In memoriam « Laetitia »

Laetitia

Pascal Percq

France

Il y a des livres qui, une fois lu et reposé, ne vous lâchent plus. C’est le cas de celui-ci : « Laetitia, ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka (1).

Ce livre n’est ni un roman, ni un essai, ni une enquête policière ou journalistique mais tout cela à la fois. Son auteur, Ivan Jablonka est chercheur, professeur, sociologue et historien. C’est à la fois un récit, une biographie mais aussi un portrait sans complaisance de notre société, de notre époque. C’était un « fait divers » comme on dit d’un fait presque banal, voire normal, qui émeut un instant à la lecture du journal ou à l’annonce d’un titre et puis s’estompe de nos esprits, chassé par les aléas de la vie de tous les jours. Avec ce livre, le fait devient miroir de ces injustices flagrantes dont sont victimes tant d’enfants et de personnes.

Laetitia a 18 ans quand elle est violée, assassinée près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011. Un meurtre atroce. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Un fait divers hors norme par la gravité du crime. Mais ce meurtre devint une affaire d’État quand on identifia son auteur comme étant un récidiviste libéré de prison quelques mois plus tôt et que le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, s’en empara pour en faire un objet de communication pour critiquer le « laxisme » des magistrats. Des propos qui entraînèrent la première grande grève de la magistrature : 8000 juges dans la rue. En 2015, le meurtrier a été condamné à nouveau en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

On se souvient vaguement de l’affaire qui fit longuement la « une » des médias. On se souvient de la polémique, des éclats de voix et des manifestations. Mais se souvient-on de Laetitia ? Avec ce livre Ivan Jablonka lui redonne vie.

Le récit est captivant. L’auteur a rencontré les parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Lætitia. Il a remis ses pas dans ceux de Laetitia depuis sa plus jeune enfance jusqu’aux lieux du drame.

Lætitia vivait dans une famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle, Jessica. Enfant, elle avait été confrontée à la violence masculine au sein de sa famille. En 2011, Jessica, sœur jumelle de Laetitia révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était souvent exposé devant les caméras des télévisions en accusant les délinquants sexuels, sera condamné lui-même aux assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles sur cinq jeunes victimes. Sans que l’on sache si Lætitia, qui cherchait à tout prix à quitter le domicile « familial », faisait partie de ses victimes.

Cette histoire est pour le sociologue l’occasion d’évoquer les travers de cette France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit, les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique, le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion, les dangers du tout-carcéral avec une prison école du crime… »

Le livre est aussi un hommage posthume à la jeune femme. L’auteur indique avoir été touché par cette existence et voulu faire pour Lætitia un « tombeau de papier ». Pour qu’on se souvienne d’elle : « Je voulais qu’elle reste dans les mémoires, dans les cœurs. Elle a couru après l’amour des autres toute sa vie, elle aurait été heureuse que l’on s’intéresse à elle. Je voulais lui redonner une existence, à elle qui est devenue un objet public, qui est morte devant 60 millions de Français.

« Ce qui m’intéressait le plus, indique encore Ivan Jablonka, c’était la personnalité de Lætitia. Elle était formidable, il y avait un tel contraste entre son enfance cabossée et son courage. Elle travaillait comme serveuse, elle s’accrochait, elle allait prendre un appartement. J’ai voulu oublier le fait divers pour raconter la vie d’une fille en or… »

Une œuvre d’historien mais aussi une quête de justice et de vérité.

Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle à ce point ? Parce qu’elle nous concerne. Sans doute parce qu’à travers ce récit on songe à d’autres Laetitia qui, comme elle, enfants « placés » pour raison de pauvreté de leurs parents notamment, errent de foyer en famille d’accueil à la recherche de leur propre histoire. Tous les enfants enlevés à l’affection de leurs parents par décision de justice n’ont pas heureusement une fin comme celle de Laetitia. Mais beaucoup connaissent à la fois violence institutionnelle et violence intra familiale.

