L’œil dans le miroir de l’oeil

miradajoven

François Jomini

Suisse

Lise est une jeune femme qui connaît la pauvreté et l’errance dans son propre pays. Elle sait ce que signifie n’être pas bienvenue quelque part. Sans domicile, Lise passe ses nuits dans des centres d’accueil d’urgence. Elle dit qu’elle se rend souvent plus tôt au dortoir, pour accueillir. Quand une femme arrive au dortoir la première fois, l’épuisement et la peur sur ses traits, Lise l’envisage, lui tend la main et se présente par son prénom. Peut-être cette femme est-elle malade. Alors Lise, prévenante, lui montre à qui s’adresser, la conduit où elle peut se procurer ce dont elle a besoin. « Quand on ne connaît personne, on a peur de demander ». Lise évoque une jeune réfugiée de confession musulmane, elle pensait qu’il lui serait pénible de se rendre à la cave pour recevoir des vêtements de la part de l’homme préposé à la distribution, elle l’accompagne. « Il faut prendre le temps, expliquer en douceur… Je parle quelques mots dans plusieurs langues, et quand je n’ai pas les mots, il me reste les gestes. »

Lise ne se lance pas des fleurs… « Pour moi c’est dans les détails de la vie que s’exprime la bienvenue ». Rien que de très normal. Elle évoque ces femmes Roms, qui ne parlent pas sa langue, mais sont si gentilles, si accueillantes et veillent sur les autres. « On pourrait croire qu’elles seraient devenues dures avec la vie qu’elles ont, être chassées de partout, mais non…»

Dans le même temps, je suis submergé par le vacarme du monde, sur fond de guerre au Proche-Orient, de bombardements aveugles, d’intérêts pécuniaires inavouables et de populations jetées sur les routes de l’exil : primaires aux USA, référendum en Grande-Bretagne, votation en Suisse d’une initiative populaire « pour le renvoi des criminels étrangers », heureusement refusée par une courte majorité du peuple… Et un entrefilet au sujet de la Grèce, terre d’accueil, isolée par les grillages érigés au seuil de la communauté des nations qui l’ont mise à banc. Athènes, où des gens simples comme Lise, se préoccupent du sort des réfugiés qui ne sont nulle part bienvenus.

Sur l’avant-scène médiatique, l’inévitable galerie de portraits des importants et des tonitruants. Masques sans regard qui brandissent des promesses de préférences nationales, de murs et d’ordre sécuritaire. Devant un tel confinement de l’esprit, je pense à la fameuse allégorie de la caverne de Platon, où, dans la complaisance de l’obscurité rassurante, le spectacle ordinaire du mensonge se pare de mille paillettes et exerce sa fascination : la peur. Un monde où personne n’ose plus se regarder dans les yeux.

Je préfère rejoindre Lise à la lumière du jour. Ouf ! Au cœur du réel, dans la lucidité de l’action véritable et spontanée. La seule qui change le monde, sans bruit. Ici, les femmes et les hommes vous regardent dans les yeux. Ils laissent voir leurs yeux. Je peux voir mes yeux dans leurs yeux. C’est là que je retrouve la lumière. Je me sens bienvenu.

Lise me renvoie à un autre passage de Platon, dans le « Premier Alcibiade ». Socrate s’y adresse à un jeune candidat à l’exercice du pouvoir, soucieux de lui épargner de s’aveugler lui-même : « Donc un œil qui regarde un autre œil et qui se fixe sur ce qu’il y a de meilleur en lui, ce par quoi il voit, peut ainsi se voir lui-même. » Et plus loin : « Si donc l’œil veut se voir lui-même, il faut qu’il regarde un autre œil, et dans cet endroit de l’œil où se trouve la vertu de l’œil, c’est à dire la vision ?» Enfin : « Eh bien mon cher Alcibiade, l’âme aussi, si elle veut se reconnaître, devra, n’est-ce pas ? regarder une âme, et surtout cet endroit de l’âme où se trouve la vertu de l’âme, la sagesse, ou tout autre objet qui lui est semblable. »

 

Tour du monde

 

 

 

 

 

 

 

