SIMONE VEIL, UNE GRANDE DAME, UNE GRANDE AMIE

2017 (21b)

Simone Veil et Joseph Wresinski, Photo Alain Pinoges – Agence Ciric

François Phliponeau

France

Depuis vendredi, et l’annonce de son décès, les hommages pour Simone Veil arrivent de partout.
Tout le monde a entendu parler de sa déportation à Auschwitz, de son engagement pour le droit des femmes, de son ambition pour l’Europe. On sait moins qu’elle était amie de Joseph Wresinski et de Geneviève de Gaulle.

La déportation en 1944, les camps de concentration, « simplement » parce qu’elle était juive ! Toute sa vie, elle témoignera de l’horreur du génocide. Rescapée, comme Geneviève de Gaulle, elle fera preuve de l’immense énergie des survivants, gardant visible sur le bras le tatouage de son numéro matricule.

Ministre de la Santé en 1974, elle dépénalisera l’IVG, non qu’elle soit favorable à l’interruption volontaire de grossesse, mais pour que les femmes acculées à cette décision (il y avait alors 300.000 avortements clandestins par an), puissent le faire dans des conditions sanitaires et humaines acceptables.

Cinq ans plus tard, elle sera la première Présidente du Parlement européen élue au suffrage universel. Consciente des difficultés de la construction de l’Europe, anticipant les questions, elle fera partager sa conviction que l’Europe n’est pas un problème mais la solution.

Simone Veil était aussi une amie d’ATD Quart Monde. Ministre de la Santé, elle a souvent dialogué avec le Père Joseph. Témoin privilégiée, Gabrielle Erpicum se souvient des accords et des désaccords. « Ce qui est sûr, c’est qu’elle avait le souci des plus pauvres. »
Le 17 octobre 1987, c’est elle qui dévoilera la Dalle sur le parvis du Trocadéro.
C’est une grande dame à qui la France rendra hommage mercredi aux Invalides, à Paris. Avant, on le souhaite, qu’elle rejoigne Geneviève de Gaulle au Panthéon.

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In memoriam « Laetitia »

Laetitia

Pascal Percq

France

Il y a des livres qui, une fois lu et reposé, ne vous lâchent plus. C’est le cas de celui-ci : « Laetitia, ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka (1).

Ce livre n’est ni un roman, ni un essai, ni une enquête policière ou journalistique mais tout cela à la fois. Son auteur, Ivan Jablonka est chercheur, professeur, sociologue et historien. C’est à la fois un récit, une biographie mais aussi un portrait sans complaisance de notre société, de notre époque. C’était un « fait divers » comme on dit d’un fait presque banal, voire normal, qui émeut un instant à la lecture du journal ou à l’annonce d’un titre et puis s’estompe de nos esprits, chassé par les aléas de la vie de tous les jours. Avec ce livre, le fait devient miroir de ces injustices flagrantes dont sont victimes tant d’enfants et de personnes.

Laetitia a 18 ans quand elle est violée, assassinée près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011. Un meurtre atroce. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Un fait divers hors norme par la gravité du crime. Mais ce meurtre devint une affaire d’État quand on identifia son auteur comme étant un récidiviste libéré de prison quelques mois plus tôt et que le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, s’en empara pour en faire un objet de communication pour critiquer le « laxisme » des magistrats. Des propos qui entraînèrent la première grande grève de la magistrature : 8000 juges dans la rue. En 2015, le meurtrier a été condamné à nouveau en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

On se souvient vaguement de l’affaire qui fit longuement la « une » des médias. On se souvient de la polémique, des éclats de voix et des manifestations. Mais se souvient-on de Laetitia ? Avec ce livre Ivan Jablonka lui redonne vie.

Le récit est captivant. L’auteur a rencontré les parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Lætitia. Il a remis ses pas dans ceux de Laetitia depuis sa plus jeune enfance jusqu’aux lieux du drame.

Lætitia vivait dans une famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle, Jessica. Enfant, elle avait été confrontée à la violence masculine au sein de sa famille. En 2011, Jessica, sœur jumelle de Laetitia révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était souvent exposé devant les caméras des télévisions en accusant les délinquants sexuels, sera condamné lui-même aux assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles sur cinq jeunes victimes. Sans que l’on sache si Lætitia, qui cherchait à tout prix à quitter le domicile « familial », faisait partie de ses victimes.