Aussi ce livre n’est-il pas seulement un hommage, mais un effort pour comprendre et questionner nos sociétés: « De Lætitia, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance, à chaque fois qu’elle a bougé le petit doigt elle a pris une gifle de la vie. Qu’elle a croisé les mauvaises personnes. On peut aussi dire : processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ( …) c’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en une tragédie grecque. Quand les solidarités sont impuissantes à venir en aide aux offensés aux humiliés, ceux-ci tombent dans une solitude où le plus sauvage assassine le plus fragile. »

Retenons cette interrogation d’Ivan Jablonka en forme de conclusion mais aussi d’envie d’agir : « Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? »

1 « Laetitia ou la fin des hommes » Ivan Jablonka, 383 pages, Ed. du Seuil. Prix littéraire du journal « Le Monde », prix Médicis 2016.

Publicités

Anna a eu un enfant

ladybirdladybird

Image tirée de l’extraordinaire film de Ken Loach Ladybird ladybird (1994). J’ai vu ce film à Madrid en 94, six ans avant d’aller vivre et travailler à Londres. J’avais pensé, à ce moment-là, que le film était exagéré, sans doute pour servir l’intention du cinéaste. J’ai su plus tard que la réalité pouvait être encore plus dure.

Traduit du blog Cuaderno de viaje, Anna ha dado a luz, par Brigitte Le Roy
Article de Beatriz Monje Barón, Londres/ México

La presse espagnole relatait récemment avec force détails l’histoire d’une famille pré-adoptive qui avait été contrainte de remettre à sa mère biologique l’enfant dont elle avait la garde. Il semble que les personnels de protection de l’enfance et les juges impliqués aient considéré, quatre ans après la naissance et le retrait immédiat de l’enfant, que sa mère réunissait suffisamment de conditions pour lui offrir une éducation en toute sécurité matérielle et affective. Au-delà de ce cas concret, la nouvelle a mis en lumière non seulement l’incompétence institutionnelle dont ont été victimes cette mère biologique, cet enfant et cette famille pré-adoptive, mais aussi et surtout la violence institutionnelle que subissent les personnes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale.

Au fil des jours, nous avons été témoins, à travers la télévision, la presse et les réseaux sociaux, de la souffrance, sans doute naturelle et terrifiante, de la famille pré-adoptive ; nous avons vu à plusieurs reprises leurs visages plein de douleur, et avons été témoins de la compassion née chez tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, s’identifient à ce couple. Certes il est difficile d’imaginer pire chose que la douleur que peut provoquer une telle séparation. Mais il y a quelque chose de pire encore, bien pire, c’est justement la douleur dont souffrent, au nom de la protection de l’enfance, des milliers de pères et de mères en situation de pauvreté en Europe, des milliers d’enfants aussi : la douleur d’une séparation brutale, presque toujours définitive et qui repose trop souvent sur les préjugés des services de protection de l’enfance et leur incapacité à comprendre les circonstances d’éducation qui sont celles des familles en situation de pauvreté.

Tout au long de mes huit années de travail à Londres au sein d’ATD Quart Monde, nous avons conçu de nombreux projets pour lutter contre cette violence qui semblait inévitable au Royaume Uni, à savoir que la majorité des enfants de pères et mères jeunes en situation de pauvreté que nous connaissions étaient retirés de la garde de leurs parents et placés en adoption contre leur volonté. Avec ces pères et mères, nous avons imaginé des solutions pour développer leurs savoir-faire en matière d’éducation, malgré les circonstances adverses de pauvreté, des manières de rendre visible leurs initiatives pour assurer le bien-être de leurs enfants, des chemins de résistance contre la violence institutionnelle, des outils de langage pour se défendre face aux tribunaux, des stratégies de protection… Cependant, malgré tous nos efforts, j’ai souvent vu de mes propres yeux et avec quelle douleur, le visage totalement décomposé des mères qui voient partir leurs enfants, souvent des nouveaux nés, ou celui des enfants séparés de leurs parents.

Ces visages criants de douleur et impuissants – que seuls pourraient décrire les larmes et la rage qui me reviennent en cet instant précis – ne sont jamais apparus dans les médias, n’ont jamais été l’objet de compassion ni d’empathie, n’ont jamais suscité de la part des médias ou des citoyens des réactions pointant l’incompétence et la violence institutionnelle. De même qu’on nous montre aujourd’hui la douleur de la famille pré-adoptive, nous n’avons pas vu il y a quatre ans le visage de douleur de la mère biologique de cet enfant retiré et placé en adoption en Espagne. Cela fait froid dans le dos de réaliser à quel point la souffrance des pauvres est ignorée.