Atelier Slam de Chalon-sur-Saône,

France

Au crayon à papier ou à bille,  avec une plume, un pinceau, un feutre ou une craie-pastel, des jeunes et des adultes de l’« atelier Matisse » et de l’« atelier Slam » de Châlon-sur-Saône (France) s’expriment, scandent, crient ou murmurent ce qu’ils ont dans leur coeur, en mots ou en couleurs… « Tour du monde » est tiré de leur recueil de slams illustrés, publié par ATD Quart Monde en décembre 2015 sous le nom « Ensemble et chacun son crayon, une parole, un dessin pour dire… ». Il parle simplement de la solidarité au quotidien, des petits gestes invisibles que posent les habitants d’un quartier défavorisé…

Je descends de ma tour infernale
J’oublie ces prises de tête en spirale
Allant de détour en détour
Je vais tour à tour
De tour en tour.
Et au détour de mon parcours :
Avec ATD Quart Monde
Je rencontre les peuples du monde

Si ton voyage à toi se passe avec Sélectour
Le mien est bien plus sélect, il vaut le détour
Il va de tour en tour
Les peuples sont réunis et accueillis, c’est du lourd.

Je te parle tour à tour
D’Anita, seule avec son fils
la peur lui sert de nourriture
Dans la cage d’escalier, au bas de l’immeuble
Elle ne croise que des insultes,
Sous ses pieds le terrain est meuble
Accompagner son fils à l’école c’est le parcours du combattant

Tepereck, handicapé se débrouillant seul
Il soigne son propre père, malade, âgé
Assure les tâches ménagères
Courage et volonté
Toujours motivé il ne se plaint jamais

Thaï de dispute en dispute pour des bagatelles
Thaï pourquoi se prendre la tête
On vit la même maladie,
Elle nous ronge de l’intérieur
Pourtant, on peut se comprendre
Se pardonner mutuellement

Asia, rejetée par son pays a subi des atrocité
Elle est venue demander le droit d’asile
Démunie, sans papier, sans travail, sans logement,
Ta vie n’est que souffrance,
Elle est loin de toute romance

Estéban ne sait ni lire ni écrire
C’est sa fille de 10 ans qui lui vient en aide !
Administration, information, réclamation
Sa vie risque de tourner en rond

Margarita, portugaise 58 ans,
Sans famille, sans papier, sans travail
Sans toit, sans repère, sans rien
Juste un ordre de quitter le territoire français

Abdou et Mariana sans appartement
Ils dorment à l’hôtel
Ils attendent les clefs du bonheur.
Sans vouloir faire une bonne action
Je les ai hébergés
C’est juste ma mission
8 décembre, illuminations !
Je croise Olga
Ce soir-là elle a voulu se sortir
Mais se sortir de quoi ?
Seule, veuve, gravement malade
De ça elle veut s’en sortir.
Le lendemain…coup de fil !
Elle me dit : « fini les idées noires »
C’est ça son illumination

La solidarité est annoncée pour Noël
Malika ne verra pas ses filles.
A force de la croiser,
De jour en jour
De semaine en semaine
De mois en mois
Je la rencontre
Je lui parle,
La porte s’ouvre
Elle rentre chez moi
Chocolat et petits gâteaux se partagent
Pour elle, c’est Noël avant l’heure

Au coin de la rue, une main se tend, elle mendie,
Elle s’appelle Pédro, Fatima, Alaïs, Noura ou…
Elle n’attend qu’une main tendue
Au creux de cette main mendiante
Je ne trouve que ses larmes
Et je dépose un morceau de pain.

Nous connaissions nos noms

conociamos nuestros nombres

Beatriz Monje Barón,

Ville de Mexico

Article du blog Cuaderno de viaje

Ville de Mexico. Sept heures vingt du matin. Comme chaque jour, je prends ce petit chemin pour retourner à la maison après avoir déposé mes enfants devant la porte de l’école. Fraîcheur d’une ville qui s’éveille, encore tranquille, parfum léger de la mandarine dans les mains du marchand de fruits du coin de la rue. Je marche.

Sur le trottoir d’en face, un jeune trébuche et s’effondre sur la chaussée. Je me dis que c’est le jeune du kiosque à journaux et je l’imagine se lever et retourner à ses journaux. Mais il ne se lève pas et une voiture, puis une autre, sont forcées de l’esquiver. A ce moment-là, un homme approche, lève la jambe droite comme un athlète qui s’apprête à sauter une haie et l’enjambe, d’abord avec la jambe droite puis avec la jambe gauche. Il l’enjambe et continue sa route. Vers où ? Vers quelle humanité se dirige-t-il ? Vers quelle humanité nous dirigeons-nous ?

