Un nouveau regard

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Blaise N.

Cameroun

J’ai partagé cette histoire avec les jeunes d’un Lycée Français à Yaoundé. Il s’agissait de leur parler des difficultés d’une jeunesse défavorisée au Cameroun. A la fin de mon exposé, j’ai été particulièrement touché par la réaction d’une jeune lycéenne.

J’ai rencontré ce jeune garçon âgé de 14 ans il y de cela six ans en prison. J’y faisais du soutien scolaire et j’étais aussi un relais entre les familles et ces jeunes détenus. Notre jeune ami était connu sous le pseudonyme de « Big heart » (gros cœur) à cause de son caractère difficile et de ses ambitions sans cesse démesurées. Big heart comme tous les mineurs de la prison était très intelligent. Cela m’ a emmené à m’intéresser davantage à lui afin de connaître son histoire. Pour cela il fallait créer une bonne dose de confiance pour avoir un peu de vérité de sa part. En prison ils ne vous diront jamais les vrais mobiles de leur condamnation. Il m’a affirmé qu’il avait été conduit en prison pour vol dans une boutique. Il a eu juste le temps de voler une boite de sardines et une barre de chocolat. Surpris par les cris de la population, il fut attrapé et battu sérieusement. Conduit dans un commissariat, il fut déferré en prison sans jamais être jugé. A l’époque des faits, il avait 12 ans et vivait chez son oncle…

Cette même année je décidai de le présenter à un examen (le certificat d’Études primaires) qu’il eût très brillamment. J’entrepris alors une action chez le juge afin qu’il soit libéré. Ce qui fut fait. A sa sortie de prison nous sommes allés rendre visite à sa famille. Sa maman vivait dans un village. Frappée d’une cécité, elle était aveugle à 36 ans. La famille de Big Heart vivait très pauvrement. Sa maman avait 4 enfants et Big heart en était l’aîné. Sa famille ne survivait que grâce à un petit champs tenu par sa grand mère derrière la maison. Elle n’avait jamais su que leur fils avait séjourné en prison alors qu’elle l’avait laissé chez un oncle pensant lui donner un avenir en ville…

Je rentrai très bouleversé de cette visite. Il me fallait alors trouver une famille d’accueil à mon jeune ami. Mon ambition étant de lui donner une scolarité normale.Toutes mes tentatives furent négatives. Les réactions des familles étaient les mêmes : « C’est dangereux! » « Ah non c’est un ancien prisonnier » « Non j’ai peur pour mes enfants…« Je fus obligé de le ramener chez son oncle contre le gré de Big Heart. Entre temps, j’étais appelé à d’autres obligations hors de mon pays.

Après trois semaines d’absence, je revins tout brûlant d’envie de revoir mon protégé. Je me rendis directement chez son oncle. Big heart n’était plus là. Sa famille non plus n’avait pas d’informations à son sujet. Je me rendis dans les postes de gendarmerie et dans les différents hôpitaux à sa recherche. Je ne le vis point.

Quelque temps après, je repris mes activités à la prison. Me rendant alors au quartier des mineurs, Big heart m’aperçut et se dirigea vers moi sans que je ne me rende compte. Je pouvais imaginer tous les scénarii sauf celui de revoir Big Heart à la prison. Pourtant c’était bien ce qui se déroulait. Le temps de réaliser que c’était Big heart qui s’avançait vers moi il se jeta sur moi et me serra très fort. J’étais sans voix. Il me regarde, sourit et me dit : « Écoute je vais tout te dire. Ne me pose pas de questions. Je suis à l’aise ici. Personne ne me jette un regard méchant, ne m’insulte pas et ne me rejette. Je suis en sécurité. En liberté c’était tout le contraire…Tout le quartier m’insultait. J’étais traité de voleur. Tous les parents demandaient à leurs enfants de ne pas jouer avec moi en leur disant que j’étais un dangereux criminel. Même dans ma maison, on ne m’a pas donné de lit. Je dormais sur le sol. Il m’était interdit de m’asseoir avec les autres enfants. Je n’avais pas de repas. Non ! c’était trop dur pour moi. Il fallait que je retourne en prison. C’est alors que j’ai décidé de voler dans un étalage de chaussures. J’ai pris juste un pied de chaussures et je me suis enfui. Face à la population qui me suivait, je suis allé me réfugier dans un poste de gendarmerie.Voilà, à cause d’un pied de chaussures, à cause du regard des hommes, du jugement des personnes je suis retourné en prison. Personne ne m’a rejeté ici. »