Il serait juste à présent de témoigner de tout ce que j’ai vu durant ces années-là, mais je n’en ai pas la force – et je me console en pensant que nous l’avons fait tout au long de ces années (voir article de la Revue Quart Monde n°209), comme continue à le faire encore aujourd’hui l’équipe d’ATD Quart Monde de Londres. Il y a cependant le souvenir d’une nuit qui ne cesse de m’émouvoir depuis l’instant où j’ai lu cette nouvelle qui m’a poussée à écrire. Anna avait 22 ans et avait été elle-même retirée à sa mère et élevée dans une institution. Sa première fille, Maria, lui avait déjà été retirée par les services sociaux des années auparavant. Pourtant, Anna désirait tellement élever un enfant. Les services sociaux qui avaient enlevé Anna à sa mère pour la sauver, n’ont pas considéré, au moment de cette première grossesse, qu’elle avait le potentiel d’être une bonne mère, ils ne lui ont même pas donné une chance. Anna s’est trouvée à nouveau enceinte, et moi, peu de temps après, de ma première fille. Très vite, Anna a demandé aux services sociaux ce qu’elle devait faire pour garder avec elle son bébé quand il viendrait au monde, mais tout le mécanisme s’est mis en marche et la décision de retrait et de mise en adoption fut prise comme dans tous les cas, avant même la naissance du bébé.

Chaque jour qui passait pour Anna était un jour de plus qui la rapprochait de l’accouchement, un jour plus près de la fin, pas du commencement. C’était très difficile pour moi de rester près d’elle, j’ai eu souvent envie de l’abandonner à sa douleur pour être toute à ma joie de la future naissance, du commencement. Anna avait dépassé le terme mais le bébé ne naissait pas. Tout semblait d’une sagesse naturelle au–delà de notre entendement. Presque quinze jours plus tard, en fin d’après-midi, la mère d’Anna m’appela pour me dire que c’était une petite fille et qu’Anna me demandait de lui rendre visite le soir même, le seul où elles seraient toutes les deux ensemble. Bien sûr, mon cœur résistait à en passer par là. J’arrivai à l’Hôpital à la nuit tombée, avec mon appareil photos, un cadeau pour la petite Sarah et des fleurs pour Anna. Je suis restée avec elle quelques heures et j’ai pris beaucoup de photos, énormément de photos. A l’invitation d’Anna, j’ai pris aussi Sarah quelques minutes dans mes bras et sur mon ventre de mère enceinte. Chaque seconde que je la tenais dans mes bras, j’avais l’impression de lui voler quelque chose, mais c’est Anna qui me l’avait demandé. Elle voulut aussi me prendre en photo avec Sarah.

Je ne suis pas sûre que ce soit à ce moment précis, ou bien de retour chez moi, ou quelques jours plus tard, que je compris qu’Anna avait voulu que je sois là, ce soir-là à l’hôpital, pour être témoin, pour graver dans nos mémoires que tout cela était bien arrivé : elle avait mis au monde un enfant, elle avait été mère, elle avait donné un prénom à sa fille : Sarah. Le lendemain, Anna sortit de l’hôpital sans sa fille, mise sous la protection des services sociaux dès le matin même. Je ne me souviens en rien de ce que nous nous sommes dit, Anna et moi, la première fois que nous nous sommes revues ensuite, mais je n’oublierai jamais son visage de souffrance et de honte.

Au cours des années qui suivirent, autour de ma fille Lucia, Anna me demanda souvent de parler de cette nuit avec Sarah dont j’avais été témoin, de parler de cette nuit pour qu’on ne puisse oublier ni la naissance, ni la maternité, ni la douleur.

C’est pour cela même que j’écris aujourd’hui, contre la douleur des pauvres qu’on ignore, et pour notre humanité partagée.

 

L’injuste condamnation d’une maman « trop aimante »…

Photo ATD Quart Monde "La misère, c’est de ne jamais pouvoir être sûr de garder ce qu’on aime.» (Joseph Wresinski)

Photo ATD Quart Monde
« La misère, c’est de ne jamais pouvoir être sûr de garder ce qu’on aime.» (Joseph Wresinski)

Pascal Percq

France

L’été dernier, un jeune garçon, Kylian, 10 ans, a disparu du foyer où il avait été placé. Policiers, gendarmes et proches de la famille partent à sa recherche. L’enfant est introuvable. La maman, Erika, participe elle-même aux recherches. Au bout de cinq jours, l’enfant est retrouvé caché chez sa mère : il ne supportait pas la séparation. Six des sept enfants d’Erika ont été « placés ». Le petit Kylian, lui, l’a très mal vécu.