Cette histoire est pour le sociologue l’occasion d’évoquer les travers de cette France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit, les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique, le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion, les dangers du tout-carcéral avec une prison école du crime… »

Le livre est aussi un hommage posthume à la jeune femme. L’auteur indique avoir été touché par cette existence et voulu faire pour Lætitia un « tombeau de papier ». Pour qu’on se souvienne d’elle : « Je voulais qu’elle reste dans les mémoires, dans les cœurs. Elle a couru après l’amour des autres toute sa vie, elle aurait été heureuse que l’on s’intéresse à elle. Je voulais lui redonner une existence, à elle qui est devenue un objet public, qui est morte devant 60 millions de Français.

« Ce qui m’intéressait le plus, indique encore Ivan Jablonka, c’était la personnalité de Lætitia. Elle était formidable, il y avait un tel contraste entre son enfance cabossée et son courage. Elle travaillait comme serveuse, elle s’accrochait, elle allait prendre un appartement. J’ai voulu oublier le fait divers pour raconter la vie d’une fille en or… »

Une œuvre d’historien mais aussi une quête de justice et de vérité.

Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle à ce point ? Parce qu’elle nous concerne. Sans doute parce qu’à travers ce récit on songe à d’autres Laetitia qui, comme elle, enfants « placés » pour raison de pauvreté de leurs parents notamment, errent de foyer en famille d’accueil à la recherche de leur propre histoire. Tous les enfants enlevés à l’affection de leurs parents par décision de justice n’ont pas heureusement une fin comme celle de Laetitia. Mais beaucoup connaissent à la fois violence institutionnelle et violence intra familiale.

Aussi ce livre n’est-il pas seulement un hommage, mais un effort pour comprendre et questionner nos sociétés: « De Lætitia, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance, à chaque fois qu’elle a bougé le petit doigt elle a pris une gifle de la vie. Qu’elle a croisé les mauvaises personnes. On peut aussi dire : processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ( …) c’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en une tragédie grecque. Quand les solidarités sont impuissantes à venir en aide aux offensés aux humiliés, ceux-ci tombent dans une solitude où le plus sauvage assassine le plus fragile. »

Retenons cette interrogation d’Ivan Jablonka en forme de conclusion mais aussi d’envie d’agir : « Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? »

1 « Laetitia ou la fin des hommes » Ivan Jablonka, 383 pages, Ed. du Seuil. Prix littéraire du journal « Le Monde », prix Médicis 2016.

La France ne respecte pas les droits des enfants : à Calais les enfants migrants sont en grave danger

la voix du nord

photo web La voix du nord

Pascal Percq

France

Selon l’article 9 de la Convention Internationale des Droits de l’enfant (adoptée en 1989 par l’assemblée générale des Nations Unies) les Etats doivent veiller « à ce que l’enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré (1)». La France, auditionnée il y a quelques semaines par le Comité international des droits de l’enfant chargé de contrôler la mise en œuvre de ces droits par les Etats signataires, a une fois de plus, dû répondre aux graves manquements dont les associations et ONG ont fait état notamment sur cette séparation forcée qui concerne les enfants pauvres et plus particulièrement les enfants sans parents parmi les migrants. Depuis, en réponse aux « signalements » du comité, la représentante du gouvernement français s’est contentée sommairement de faire état d’« axes d’amélioration ».

Il y a quelques jours, à son tour, c’est le  « Défenseur des droits » français, Jacques Toubon, qui a interpellé les pouvoirs publics en s’inquiétant à nouveau de la « situation préoccupante » des mineurs migrants isolés à Calais et sur le littoral nordiste. Au 31 mars dernier, 310 mineurs non accompagnés de leurs parents ont été recensés. Ils partagent le sort de ces milliers d’autres personnes qui fuient les guerres, la misère, les crises économiques et climatiques et veulent rejoindre la Grande Bretagne. Ils survivent sur la côte nordiste dans des conditions misérables, en dépit des soutiens apportés par des bénévoles.

Parce qu’ils sont plus petits, parce qu’ils sont plus fragiles, les enfants doivent être davantage protégés. C’est la raison d’être de cette Convention internationale des droits de l’enfant. Pour le défenseur des droits « les mineurs non accompagnés présents à Calais ne sont aujourd’hui, dans leur grande majorité, pas protégés. Ils sont en situation de très grande vulnérabilité ». Il évoque des « conditions de vie extrêmement misérables » et fait état en outre de sévices subis par des enfants.