Des années auparavant, j’avais eu l’opportunité de discuter à Dublin (Irlande) avec Keith. C’était l’un des mille acteurs de la recherche participative mise en œuvre par ATD Quart Monde. Nous nous demandions ce que signifiait le mot violence dans le contexte de la pauvreté, nous essayions de rompre le silence et de rechercher la paix. Nous disions : la misère est violence. Keith disait :

« A l’âge de dix ans, je me suis enfui et je suis parvenu à rejoindre le poste de police, en pensant que ça serait un lieu sûr. Je n’ai pas pu entrer et je suis resté dans les escaliers en espérant pouvoir obtenir de l’aide. Personne n’a fait attention à moi, et même pire, les policiers qui entraient et sortaient du bâtiment m’enjambaient. Personne ne s’est demandé ce qu’un enfant faisait ici et personne ne s’en préoccupait. Si quelqu’un passe par-dessus un enfant allongé dans l’escalier, c’est qu’il ne le voit pas comme un petit être humain, ni comme un être humain tout court. »

Au cours des travaux de construction collective du savoir, de plus en plus de personnes vivant dans la pauvreté décrivirent le fait de ne pas être reconnus comme des êtres humains comme une violence quotidienne et inhérente à la vie dans la pauvreté : « Traiter quelqu’un comme un animal, c’est ce qui touche le plus une personne » ; « Les plus pauvres ont été déplacés autre part, comme des ordures qu’on ramasse » ; « Il n’y a pas de noms pour nous, juste des numéros » ; « Non seulement je n’avais rien, mais en plus j’avais été réduit à rien ». Animaux, ordures, numéros, rien : « Comme si pour eux, nous n’étions pas des êtres humains ».

Tout au long du travail de recherche, les uns et les autres, de discussion en discussion nous ont dit : « Je suis un être humain ! ». Cri et résistance de l’être humain qui doit affirmer qu’il en est un, car il n’a pas été reconnu comme tel. « Dans la mort, comme dans la vie, nous n’avons pas de dignité. Et pourtant, nous sommes des êtres humains ».

Comment l’humanité peut-elle continuer son chemin pendant qu’un homme, étendu sur la chaussée, se voit obligé à affirmer en silence : « Je suis un être humain ! » Comment une humanité qui ne reconnaît pas la dignité pour tous peut-elle exister ?

Comme Keith, Guillermo est aussi un homme pauvre. Ce matin-là, il s’était fait une entorse à la cheville. Si une personne enjambe un homme étendu sur la chaussée, c’est qu’elle ne le voit pas comme un être humain. Guillermo et moi nous sommes rencontrés de nouveau ce soir-là, quasiment dans le même coin de rue à l’odeur de mandarine et de journaux. Nous connaissions nos noms. Et nous marchions.

Quand un enfant facilite l’inclusion des autres !

Montagne Nicolas - photo ATD Quart Monde

Montagne Nicolas – photo ATD Quart Monde

Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Montagne Nicolas est un village à peine en construction. C’est un endroit assez difficile d’accès où les services de base n’existent pas. Aucun véhicule ne peut y accéder, pas d’eau, pas d’électricité, pas d’école. Pour plein de besoins bien primaires, il faut se déplacer hors du village en empruntant des routes plutôt pénibles.

C’est là que nous choisissons d’animer une bibliothèque sous les manguiers. Depuis le début de notre bibliothèque, en avril 2015, nous remarquons deux enfants qui, chaque jour de bibliothèque, nous observent avec une attention soutenue, depuis la clôture d’une maison voisine. Cette clôture est en bâche et tissus comme c’est le cas pour bien de maisons du village. Comme les deux enfants n’ont pas le droit de sortir alors que l’activité les intéresse, ils soulèvent le bout de tissu et déchirent un peu la bâche pour pouvoir voir. Un jour, pendant le temps du livre, les animateurs ont tendu un livre à ces deux enfants pour qu’ils puissent, eux aussi, voyager dans le monde de la culture, depuis là où ils se trouvent. Ils étaient bien contents et ont commencé à feuilleter le livre.