En ce mois d’août 2015, l’affaire est largement détaillée par la presse et la télévision. Des amis, des voisins sont appelés à témoigner. Beaucoup prennent la défense de la maman. Une amie, Christine, confiait à la télévision à propos d’Erika : « Elle vivait tellement mal cette période depuis qu’on a enlevé ses enfants. Ils n’avaient jamais été séparés de leur mère. Ils ne sont jamais partis. Elle a toujours eu ses enfants avec elle. La séparation a été tellement dure qu’on peut comprendre, quand elle a eu l’occasion de récupérer Kylian, qu’elle l’ait gardé« .

Une des deux grands mères ajouta, compréhensive :   » C’est pas bien ce qu’elle a fait. Mais c’est une maman. Moi, mère de famille, j’aurais peut-être fait la même chose. Elle aime ses enfants. Elle ne leur a jamais fait de mal… ».

Erika s’est expliqué : « quand j’ai trouvé mon fils en train de pleurer devant chez moi je n’ai pas su comment réagir. Je n’allais pas le reconduire au centre. Je n’ai pas osé l’emmener au commissariat. Il m’a supplié de ne pas le faire. Donc je l’ai gardé… ». Fallait-il lui jeter la pierre ?

L’enfant a été reconduit au foyer. Mais l’affaire n’en est pas restée là. La maman fait alors l’objet de poursuites judiciaires pour avoir menti aux autorités et avoir feint la disparition.

Séparer les enfants de leurs parents est une décision de justice grave. Or elle est prise très fréquemment en France. 150 000 enfants sont actuellement placés en France. Les cas de maltraitance ne représenteraient que 20% des décisions de placement. Comment qualifier une telle décision pour des familles aimantes dont le seul tort est d’être marquées par une vie de pauvreté ? Sont-elles pour autant de « mauvais parents » ? Ne devraient-elles pas au contraire être soutenues dans leur rôle parental face aux difficultés qu’elles rencontrent?

Pour Erika et ses enfants, la décision de placements par le juge se serait appuyée sur un rapport de travailleurs sociaux considérant la maman « trop fragile » et « cédant trop facilement aux désirs des enfants ». A défaut de maltraitance on l’accuserait donc… de trop grande « bien-traitance » !

De telles décisions ont un coût. Une famille d’accueil est rémunérée 1 200 euros par mois par enfant placé. Faisons le compte : six des sept enfants de Mme Erika sont placés… soit un budget mensuel de 7 200 euros: on peut imaginer sans difficulté qu’un accompagnement même lourd de cette famille par un service social serait d’un coût bien inférieur. Cet argument économique n’a pas été pris en compte.

En 2012, un rapport de l’IGAS1 faisait état de 68 000 décisions de placement qui auraient pu être évitées. On confond trop souvent « risque » et « danger ».

Pour le Mouvement ATD Quart Monde, il existe des alternatives aux décisions de placement. Une réflexion avec les professionnels de la protection de l’enfance et de la justice est engagée depuis bien des années2, rappelant que l’objectif final du placement est bien le retour dans la famille.

Dans le cas présent les institutions se sont acharnées sur Erika.

La maman a été poursuivie et présentée le 8 octobre dernier devant le tribunal correctionnel de Boulogne sur Mer. Le substitut du procureur l’a accusée de manipulation : « vous avez instrumentalisé les services de police et de justice ».

Epilogue de cette affaire, la sanction est tombée. La maman a été condamnée à trois mois de prison avec sursis et 105 heures de travail d’intérêt général. Confuse, à l’issue de l’audience, Erika s’est excusée auprès de « toutes les personnes qui l’ont aidée ».