Pour lui, « la situation exceptionnelle des enfants exilés non accompagnés dans le Calaisis implique des réponses à la hauteur de ces enjeux ». Leur protection « constitue un enjeu de nature exceptionnelle qui relève de la responsabilité partagée de l’Etat et du département, et par conséquent les appelle à une solidarité concertée ». Comment ? En appliquant le droit (2).

Malgré les mises à l’abri d’enfants et l’augmentation du nombre de places d’accueil pour les enfants avec parents, le Défenseur des droits « déplore que le droit à l’éducation soit encore loin d’être assuré » et rappelle que la scolarisation doit se faire « au sein des écoles de la République ». Il recommande également au ministère de l’Intérieur « de poursuivre les démarches engagées avec l’Etat britannique afin de faciliter les réunifications familiales ».

Nathalie Serruques, responsable de la mission Enfance de l’Unicef France souligne à propos de ces enfants migrants : «Il n’y a pas d’accès aux droits fondamentaux, pas de mise à l’abri, pas d’accès à l’éducation ni à la santé. Jusqu’à quand ? Les condamnations pleuvent, on est montrés du doigt, ça suffit. Il n’y a pas de fatalité, c’est une question de volonté politique ».
C’est dans ce contexte que deux organisations françaises le Secours catholique et Médecins du Monde ont entrepris une autre démarche en saisissant au nom des enfants la justice en France afin que des mesures de protection soient prises en faveur des mineurs isolés étrangers en particulier pour faire appliquer un droit bien connu des services sociaux, celui du « regroupement familial ». Celui-ci autorise et oblige les services, lorsqu’un parent proche a été identifié, y compris dans un autre pays d’Europe, à ce que l’enfant puisse rejoindre celui-ci. C’est le cas de la plupart des enfants migrants du Calaisis qui ont un père, une mère, un oncle en Grande Bretagne prêt à les accueillir. Ce fut le cas il y a quelques jours de quatre enfants syriens qui ont pu rejoindre un membre de leur famille en Angleterre. Cette simple application du droit n’est respectée qu’au compte-goutte et après bien des démarches.

Le rappel est urgent : en janvier dernier, l’agence de coordination policière Europol estimait que plus de dix mille enfants migrants non accompagnés avaient disparu au cours des vingt quatre derniers mois.

1 Avec cette réserve : « … à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l’intérêt supérieur de l’enfant.»

2 En octobre 2015 le Défenseur des droits avait rendu public un rapport sur « exilés et droits fondamentaux à Calais » : « http://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/20151006-rapport_calais.pdf

Vivre comme un poulet

Saint-Jean Lhérissaint,

Burkina-Faso

Je suis arrivé au Burkina-Faso, il y a 2 mois et quelques jours. L’une des premières choses qui attire mon attention, c’est la grande préoccupation des gens pour les papiers d’identité. On crée des qualificatifs pour ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de s’identifier, non pas par moquerie, mais pour dire que c’est inacceptable que des êtres humains ne peuvent même pas prouver comment ils s’appellent. D’où l’expression « Vivre comme un poulet ».

Au pays des hommes intègres, beaucoup de personnes, surtout les plus pauvres, n’ont rien pour s’identifier. Plusieurs raisons, certaines liées directement à la pauvreté, d’autres à la coutume ou à l’isolement, justifient ce manque. D’abord il y a des enfants qui sont nés chez un proche de leur maman ou dans un lieu d’accueil quelconque parce que la coutume du pays exige que la fille qui tombe enceinte chez ses parents parte et qu’aucun membre de la famille n’ait le droit de lui adresser la parole tant qu’elle ne revienne présenter ses excuses. Ensuite, il y a des familles qui n’ont pas de moyens pour payer la déclaration de naissance. Il y a des papas qui ne reconnaissent pas leurs enfants, du coup c’est impossible pour la mère de déclarer toute seule la naissance de l’enfant. Il y a des personnes qui se voient bannir de leur village. On leur déchire les papiers ou elles se sentent si désespérées qu’elles les jettent elles-mêmes. Enfin, autrefois chaque famille avait des taxes à payer. Ces taxes variaient selon le nombre de personnes qu’il y a dans la famille. Pour payer moins, des familles n’ont pas déclaré la naissance de quelques-unes de leurs progénitures. Le temps a changé, ces taxes n’existent plus, mais certaines personnes habitant des coins reculés gardent ça encore à l’esprit. À côté de tout ça, tous les parents sans papiers voient leurs enfants tombés dans la même situation puisque qu’il faut avoir ses propres pièces d’identité pour pouvoir en faire pour ses enfants.