Jean-Pierre, 10 ans, un enfant très régulier dans la bibliothèque qui était avec les animateurs et les autres enfants a dit tout à coup : « Tiens, je vais regarder les livres avec ces enfants, il ne faut pas les laisser regarder seuls, et puis peut-être qu’ils auront besoin d’explications. » Il est donc allé regarder avec eux, on les a vus échanger tous les trois. Puis un autre enfant les a rejoints. Ainsi ils étaient quatre à regarder les livres ensemble, avec beaucoup de joie, d’un côté à l’autre de la clôture que les deux petits de 6 – 8 ans n’ont pas le droit de traverser. Ce jour-là, ils ont été inclus dans la bibliothèque et les échanges avec d’autres enfants. Depuis lors les deux enfants participent religieusement à la bibliothèque. De ce geste d’enfant, nous apprenons que tout le monde peut sortir de l’isolement si quelqu’un lui tend la main.

 

Entre urgences et espérance

B. Ndeenga

Cameroun

La première fois que je suis allé chez maman T., informé par une amie que cette vieille dame vivait une situation très difficile, elle me tint ces propos : « Que viens-tu faire dans ma maison? N’as-tu pas honte de venir auprès de moi les mains vides? Mes enfants sont affamés et mon fils de 4 ans est actuellement au lit avec une forte fièvre. Il est allé chercher de quoi manger à la poubelle et s’est fait piquer par un clou au pied gauche… Je n’ai même plus la force de pleurer. Laissez-moi tranquille. Allez-vous en. » Je la fixai intensément et sortis sans rien dire.

La réaction de cette dame m’a énormément secoué. J’étais partagé entre révolte et impuissance. Que faire? La majorité des familles que je rencontre est toujours plongée dans un cycle de problèmes existentiels, avec des urgences à résoudre. Cela m’amène à de nombreuses questions : comment gérer l’urgence des situations auprès des personnes qui sont généralement à la lisière, à la frontière de la vie ? Une réponse spontanée face à une situation pressante peut-elle la résoudre à long terme ?  Au cas où je décide de résoudre telle situation, jusqu’où une telle action me liera t-elle ? Cela ne créera-t-il pas un rapport de dépendance entre la personne soutenue et moi, et faussera la relation qui pourrait s’appuyer sur d’autres attentes ? Enfin, ai-je le droit d’entrer par effraction dans l’histoire d’une vie et d’une personne à coup de solutions et de projets élaborés par moi seul ?

La plupart du temps, nous sommes interpellés par des situations auxquelles il faut donner une réponse immédiate. Mais derrière cette spontanéité ne se cacherait-il pas un désir de soulager notre conscience et par ricochet de fuir une réalité qui interroge et qui trouble ? Celle du pauvre à qui on ne peut rien proposer et dont on ne voudrait plus affronter l’existence. N’y a-t-il pas également un désir inconscient de satisfaire son ego ? Ainsi ma capacité de donner rapidement et constamment fera de moi le personnage généreux très vite apprécié par le pauvre et la société et dans lequel j’évoluerai allègrement…

Je continuai mes visites auprès de cette dame et elle ne cessait de me repousser avec des termes durs. Il m’était impossible de lui demander si sa maisonnée avait eu de quoi manger ou bien si son  fils malade était déjà rétabli. Évidemment j’étais tenaillé par ses problèmes mais je n’avais aucun moyen de lui apporter une réponse. Je ne voulais pas non plus être lié par une éventuelle aide car j’étais convaincu que cela ne résoudrait aucunement le fond du problème.

Cependant au fil du temps, j’avais la joie de constater que cette maman et ses enfants n’étaient morts de faim ni de maladie. Ce qui me donna la force de penser autrement. Un jour, alors qu’elle s’apprêtait à refaire la même scène, je l’interrompis en lui demandant très affectueusement : « Maman je suis ton fils…Je viens chez toi parce que j’ai découvert une autre maman…je sais bien que tu as beaucoup de difficultés. Je suis incapable de t’aider parce que je n’ai pas de possibilités. Lorsque je viens dans ta maison c’est pour être avec toi, partager ta vie, tes difficultés, te témoigner mon soutien et te dire que tu n’es pas abandonnée comme tu le penses… Et en plus dis moi, qui te rend visite en dehors de moi chaque dimanche depuis plus de 3 mois ? » Elle resta silencieuse, se leva péniblement et me demanda de venir me serrer contre elle. Ses mots furent : « Tu es mon fils…Voici ta maison ». Je la remerciai en lui disant combien je crois à une autre vie pour elle, comment rien n’est perdu et qu’ensemble nous allons cheminer. Elle renchérit en disant : « Je suis contente. Comme tu es là cela me suffit…ça va aller… »