A la fin de ce témoignage une lycéenne prit la parole : « Je suis très touchée par ce témoignage car ce sont les personnes comme moi qui avons remis Big Heart en prison à cause de notre regard figé, rempli de préjugés et même parfois de haine. Dès aujourd’hui je prendrai la peine de me rapprocher de ces enfants en difficulté, de parler avec eux pour pouvoir mieux les comprendre. Mon regard va changer maintenant… »

L’été bleu et l’été noir

 

 

La sieste - Van Gogh

La sieste – Van Gogh

En ces jours, où bien des amis me parlent de leurs projets de vacances pour cet été – de partir un peu pour reprendre souffle – je n’arrête pas de penser à Jean-Noël.

Une amie engagée avec des prisonniers me disait dernièrement : « Dans nos prisons en Europe la majorité des gens sont des gens de la pauvreté.» Et Jean-Noël, en fait partie. Oui, souvent la cause de l’enfermement ce sont de petits délits, des vols, en lien avec la survie. Puis, quand c’est plus grave, quand le désespoir s’installe, c’est la violence dans les moments noirs…

Une autre amie, me raconte avec passion comment elle a créé de petites bibliothèques dans trois prisons en France. Un peu comme des îlots de paix. Les prisonnières y venaient pour y vivre une, deux heures autour de ce qui les passionnait. « On échangeait sur tout, on regardait les magazines féminins et d’autres «s’échappaient» vers un autre monde par la lecture…»

Aller sur son île, souffler… C’est ce que je vis aussi dans mes visites à Jean-Noël parfois. Sans vouloir banaliser ses délits, je suis, dans ces moments-là, avant tout devant un Homme.

Et parfois il y a des moments extraordinaires. Lors d’une de mes visites, un insecte tout fin, vert-brillant est entré entre les barreaux et s’est posé sur sa main, restant un long moment sans bouger. Moment étonnant, magique… On est resté en silence, il y avait de l’émerveillement dans l’air. Puis Jean-Noël à dit à voix basse : « Les animaux, eux, m’ont toujours aimé ; ils viennent souvent vers moi… »

Mais, à chaque fois, il me parle aussi de moments qui me font froid dans le dos : des nuits sans sommeil, des rages de dents sans dentiste, des maux du corps sans médecin… Et surtout du désespoir: vers où je vais, moi… !?

De plus en plus de gens de chez nous, ont l’air de dire que l’Etat paye pratiquement «des vacances» aux détenus ! Que la prison après tout c’est un peu la belle vie !… Et que cela coûte très cher aux contribuables. Je trouve, qu’avant tout on ne devrait parler que de choses que l’on connaît bien dans la vie, sinon on dit trop vite des banalités sans fondement.

C’est pourquoi, avant les petits bonheurs de l’été,  je voulais rappeler le malheur de tant de personnes enfermées. Ce qui nous semble normal ne l’est pas pour tous, et de loin ! Les îlots de paix restent inaccessibles à certains, depuis leur petite enfance, surtout aux plus démunis parmi nous. Ils connaissent et vivent non pas la mer des plages, mais les mers des naufrages et sans terre en vue.

 

Noldi Christen – Suisse

Il vient d’avoir 17 ans.

jeune en prisonJohn est incarcéré depuis décembre. Il a eu  17 ans en février. Son premier fils est né en janvier. Voilà comment sa mère me donne de ses nouvelles. Elle explique comment son arrestation s’est faite sur un « malentendu » : John travaillait à récupérer de la ferraille. En revenant à la maison, un bus de la ville subissait une agression : la police a pensé qu’il faisait partie de la bande. Sa maman sait que John n’est pas un ange : il a déjà eu des problèmes avec la justice. Mais cette fois-ci, elle y est allée et a vu comment ses vêtements étaient encore salis de son travail de la matinée. Il n’étudie plus depuis deux ans. Il n’arrive pas à trouver de travail. Il vit avec sa compagne de 14 ans depuis l’année dernière.

La gorge serrée, sa mère décrit ses visites au centre de détention. La manière dont les visiteurs doivent se dénuder par groupe de 5 pour des raisons de sécurité. L’impossibilité de partager des photos, notamment de son fils qui vient de naître. L’obligation de fournir les uniformes exigés par cette prison pour mineur qui impose les couleurs de vêtements en fonction d’une supposée appartenance à un gang. Malgré ces violences et ces humiliations, cette mère confie son soulagement : « au moins, il ne s’est pas fait tuer. J’ai un lieu où je peux lui rendre visite une fois par semaine ».