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La déclaration de naissances par SMS bientôt possible au Burkina Faso : une réponse possible aux difficultés d’identification des naissances en Afrique ou une solution qui ne prend pas en compte les plus pauvres ?

Ne pas avoir de papiers ne devrait pas être une catastrophe si on pouvait s’en procurer facilement. Mais les avoir ici est bien compliqué, car la procédure est longue, les démarches difficiles. L’accompagnement, surtout de la famille de l’intéressé, est essentiel et il faut des sous pour couvrir les frais. Ainsi est-il clair que ceux qui ne connaissent aucun membre de leur famille ou qui n’ont pas le droit d’y retourner, ainsi que leurs descendants, sont condamnés à ne jamais avoir de papiers. Dans un pays où le contrôle s’intensifie surtout depuis l’attentat du 15 janvier 2016, où tout le monde, même les burkinabés, est obligé de circuler toujours avec une pièce d’identité pour ne pas se faire arrêter et payer, sortir sans ses papiers est un grand risque. Sayouba a bien mesuré ce risque quand, en se rendant de Ouagadougou à Kaya, il s’est fait arrêter lors d’un contrôle à un poste fixe. Oui, il a été arrêté parce qu’il n’a pas pu s’identifier comme les autres passagers l’ont fait. 2500 francs cfa lui ont été exigés pour obtenir sa libération. N’ayant pas cette somme en sa possession, il a passé 12 jours en prison.

« Quand on n’a pas de papiers, on vit comme un poulet. Même les morts ont des papiers, sinon on ne peut pas les conduire au village pour être enterrés » a déclaré un militant d’ATD Quart Monde. Un acte de naissance est le tout premier cadeau qu’on offre à un enfant qui arrive au monde. Ça prouve qu’il existe. C’est cette première pièce qui lui donne droit à toutes les autres. Faire bouger les états civils, les ministères de justice, les mairies, les ministères de l’intérieur et toutes autres structures selon les pays pour permettre à tout le monde d’exister légalement dès la première seconde de respiration sur notre planète, tel est le grand verrou à faire sauter pour que plus jamais personne ne vive comme un poulet.

Image tirée de l’article : La déclaration de naissances par SMS voit le jour au Burkina Faso

L’injuste condamnation d’une maman « trop aimante »…

Photo ATD Quart Monde "La misère, c’est de ne jamais pouvoir être sûr de garder ce qu’on aime.» (Joseph Wresinski)

Photo ATD Quart Monde
« La misère, c’est de ne jamais pouvoir être sûr de garder ce qu’on aime.» (Joseph Wresinski)

Pascal Percq

France

L’été dernier, un jeune garçon, Kylian, 10 ans, a disparu du foyer où il avait été placé. Policiers, gendarmes et proches de la famille partent à sa recherche. L’enfant est introuvable. La maman, Erika, participe elle-même aux recherches. Au bout de cinq jours, l’enfant est retrouvé caché chez sa mère : il ne supportait pas la séparation. Six des sept enfants d’Erika ont été « placés ». Le petit Kylian, lui, l’a très mal vécu.

En ce mois d’août 2015, l’affaire est largement détaillée par la presse et la télévision. Des amis, des voisins sont appelés à témoigner. Beaucoup prennent la défense de la maman. Une amie, Christine, confiait à la télévision à propos d’Erika : « Elle vivait tellement mal cette période depuis qu’on a enlevé ses enfants. Ils n’avaient jamais été séparés de leur mère. Ils ne sont jamais partis. Elle a toujours eu ses enfants avec elle. La séparation a été tellement dure qu’on peut comprendre, quand elle a eu l’occasion de récupérer Kylian, qu’elle l’ait gardé« .

Une des deux grands mères ajouta, compréhensive :   » C’est pas bien ce qu’elle a fait. Mais c’est une maman. Moi, mère de famille, j’aurais peut-être fait la même chose. Elle aime ses enfants. Elle ne leur a jamais fait de mal… ».