Voilà comment une relation tumultueuse ponctuée de rejets se transforme en acceptation filiale et fixe le cadre d’une œuvre et d’un projet communs. Du pessimisme nous sommes passés à l’espérance, à l’optimisme. Qu’aurait été ce rapport si j’avais cédé à une réponse urgence et immédiate ? Mon engagement et ma persévérance n’ont-ils pas été le déclic de cette aventure ?  J’en tire aussi 3 pistes de réflexion :

Il y a d’abord le facteur Temps. Une relation quelle que soit sa nature se bâtit dans la durée et la persévérance. La précipitation reste pour bien des cas une erreur fatale puisqu’elle ne nous donne pas le temps d’identifier et de cerner la personne et son environnement, ni de construire une certaine confiance. On est plus préoccupé par l’efficacité de notre action que par le bien de la personne.

La deuxième piste c’est la présence. Être là, toujours là…Voilà ce qui compte. Ne pas choisir les moments de peine mais vivre une solidarité de chaque instant et un partage de destin. La présence, surtout celle silencieuse, me plaît énormément car en Afrique quand une personne est dans le malheur ou dans la souffrance, on ne lui parle pas…On ne lui dit rien …On reste avec elle et à côté d’elle. On partage son destin. Bref on construit une présence gratuite qui se focalise sur ce qu’est la personne.

La dernière piste est l’accompagnement de la personne dans ce qui constitue son histoire, son histoire sacrée. Une histoire faite de hauts et de bas, de doutes, de souffrances, de peurs, d’interrogations mais aussi d’espérance. Avons-nous la toute puissance pour changer cette histoire sacrée ? Que non! Il est important de se laisser tenir la main et donner l’opportunité à ces vies d’être protagonistes et maîtres de leur destin. Acceptons juste d’être à un certain moment des petites lumières qui jalonnent cette histoire. Cette dame qui était dans l’urgence me disait tout à coup « ça va aller » D’où lui vient cette force de voir jaillir enfin une espérance? N’est-ce pas parce qu’une présence a décidé de partager avec elle sa vie, son destin, de lui donner sa valeur… et d’être galvaniseur d’espérance ?

Pleurer avec les pauvres, se réjouir avec eux, construire avec eux, marcher avec eux, accepter un partage de destin, suscitera des savoirs et des initiatives qui contribueront à une autonomie de la personne.

Lors d’une de mes récentes visites à cette dame et au terme d’un bon cheminement commun, alors que je m’apprêtais à me séparer d’elle, elle alla rapidement dans sa chambre et revient avec une pièce de 5o francs cfa qu’elle me tendit en disant : « Prends cet argent. Je n’ai pas plus que ça. Achète-toi des bananes le long de ta route. » Retour étonnant !!! J’appris encore que le pauvre même au plus profond de sa détresse reste une personne capable. Restons juste des pourvoyeurs d’espérance.

Noël dans la cage d’escalier

Message de noël 2014

Message de noël 2014

Il y a ces insultes sur le mur à la vue de tous. La cible ? La famille du deuxième étage.

Chaque jour, passer devant cette agression.

Chaque matin, baisser les yeux avant de prendre le bus pour aller au boulot.

Chaque matin, sur le chemin de l’école, fuir ces mots qui résonnent dans la tête.

Il y a aussi les soupirs, les ricanements, les menaces, autant de coups de poings venant blesser encore un peu plus cette famille, déjà si meurtrie.

Violence extrême d’un voisinage désemparé, qui vit plus que sa part de difficultés. Tapi derrière chaque porte, un lot de malheurs, de peines, d’angoisses du lendemain. Un voisinage qui ne comprend pas, ne comprend plus, n’en peut plus. La famille dérange : le désordre indescriptible, le bruit, les chiens…

***

Et puis, il y a cette belle histoire, celle de Noël dernier. Quelques jours avant le réveillon, la maman est venue à la maison Quart Monde :

« Aidez-nous ! » nous lance-t-elle.

« Aidez-nous à changer quelque chose. Pour tous, ça sera la fête mais pas pour nous ! On ne veut pas de cadeau. Juste qu’on efface ces insultes. »

Alors, les volontaires sont allés frapper à quelques appartements, ils ont proposé aux voisins de faire quelque chose ensemble.

Ainsi un, puis deux, puis trois d’entre eux sont descendus pour rejoindre la maman et quelques amis du Mouvement. Ce fut le grand nettoyage dans la cage d’escalier. Les balais, la serpillière, les murs repeints. Des boules rouges, des guirlandes scintillantes, des rires. Il y a eu des paroles échangées entre personnes qui ne se parlaient plus.