Mais la vraie condamnation pour cette maman, c’est de n’avoir pu revoir ses enfants, notamment le petit Kylian. Comme si une vengeance sournoise des institutions la poursuivait…

Subsiste cette interrogation : en août dernier, en réponse aux témoignages de soutien des amies et voisines d’Erika, la sous-préfète s’en était émue. Elle s’était engagée à ouvrir une nouvelle « enquête sociale » pour vérifier les raisons du placement. L’enquête a-t-elle été rouverte ? Les travailleurs sociaux ont-ils accepté d’envisager de revoir leur copie ? Cette interrogation est sans réponse. Qui s’en soucie ?

1 Inspection Générale des Affaires Sociales.

2 « Réussir la protection de l’enfance avec les familles en précarité » Marie-Cécile Renoux (Ed. de l’Atelier, 2008)

Placements d’enfants : à qui demander des comptes ?

Il y a 40 ans, Odette, à sa majorité (21 ans) s’est retrouvée, du jour au lendemain, à la rue après avoir été placée en institution pendant 16 ans!

Elle n’avait aucun diplôme, mais savait faire le ménage et… lire la messe! « je n’étais pas préparée à la vie en dehors des murs dans lesquels j’avais grandi et ma vie a été une succession de  galères, je connaissais rien de la vie ».

Il y a 10 ans, Alain a récupéré, en l’espace de 4 ans, chacun de ses 3 enfants placés en famille d’accueil depuis leur petite enfance, au fur et à mesure qu’ils devenaient majeurs. A leur sortie, aucun des enfants n’avait de formation professionnelle et 2 sur 3 ne savaient ni lire ni écrire.  » C’était dur car ils ne me connaissaient pas beaucoup dans la vraie vie de tous les jours. Je n’avais qu’une chambre pour vivre avec eux et même pas de travail. »

Aujourd’hui Colette retrouve son fils. Il a maintenant 18 ans et vivait depuis 12 ans en famille d’accueil. Il est en échec scolaire, n’a aucun diplôme, aucune formation, il est perdu, sans aucun projet. Il n’a qu’un rêve : aller en Amérique. « Avant, je n’étais pas considérée assez bonne pour l’élever mais à sa majorité, tout le monde s’en fout. Ils me disent que lui il veut rentrer à la maison et, comme par hasard, cette fois on l’écoute. Il y a trois ans quand il disait ça, ils savaient bien lui dire non, et à moi aussi »

Combien d’autres enfants, d’autres parents sont dans de telles situations ? De tous ces enfants placés pour « carences éducatives », aucun ne le sont pour maltraitances physiques, viols ou incestes…

Les parents ont été « accompagnés » pendant ces années de placement, certains au rythme d’une rencontre mensuelle avec l’éducateur, d’une rencontre annuelle avec un juge pour enfant… C’est cela la protection de l’enfance? On protège l’enfant de quoi? De qui ? De ses parents jugés incompétents? Ces parents peuvent-ils, à leur tour, demander des comptes aux familles d’accueil, aux éducateurs, aux juges ? Ont-ils le droit de donner un avis sur les résultats éducatifs obtenus ? De quelles carences ces enfants ont-ils souffert au sein de ces institutions, alors qu’ils en sortent sans aucun avenir assuré ? qui peut se permettre de le dire, le dénoncer, oser le dénoncer…

N’aurions-nous pas à apprendre de tous ces parents qui aujourd’hui « récupèrent » leurs enfants jeunes majeurs?

Un grand nombre de travailleurs sociaux, d’éducateurs, de juges, de familles d’accueil… font un excellent travail, personne n’en doute. Mais trop d’enfants et leurs familles passent au travers…

Patricia nous aide à réfléchir  » j’ai récupéré Denis à sa majorité. Je ne le connaissais pas, on ne se connaissait pas, ce n’est pas moi qui l’ai élevé, qui ai fait son éducation. Je le voyais un week-end tous les 15 jours, un peu plus vers la fin, mais il était alors déjà grand. C’était pas facile, il était habitué sans moi. Puis le week-end c’est pas pareil, c’est pas la vraie vie.. Il vivait dans une maison, pas une cage à poule pourrie comme ici. La famille avait une voiture, du travail, ils l’emmenaient en vacances. Pas moi. Il avait de l’argent de poche, moi je n’en ai déjà pas pour moi… On fait grandir nos enfants dans des mondes parallèles au nôtre sans s’occuper des dégâts que ça fera après. J’ai déjà entendu que ce sont aussi le plus souvent nos gamins qui se retrouvent en prison ou dans la rue, et pourtant c’est pas nous qui avons choisi leur éducation. »

A quand une véritable réflexion pour évaluer les modes de placement et ce qui en découle, à quand un véritable état des lieux sur le travail et les moyens mis en oeuvre pour travailler avec les parents des enfants, tout cela bien sûr avec adultes et jeunes concernés « parce qu’ils l’ont vécu ».