Erika s’est expliqué : « quand j’ai trouvé mon fils en train de pleurer devant chez moi je n’ai pas su comment réagir. Je n’allais pas le reconduire au centre. Je n’ai pas osé l’emmener au commissariat. Il m’a supplié de ne pas le faire. Donc je l’ai gardé… ». Fallait-il lui jeter la pierre ?

L’enfant a été reconduit au foyer. Mais l’affaire n’en est pas restée là. La maman fait alors l’objet de poursuites judiciaires pour avoir menti aux autorités et avoir feint la disparition.

Séparer les enfants de leurs parents est une décision de justice grave. Or elle est prise très fréquemment en France. 150 000 enfants sont actuellement placés en France. Les cas de maltraitance ne représenteraient que 20% des décisions de placement. Comment qualifier une telle décision pour des familles aimantes dont le seul tort est d’être marquées par une vie de pauvreté ? Sont-elles pour autant de « mauvais parents » ? Ne devraient-elles pas au contraire être soutenues dans leur rôle parental face aux difficultés qu’elles rencontrent?

Pour Erika et ses enfants, la décision de placements par le juge se serait appuyée sur un rapport de travailleurs sociaux considérant la maman « trop fragile » et « cédant trop facilement aux désirs des enfants ». A défaut de maltraitance on l’accuserait donc… de trop grande « bien-traitance » !

De telles décisions ont un coût. Une famille d’accueil est rémunérée 1 200 euros par mois par enfant placé. Faisons le compte : six des sept enfants de Mme Erika sont placés… soit un budget mensuel de 7 200 euros: on peut imaginer sans difficulté qu’un accompagnement même lourd de cette famille par un service social serait d’un coût bien inférieur. Cet argument économique n’a pas été pris en compte.

En 2012, un rapport de l’IGAS1 faisait état de 68 000 décisions de placement qui auraient pu être évitées. On confond trop souvent « risque » et « danger ».

Pour le Mouvement ATD Quart Monde, il existe des alternatives aux décisions de placement. Une réflexion avec les professionnels de la protection de l’enfance et de la justice est engagée depuis bien des années2, rappelant que l’objectif final du placement est bien le retour dans la famille.

Dans le cas présent les institutions se sont acharnées sur Erika.

La maman a été poursuivie et présentée le 8 octobre dernier devant le tribunal correctionnel de Boulogne sur Mer. Le substitut du procureur l’a accusée de manipulation : « vous avez instrumentalisé les services de police et de justice ».

Epilogue de cette affaire, la sanction est tombée. La maman a été condamnée à trois mois de prison avec sursis et 105 heures de travail d’intérêt général. Confuse, à l’issue de l’audience, Erika s’est excusée auprès de « toutes les personnes qui l’ont aidée ».

Mais la vraie condamnation pour cette maman, c’est de n’avoir pu revoir ses enfants, notamment le petit Kylian. Comme si une vengeance sournoise des institutions la poursuivait…

Subsiste cette interrogation : en août dernier, en réponse aux témoignages de soutien des amies et voisines d’Erika, la sous-préfète s’en était émue. Elle s’était engagée à ouvrir une nouvelle « enquête sociale » pour vérifier les raisons du placement. L’enquête a-t-elle été rouverte ? Les travailleurs sociaux ont-ils accepté d’envisager de revoir leur copie ? Cette interrogation est sans réponse. Qui s’en soucie ?

1 Inspection Générale des Affaires Sociales.

2 « Réussir la protection de l’enfance avec les familles en précarité » Marie-Cécile Renoux (Ed. de l’Atelier, 2008)

Travailler pour aller à l’école

Travailler dès l'âge de 7 ou 8 ans pour aider ses parents à payer les frais de l'école est la réalité de nombreux enfants en Bolivie. photo ATD Quart Monde

Travailler dès l’âge de 7 ou 8 ans pour aider ses parents à payer les frais de l’école est la réalité de nombreux enfants en Bolivie.
photo ATD Quart Monde

Pascale Tissier,

Bolivie

Cela fait un peu plus d’un an que nous avons rejoint l’équipe de Bolivie. Parfois, je rencontre Doña G, une maman qui a eu huit enfants, quatre sont morts en bas âge. Elle vit à El Alto, une ville juste au-dessus de La Paz, à 4000m. Cette ville de 850 000 d’habitants s’est développée par la migration de beaucoup de familles venant de la campagne ou des mines, espérant trouver un avenir meilleur pour leurs enfants, une meilleure scolarité et des emplois. Doña G y vit dans une petite maison en « adobe » (briques faites de paille et de terre), dans des conditions difficiles. Elle a une maladie depuis 25 ans qui l’empêche de plus en plus de bouger et la maintient au lit. Son mari l’a quittée. Doña G a plusieurs petits enfants. Elle continue de lutter pour ses enfants et petits enfants pour qu’ils ne soient pas comme elle, discriminée, pour qu’ils s’en sortent mieux.