Moment magique. Lumière au milieu de la nuit où la solidarité du quotidien, si exigeante, se tisse à nouveau. Quel plus beau cadeau que la paix et la fierté retrouvées ?

***

Chers amis, nous avons besoin de vous pour, ensemble, continuer de gommer ces mots qui blessent et enferment. Nous avons besoin de vos dons pour que, dans chacun de nos projets, dans chaque instant de cette vie partagée, nous puissions permettre aux personnes les plus méprisées de contribuer à l’unité et à l’honneur de leur famille, de leur quartier et du monde.

Joyeux Noël à tous et à toutes !

Délégation générale d’ATD Quart Monde

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Les mille pas d’Eric

train 1

Nelly Schenker avec Noldi Christen (Bâle-Suisse)

Aujourd’hui j’aimerais parler d’Eric. Eric qui fait toujours ses 50 pas, de gauche à droite. Ses 200, 500, 1000 pas…

Pourquoi les fait-il toujours là, sur le même bout de trottoir, là où s’arrête le tramway… ?

Il m’a fallu longtemps pour le découvrir. Un jour j’ai vu qu’il se penchait parfois, pour ramasser quelque chose de petit par terre. Je ne voyais pas ce que c’était, mais cette petite chose, il la nettoyait dans le creux de sa main… Puis je me suis rendu compte que c’était des bouts de cigarettes, que les gens avaient laissé tomber avant de monter dans le tramway, qu’il ramassait ainsi soigneusement. J’ai vu, comment il les fumait en suite jusqu’au bout, avec bonheur…

Là j’étais bien étonnée. Jamais j’avais vu une chose pareille. C’était pour moi, oui, un nouveau monde.

Puis, un jour j’ai fait un premier pas vers lui. Je l’ai salué, car je voulais mieux le connaître, et pendant que je lui donnais une pièce, je lui ai demandé son nom. Il m’a répondu, timidement : « Eric. »

Les gens l’ignorent, ou d’autres parlent mal de lui. On m’a aussi déjà agressée : « Ne lui donnez pas de l’argent !! »

Avec le temps j’ai fait une autre découverte. Quand je reste assise sur le banc, alors je l’appelle :

« Eric, tu viens ? » Du coup les gens ne disent plus rien, aussi ils le laissent tranquille, lui. Ils pensent maintenant, que moi je le connais, qu’il fait partie de mes amis.

Chaque fois il me remercie quand je lui donne un tout petit quelque chose. Mais une fois il m’a bouleversée. Il s’adresse tout à coup à moi: « Et toi, comment tu vas ? » Je ne m’y attendais pas du tout. Cela ne sortait de nulle part…

Ensuite j’ai longtemps réfléchi autour de cette petite phrase. Et je me dis qu’elle n’est pas banale. Parfois il y a beaucoup dans quelques mots comme ça. Je me dis que la plupart des personnes qui mendient risquent d’être prisonnières de leur moi, car elles sont enfermées dans le souci de leur survie :« Est-ce que tu as quelque chose pour MOI ? »

Mais lui… il pense aux autres.

S’il fait partie des plus fragiles, des plus pauvres – et je le vois ainsi – alors c’est un vrai pas qu’il fait là.

Voilà. C’est de petites observations que je fais ainsi dans ma vie. Il faut toujours de nouveau essayer : jusqu’où je peux aller, sans blesser un Être humain ? Et surtout pour éviter que d’autres le blessent encore plus à cause de moi.

Parfois il a l’air si fatigué et vieux. Il semble tout gris. Puis d’autres fois, il fait plus jeune. On n’arrive pas à lui donner un âge. Oui, je le connais encore si peu.

Mais c’est un Homme de cette terre.

A la mer…

Cet été j’ai souvent repensé à ce fait de vie dont une amie témoigne sur son blog à elle… Vous pouvez découvrir son blog, qui parle de son engagement avec des personnes en pauvreté, sous : http://etre-la.over-blog.fr/

Noldi Christen, Suisse

text photo a la mer

Il y a quelques jours, j’ai accompagné Sophie à la mer.

Sophie n’avait jamais vu la mer, pourtant elle se trouve à proximité, et « tout le monde » va voir la mer un jour. Mais Sophie, à 34 ans, n’est jamais sortie plus loin que la petite ville où elle est née, où elle a grandi, où elle a connu la galère, la rue, les caves pour dormir le soir, la peur des agressions, la peur des autres.