Martine LECORRE – Caen (France)

Virginie, on a besoin de toi !

Virginie a 27 ans, trois enfants de 6 à 10 ans qu’elle élève seule. Derrière elle, une histoire de vie douloureuse, des années de rue, de drogue, de galères… Le visage de Virginie est très tendu, son teint est gris, marqué par les soucis, la souffrance, la misère.

Elle accepte que je l’approche…  Je lui propose de rencontrer d’autres personnes qui vivent des choses très dures, comme elle, qui s’organisent ensemble, veulent faire respecter leurs droits et leur dignité. Elle m’offre un OUI avec confiance.

Elle sait ce que cela veut dire la galère, la peur, le jugement, l’exclusion, le rejet, les trahisons. Aujourd’hui elle a besoin qu’on l’aide à croire que des temps meilleurs peuvent surgir, que l’on soit à ses côtés dans les bons et les mauvais moments, gratuitement.

Virginie décide de rejoindre l’Université populaire Quart Monde,  le 17 octobre, pour la Journée Mondiale du Refus de la Misère. On partage aussi des temps conviviaux lors de la soirée de Noël, des journées familiales mais également des moments de doutes, de désespérance puis d’espoirs…Virginie arrive à se livrer, se  détendre, son visage s’éclaire…  » tu peux pas savoir comme ça fait du bien de me sentir considérée, utile et attendue ».

Elle s’accroche Virginie. Mais la vie reste difficile, seule avec les enfants, sans travail, déménageant de foyers en appartements insalubres, puis de nouveau en foyers, pour retourner en appartements très précaires.

Virginie caresse un rêve, celui de percer dans la chanson ! Son répertoire c’est « la môme Piaf » ! Quand on l’entend chanter, on a la chair de poule tellement ce qu’elle chante sort de ses tripes… Mais elle n’as pas de formation de chanteuse, elle n’a jamais pris de cours de chant… alors elle échoue  dans différents concours, radios crochets.. …

Virginie « décroche » peu à peu de son rêve et c’est tellement douloureux pour elle qu’elle retourne à ses vieux démons : la drogue. Elle perd pieds, sa santé se dégrade, et des « professionnels » interviennent : ses 3 enfants sont placés en famille d’accueil (2 dans une famille et l’aînée dans une autre). Elle, elle reste seule face aux « carences » pour lesquelles on lui a placé ses enfants.

Qui protège Virginie? Que lui propose réellement notre Société ? On s’appuie sur les carences éducatives de Virginie pour placer ses enfants mais on ne met pas en place de  projet pour les travailler avec elle. Le placement a-t-il été  vraiment été envisagé avec un retour possible des enfants ?

En les lui retirant, on lui laisse plus de « temps libre » pour sombrer plus loin encore dans la drogue. Cela me semble tellement évident. Pourquoi ne pas avoir envisagé un endroit sécurisé pour elle ET les enfants, ensemble ?

Comment, dans un placement, peut-on faire pour que la maman ait un rôle à jouer au quotidien et pas seulement tous les 15 jours, qu’elle ne soit pas évincée,   tenue à distance ?

A-t-on si peu de respect pour la jeune femme pour la maman qu’elle est, pour être réduit à n’avoir aucune ambition pour elle !

Hier Virginie et moi nous discutions. C’est dur de s’accrocher, mais elle veut et va se battre. Elle est consciente que ce ne sera pas simple, que la route est semée d’embûches : « Pour l’amour de mes petits je vais sortir de ce merdier, de ce gouffre. »

 Virginie, parce que tu m’as acceptée dans ta vie depuis quelques années déjà, parce que l’on compte l’une sur l’autre, parce que tous ceux et toutes celles qui vivent des choses très dures comme toi, ont besoin de toi, de ton courage, alors on est ensemble sur le chemin…

Avec un clin d’oeil à toutes les Virginie du monde….

Martine LECORRE – Caen (France)