Lors de la préparation d’une Université populaire Quart Monde sur l’éducation et sur quels efforts chacun de nous, parents ou professeurs, nous faisons pour que nos enfants apprennent à l’école, Doña G nous a dit : « Les efforts que j’ai fait pour que mes enfants puissent aller à l’école furent de leur trouver du travail dès l’âge de 7, 8 ans : vendre des sandwichs, cirer les chaussures, garder un enfant, aider au marché… De cette manière, ils pouvaient s’acheter des chaussures, toutes les affaires pour l’école… Nous élevions aussi des animaux dans la cour pour les vendre, des porcs... »

Pour moi cela fut fort d’entendre ces paroles, d’entendre la nécessité de faire travailler ses enfants dès l’âge de 7 ans pour pouvoir les envoyer à l’école !

Encore aujourd’hui, nous croisons tous les jours à La Paz, de nombreux enfants qui travaillent : lavant des voitures, criant dans les minibus pour attirer le client, fermer, ouvrir les portes, récolter le prix du trajet, ou vendant des glaces, des bonbons, cirant les chaussures, ou aidant leurs parents dans des petites boutiques… Nous savons aussi que dans les mines de nombreux enfants continuent d’y travailler.

Ici les enfants vont à l’école soit le matin, soit l’après-midi, soit le soir.

En juillet 2014 une loi a été votée concernant le travail des enfants et adolescents. Elle permet aux enfants de travailler dès 10 ans. L’âge légal reste 14 ans mais avec des exceptions : 12 ans s’ils travaillent pour autrui et 10 ans s’ils travaillent pour leur propre compte.

Pour ces exceptions, il faut trois conditions : « En premier la décision doit venir de l’enfant, en second, il faut l’autorisation des parents ou tuteurs et en troisième, la permission des défendeurs de l’enfance. Ensuite se réalise un registre qui passe par le Ministre du travail. » explique un parlementaire.
Avant, la loi fixait l’âge minimum pour travailler à 14 ans sans exceptions, en accord avec les recommandations de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) ratifiées par la Bolivie.
Cela a entraîné des protestations de groupes d’enfants et du syndicat des enfants travailleurs.
Ils considéraient que la réalité en Bolivie est différente et que les enfants doivent travailler tôt par nécessité.

« Le but est d’éradiquer l’extrême pauvreté pour 2025 » a indiqué le député  Javier Zavaleta, un des promoteurs de cette loi.

Est-ce par une loi légalisant le travail des enfants dès 10 ans que la pauvreté sera éradiquée?

Certes, dans les familles vivant en situation de pauvreté, les enfants soutiennent les efforts de leurs parents en travaillant à leurs côtés.

Un enfant dit : « Nous devons travailler. Ce que le gouvernement doit faire c’est nous protéger, qu’on nous respecte et qu’on ne nous exploite pas. »
Sofia :
« Dans ma famille il n’y avait pas beaucoup d’argent et on ne mangeait pas beaucoup. C’est pour cela que j’ai commencé de travailler à 8 ans pour aider mes parents. Nous devrions étudier mais le coût du matériel est très élevé pour nous. »
Nelly travaille de 9h à 19h puis va suivre des cours du soir et rentre chez elle vers 22h.

J’ai entendu parler d’un projet de loi pour que l’école ait lieu toute la journée. Une maman d’une famille monoparentale me disait : « S’il y a l’école toute la journée, mes filles aînées ne pourront plus m’aider à notre petite boutique ou pour garder les derniers ; comment je ferai alors ? »

Comment changer ? Par une politique de soutien familial ? Par une politique digne de rémunération du travail ? Par une politique sur l’éducation pour qu’elle soit réellement gratuite et de qualité ? Les trois sûrement et aussi une reconnaissance des efforts des parents.