Au Guatemala, 745 864 jeunes de 13 à 24 ans ni ne travaillent ni n’étudient. On les appelle les NiNis. Ce terme a été inventé au Royaume-Uni à la fin des années 90 et a ensuite été beaucoup utilisé en Espagne. En Europe, ce concept s’applique aux jeunes qui ne trouvent pas de travail  et qui peuvent étudier mais qui décident de ne pas le faire. Au Guatemala, c’est une autre situation : le système ne les intègre pas. Les jeunes s’inscrivent dans la survie à travers le travail informel, des activités illicites ou le travail domestique.

Ces jeunes portent sur leurs épaules la dette dont leurs parents n’ont pu s’acquitter : améliorer les choses pour la génération suivante.

Au Guatemala, les jeunes ne sont pas employés dans le cadre de conditions de travail formelles  comme dans d’autres pays de la région. Ils ne sont pas déclarés et ne bénéficient donc pas des prestations de la sécurité  sociale. Dans un pays où 70% des jeunes vivent en condition de pauvreté – privation de plusieurs droits comme l’éducation, la santé – s’intégrer au marché de l’emploi « digne » et avoir accès à une éducation de qualité représentent un effort surhumain.

Depuis deux ans, John et moi avons eu l’occasion d’échanger à plusieurs reprises. Je ne sais pas quelle situation est la plus difficile pour lui : être le témoin de la souffrance de sa famille (l’incendie de leur maison, l’incarcération de son père, la médisance de nombreux voisins, l’absence d’accès à l’éducation pour ses deux frères adolescents…) ou le manque de perspective pour sa propre vie ? Comment décrire cette émotion partagée lorsque nous découvrions ensemble que nous allions chacun devenir père pour la première fois, alors que plus de 16 ans nous séparaient. N’est-ce pas le moyen qu’a trouvé John pour ne pas se laisser enfermer dans cette condition de NiNi. Le petit garçon, ce fils que John ne connaît pas encore, est le signe fort de sa volonté d’être dans la vie.

 

Romain FOSSEY – Guatemala

 

Vivre derrière les murs

Depuis quelques mois j’accomplis une (petite) partie de mon temps d’enseignant de français, en maison d’arrêt.

J’y ai beaucoup appris : d’abord que même si je travaille en prison j’ignore toujours ce qu’est vraiment l’incarcération. A tous ceux qui me disent, mi-admiratifs, mi- curieux, que c’est formidable ce que je fais, je tiens à répondre que ce qui est difficile, ce n’est pas de travailler en prison, mais d’y vivre.

J’ai découvert ensuite le bonheur de partager un temps de savoir avec ces hommes qui souffrent tant de l’isolement, des liens rompus et d’un avenir si brumeux pour ne pas dire ténébreux pour certains. Dans ces conditions, même si l’assiduité aux cours et le fait de passer un examen peuvent valoir quelques remises de peine, la principale motivation à travailler, écouter et apprendre ne peut être que personnelle et intime. Or semaine après semaine, je suis impressionné du travail consenti et des efforts fournis par ces prisonniers, et marqué par le contraste avec les jeunes collégiens que j’ai le reste de la semaine et qui ont tant de mal à donner sens au savoir.

Je garde en moi la douleur de voir comment la prison peut abimer l’être : lors d’un cours sur le passé, en décembre, je leur demande à titre d’exercices d’écrire une série de « je me souviens » sur leur année 2012 ; et personne n’écrit rien… Deux détenus finissent par m’expliquer gentiment que c’est normal, qu’ils n’ont pas de souvenirs puisqu’ils étaient incarcérés en 2012 !… Prison, négation de la vie ?

Comme dit un détenu : « en prison le plus dur c’est de vivre les choses au quotidien, jusqu’à en perdre ses repères. »

Enfin je veux témoigner de la culture et de la poésie de certains de ces hommes, qui deviennent manifestes lors des petits exercices d’expression que nous faisons régulièrement: un seul exemple :

« Je suis en colère et en galère

J’ai aimé, détesté

Il ne reste qu’à prier

Misère, galère, prière »

                Oui la prison c’est la misère dans le coeur et la misère sous les yeux; heureusement qu’il reste la liberté de lever les yeux vers le ciel…

Sébastien Billon  (Angers –France)