Elle m’a bien sûr tout de suite dit oui lorsque je lui ai proposé la sortie, elle m’a raconté qu’elle n’avait pas dormi de la nuit tellement elle était excitée !

Lorsque nous sommes arrivées, elle est restée de longues minutes à regarder la plage, la mer, à s’imprégner des odeurs et du vent… souriante, apaisée, heureuse, elle dont le visage est si souvent fermé et dur… je l’ai vue se détendre petit à petit, puis me regarder les yeux pleins de larmes : « c’est ça la mer ! C’est beau ! Mais je n’ai pas pris mon maillot de bain, ni ma serviette… je ne savais pas ! »

Et non, Sophie ne savait pas ce que ça veut dire marcher sur le sable, s’asseoir sur la plage, profiter du soleil en écoutant le bruit des vagues, entrer dans l’eau et petit à petit se laisser aller pour nager.

Non elle ne savait pas.

Alors nous avons improvisé un maillot avec un tee shirt un peu trop grand et nous avons partagé ma serviette, et Sophie a pu sentir l’eau de la mer sur sa peau, et découvrir qu’elle était salée !

(Claire Exertier, Val d’Oise, France)

 

 

 

« Reporters de paix »

fresque Bangui-Mpoko

fresque Bangui-Mpoko

J’ai le privilège, avec quelques autres, d’être le destinataire de récits de vie quotidienne d’amis vivant aujourd’hui à Bangui (Centrafrique) au cœur de la tourmente qui sévit et ravage ce pays depuis plus d’un an (http://centrafrique.atd-quartmonde.org/)

Qu’ils soient Centrafricains ou non, ils côtoient tous les jours la violence. Et pourtant tout au long de ces longs mois de souffrance je ne les ai jamais sentis abattus.

Des moments difficiles, ils en vivent en permanence. Confrontés à la guerre interne, à ce souffle qui ravage villes et villages, plus terrible qu’une tornade, dans ce climat de haine, ils protègent de leurs mains la petite lueur d’humanité qui résiste, ils survivent tels des « héros du quotidien » qu’ils se défendent d’être, mais surtout ils apportent à leur entourage immédiat une leçon de courage et d’espoir.

Nous sommes bouleversés souvent à la lecture de leurs récits, teintés parfois de cet humour propre aux survivants qu’on a pu capter naguère chez les rescapés des camps de la mort. Emus par leurs mots, par ce qu’ils vivent de terrible. Et l’on se doute bien qu’ils ne nous disent pas tout pour ne pas nous effrayer de leurs manques, de leurs effrois, et de leurs difficultés.

Leur propos n’a rien à voir avec les dépêches et articles des « reporters de guerre » des rares médias qui s’intéressent encore à la Centrafrique. Eux seraient plutôt des « reporters de paix ».

Car ce qu’ils tiennent avant tout à nous transmettre, ce qui les tient debout, ce sont tous ces petits gestes de solidarité dont ils sont les témoins.

C’est par exemple cet homme qui revient dans son quartier et découvre un vieil homme dans le plus grand dénuement dont la maison a été détruite. Avec quelques jeunes ils reconstruisent sa maison. C’est ce geste protecteur d’une femme chrétienne à l’égard d’une jeune femme musulmane alors que partout on nous dit qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble…

Ce sont ces jeunes gens qui se forment et s’organisent pour porter aux enfants réfugiés dans les camps, le sourire, le temps de leur raconter une histoire, de lire un livre, de créer des images, de chanter ou de jouer ensemble.

C’est aussi le partage des nouvelles. A Bangui, chaque jour, les habitants inventent leurs réponses. Et celle qui vient spontanément c’est être en lien avec d’autres, avoir des nouvelles des autres, loin ou proches. C’est cela qui vous donne du courage, de la joie et de la force pour continuer à croire qu’il y aura un demain meilleur. S’informer, c’est exister, c’est résister. Se soucier des autres. Tenir le coup ensemble même quand on a été séparé par les évènements. Et la famille reste bien le lien, le ciment sacré entre tous.

Les initiatives existent. Ainsi, récemment quatre jeunes, Antoine, Hector, Jean et Daniel, qui avaient participé à un travail d’écriture et produit un DVD « Enfant du monde, tends moi la main » ont décidé de l’utiliser. Ils l’avaient enregistré et tourné dans de nombreux lieux de vie avec le concours d’autres animateurs, d’enfants et de parents de Bangui et alentours. Il y a quelques jours, ils ont organisé une tournée dans les quartiers où des enfants avaient participé à ce DVD pour redonner la fierté et enthousiasme. Ils ont ensuite travaillé avec les enfants et les jeunes sur des affiches et une banderole et sont partis dans les quartiers afin de rencontrer leurs chefs de quartier, les parents, d’autres jeunes animateurs pour récolter des idées pour un après midi festif. Avec les enfants de plusieurs quartiers, ils ont alors préparé un sketch sur la paix.

Nos amis de Bangui nous disent que ces échanges avec nous constituent pour eux un réel soutien. Qu’ils sachent que pour nous, leurs mots sont autant de signes de vitalité, d’espoir pour vaincre cette violence. Ils démontrent qu’il n’y a pas de fatalité du mal.

Ils renforcent cette conviction que la paix reviendra et que ces petits gestes d’aujourd’hui, posés au cœur de la tourmente, sont autant de petits cailloux pour construire cette paix qu’ils attendent et qu’ils méritent tant. Ce sont des artisans de paix. Et avec eux, on y croit.

Comme le confie Grâce : « En ce moment, on sent la fumée de la paix, mais on voit pas encore la lueur du feu ! Il faut qu’on se mette ensemble et qu’on parle. Tout homme a des droits et des devoirs ».

 

Pascal Percq – France

Une erreur qui fait rire et réfléchir

enfant à la farineEn regardant cet enfant je me suis éclaté de rire, mais après j’ai réalisé que les enfants sont aussi sources de réflexion et bâtisseurs des projets. Durant mes études secondaires en Pédagogie Générale on m’a appris que « l’homme est un produit de la société, tout ce qu’il a vient d’elle »…

Après mes études de licence en Développement, le contact régulier avec les groupes d’enfants m’a appris autre chose. Maintes fois, j’ai vu comment les gestes (individuels ou communs, volontaires ou involontaires) qu’ils ont posés ont poussé la communauté à voir les choses autrement et à changer son regard sur les plus pauvres.

A Bukavu, l’enfant est souvent considéré comme celui qui apprend et moins celui de qui on apprend. Pourtant, si on regarde ses gestes, ses actions et ses mouvements on peut découvrir leur sens. Certaines actions entreprises par les enfants ont fait l’objet de réflexion pour les adultes. D’autres ont entraîné la communauté à réaliser des projets en faveur des plus pauvres. Ces projets ont aussi constitué des occasions pour renforcer les relations entre voisins, les liens entre les riches et les pauvres.

Il y a environ deux ans, les enfants du quartier Kasali ont décidé de soutenir leur ami Irenge dont la famille était exclue du reste de la société. L’activité finale a consisté à réhabiliter la maison. Ensemble avec les jeunes et les adultes, chacun a réussi à apporter sa contribution pour la réhabilitation de la maison de leur ami. Pendant que les plus petits puisaient de l’eau à mélanger avec la terre pour constituer le mortier, les jeunes garçons s’occupaient du découpage des bambous et les filles de la lessive. Quelques jours après, les voisins se sont sentis interpellés par cette action et ont commencé à visiter la famille.

Ces groupes ont réalisé la même activité en faveur des familles pauvres d’autres quartiers. Et après le travail, on retrouve presque tout le monde sali par la boue. Cette initiative a inspiré d’autres associations de jeunes du quartier Burhiba. C’est ainsi qu’en Février 2014, les jeunes de l’association « Réseau d’Action pour la Promotion des valeurs positives » ont décidé de réhabiliter la maison d’une veuve de leur quartier. Pendant le travail, les filles qui s’occupaient de la cuisine étaient distraites. Un enfant en avait profité pour jouer avec la farine. Je l’ai regardé pendant qu’il était couvert de la farine et j’ai vu l’image d’un enfant qui m’a fait rire. Après l’avoir lavé j’ai regardé la photo et j’ai réalisé qu’entre l’enfant avec et celui sans farine, il y avait « l’enfant ».

A travers ces gestes des enfants, j’ai compris qu’on ne peut pas cheminer avec quelqu’un sans connaître son identité. Derrière la famille d’Irenge, derrière d’autres familles pauvres, il existe des individus avec des droits. Les connaître permet de concevoir ensemble avec eux des projets adaptés à leur situation.

René MUHINDO – Bukavu – République Démocratique du Congo