – France