Rencontre

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Laurent Marais

USA

Laurent Marais est un ami d’ATD Quart Monde, qui réside aux USA. Il raconte ici une rencontre dans le métro new-yorkais, le 17 Octobre dernier…

« Comment allez-vous ? Question banale, question de politesse, question n’appelant pas de réponse, question de convenance, question du cœur ?

Un homme était sur un banc du métro et je me suis assis à 2 mètres de lui.

Oui 2 mètres de sécurité car il faut dire qu’il n’avait pas l’air d’avoir toute sa tête.

Plongé dans mon indifférence je regardais ailleurs. Et puis mon voisin non désiré s’est mis à parler, à me parler. Le métro n’allait pas tarder, j’ai ignoré sa harangue mais il a poursuivi.

Et là j’ai eu honte. Un homme te parle et tu lui tournes le dos ?

Je me suis levé et me suis assis à côté de lui en oubliant quelques instants la distance de sécurité.

Comment allez-vous ? fut ma question.

Il m’a souri et son sourire m’a mis à nu.

Comment je vais ? J’ai 69 ans, je suis malade et je suis homeless (1), je pense que tu vas mieux que moi. Tu aurais dû plutôt me demander qu’est-ce que je fais ?

Le métro allait arriver, il m’a parlé vite de sa vie dans la rue, de pourquoi il ne dormait jamais dans les shelters (2), trop dangereux, trop de violence, trop de folie. Le métro ouvrait ses portes. So what ?

Je lui ai donné 5 dollars qu’il ne m’avait pas demandé en bafouillant que c’était le seul truc que je pouvais faire pour lui.

Je lui serre la main et il me répond : « Rappelle-toi de mon sourire. »

Oui il y avait autre chose que je pouvais faire pour lui. »

(1) sans domicile fixe

(2) centres d’hébergement collectif

Les voix du monde

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« The Minstrels of hope » chantent l’espoir de Manille à Bâle et ailleurs – des concerts et des rencontres qui donnent de la force

Noldi Christen,

Suisse

Les voix de ces femmes des Philippines retentissent encore en moi… Voix intenses, belles, éclatantes ! Et le théâtre où nous sommes est plein à craquer, avec des gens debout dans les allées ! Et le chœur de notre village qui les entoure avec tendresse et respect. Et ce son, ce son qui s’installe et te soulève… Une légèreté de l’Être. Un émerveillement. Et de savoir que ces onze jeunes femmes viennent toutes de quartiers très pauvres de Manille et de ses bidonvilles … Les gens du village avaient amené du fromage, des gâteaux faits maison, d’autres friandises à partager, pour privilégier la rencontre entre les chanteurs et le public.

«The Minstrels of Hope » (litt. les chanteurs de l’espoir) de Manille ne chantent pas pour elles, pas pour leur propre gloire, pas pour faire carrière. Toute les recettes récoltées vont dans les projets culturels avec les enfants de ces mêmes bidonvilles, afin qu’à leur tour ils puissent s’initier au chant, au dessin, à la poésie, à la peinture. Se renforcer intérieurement, s’envoler eux aussi vers une vie plus belle.

Mon voisin, paysan âgé qui regarde le monde avec intelligence et une certaine inquiétude, me questionne avec insistance : «Vers quelle vie retourneront-elles ? En quoi pourront-elles s’inscrire, s’accrocher, pour avancer… ?» Son fils, jeune agronome actuellement au Sri Lanka, lui pose les mêmes questions à partir de là-bas.

Trois autres concerts ont eu lieu dans les villes de Berne, Köniz et Bâle. A Bâle ces «Ménestrels de l’espoir» ont été accueillis dans un local où se rassemblent des familles de chez nous qui doivent lutter aussi tous les jours pour «arriver vers une branche verte». Les jeunes femmes de Manille ont été intriguées par l’exposition de peinture accrochée au mur – aux thèmes poignants comme les «mangeurs de nos maisons», «la fille qui se libère»… – et elles avaient beaucoup de questions : «C’est quoi la pauvreté en Suisse ? Qu’est-ce qui peut donner de la force aux gens ? En quoi cela soutient certains le fait de peindre… ?»

Vera, une femme qui a eu une vie «pour enterrer des larmes en soi» nous explique : «Moi quand j’ai fait de la sculpture pour la première fois, je me suis aperçue que quelque chose se passait à l’intérieur de moi… ça me travaillait, me faisait vibrer. Avec chaque coup de marteau et le bois qui giclait au loin sous le ciseau, c’était comme si le bloc de béton qui me serrait la gorge depuis des années s’enlevait un peu, morceau par morceau.»

Puis elle ajoute : «Quand je les entends et que je regarde ces femmes, je me dis : «Mais elles sont exactement comme nous, comme moi… Faites «du même bois», comme on dit. Avec les mêmes rêves et une envie folle de simplement pouvoir réussir sa vie sur cette terre…»

Pauvres honteux : une expression de la dignité humaine

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« Nous pouvons être pauvres, mais ce n’est pas une raison pour nous coller l’étiquette sur le dos »  relief.medair.org             crédit photo : jpg

Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Qu’on soit pauvre ou riche, on a une valeur à préserver : c’est la dignité. C’est justement la préservation de cette valeur qui crée l’expression « pauvres honteux » à Trou du Nord (Nord Est d’Haïti).

Le premier week-end de mai 2015, je suis parti à Trou du Nord pour la première fois dans le but de participer à la célébration des 310 ans de la Paroisse Saint Jean-Baptiste et découvrir la potentialité de cette zone. C’est ainsi que je découvre l’expression « pauvres honteux » lors d’un dialogue avec le curé. Partout sur la terre, il y a des gens qui gagnent leur vie à partir de rien, qui comptent sur la solidarité des autres pour vivre au jour le jour. Ils n’ont pas à manger, ils ont à peine où passer la nuit ou parfois pas du tout. À Trou du Nord, c’est pareil puisque c’est un petit coin de terre.

Comme plein de pauvres sans abri montaient leur tente devant l’Eglise, la paroisse a pris la résolution de construire une maison pour loger et nourrir ces êtres humains dans la dignité. « Kay pòv » (la maison des pauvres), c’est le nom de cette maison d’accueil et de prise en charge des démunis. Là ils dorment, reçoivent vêtements et nourriture. Les jours passent, le nom « Kay pòv » devient inadapté parce que ça ne respecte pas trop la dignité des gens. « Nous pouvons être pauvres, mais ce n’est pas une raison pour nous coller l’étiquette sur le dos », murmurent les habitants de la maison. L’Église comprend vite la nécessité de changer le nom de ce lieu. Il passe de « Maison des pauvres » à « Foyer solidarité ». Dans cet espace, il y a des personnes qui s’occupent des pauvres, le curé les visite souvent, dialogue avec eux, dit la messe.

Malgré tout il y a des pauvres qui n’ont rien mais qui refusent d’aller habiter la maison. Le curé raconte qu’un homme connu comme l’un des plus pauvres du quartier s’est rendu au presbytère pour lui demander un peu de nourriture. « Va habiter le foyer de solidarité ; tu trouveras à manger chaque jour pour toi et ta famille », lui répond le prêtre. L’homme secoue la tête en lui disant : « je ne peux pas habiter cette maison, c’est trop humiliant quand tout le monde sait que tu es pauvre. Une fois que tu habites la maison, on sait déjà que tu es pauvre. Moi je suis un pauvre honteux, si tu veux m’aider, je viendrai au presbytère chaque semaine chercher ce que tu veux m’offrir discrètement ». Le curé accepte sans hésiter la proposition. Pour le moment il y a tout un groupe de pauvres qui empruntent le même chemin que ce monsieur et qui reçoivent depuis le presbytère le soutien de la paroisse sans habiter le foyer de solidarité.

Quel présent, quel avenir pour nos jeunes ?

Pascale Tissier

Bolivie

C’est une question que chaque pays devrait prendre au sérieux mais que nous avons bien du mal à assumer. Une des préoccupations importantes que portent les mamans que je rencontre à El Alto (ville, à 4050 mètres, de plus de 800 000 habitants, au-dessus de la Paz) c’est leurs jeunes.

La plupart d’entre elles vivent en situation de pauvreté. Plusieurs assument seules le foyer, pour d’autres le mari part au loin durant une semaine ou plus pour travailler. Elles ont peur pour leurs jeunes de 13 à 18 ans. L’école les accueille soit le matin, soit l’après-midi soit le soir. Le reste de la journée, dans de nombreux quartiers, rien ne leur est proposé. Certains travaillent, d’autres vont dans les boutiques internet sur facebook.

Les parents ont peur des bandes qui se créent et de l’alcool. Une maman a retrouvé par hasard son jeune de 12 ans complètement saoul, en plein après-midi, dans une rue pas très loin de chez elle. On l’avait poussé à boire. Elle l’a ramené chez elle dans une brouette, inanimé.

Solidaire de Somain ATD Quart Monde

Photo  ATD Quart Monde

Des jeunes filles se retrouvent enceintes dès l’âge de 13 ans. Leur compagnon souvent les abandonnera. Du coup beaucoup quittent l’école à ce moment-là. J’en connais qui se cachent chez elles et n’ont plus de vie sociale. « Depuis 2 ans, dans les collèges, on observe que des jeunes filles sont enceintes plus précocement et ce dès l’âge de 13 ans. Pour le gouvernement c’est une grande préoccupation. A La Paz, le service de santé a enregistré, en septembre 2014, 5000 adolescentes enceintes entre 12 et 18 ans » pouvait-on lire récemment dans un journal bolivien. « J’ai peur pour ma fille de 17 ans, je la vois traîner avec Amélie, 15 ans, qui a quitté ses parents et vit à la rue maintenant. Je sais qu’elle boit. Qu’est-ce que je peux faire ? » disait une maman.

Des personnes diront c’est la période de l’adolescence, ça passera mais pour certains jeunes, cela détruit leur avenir. L’an dernier, Marco s’est jeté de la falaise qui se trouve au bord de El Alto et « ce n’est pas le seul » m’a-t-on dit. En Bolivie, comme en France, l’alcool pour certains ou la drogue pour d’autres entraînent les jeunes sur une fausse route. Certaines associations les invitent à se réunir, proposent des activités, des temps de réflexion. Je connais par exemple « la casa de la solidaridad » qui se situe tout au bout d’un quartier non asphalté de El Alto et qui accueille tous les après-midi des jeunes pour des ateliers de danses, de théâtre ou de musique et des temps de réflexions en commun. Des adultes bien engagés sont avec eux. Nous aussi, nous avons voulu répondre à l’appel de ces parents et de ces jeunes que nous rencontrons. Depuis l’an dernier un groupe de jeunes s’est constitué et se réunit tous les jeudis après-midi autour de différents projets dans les locaux d’ATD Quart Monde.

Nous, en tant que citoyens, parents y réfléchissons-nous assez, agissons-nous ? Ou essayons-nous seulement de protéger nos propres enfants ?

Michel et les migrants à Calais

migrants à Calais

Pascal Percq

France

Michel était éducateur et vit dans le Sud Est de la France. Il a la « fibre sociale » dit-il. Une fois à la retraite il y a une dizaine d’années, il a voulu se rendre utile dans une association humanitaire près de chez lui. Avec son épouse, il a commencé à collecter des habits qu’on déposait chez lui. Trier, laver et les redistribuer ou les expédier dans des contrées défavorisées. Un jour Michel découvre à la télévision le désarroi et le grand dénuement de centaines de migrants venus du monde entier qui attendent à Sangatte-Calais de pouvoir se rendre en Grande Bretagne ; il se demande comment leur faire parvenir ces piles de vêtements qui attendent dans son garage.

Il prend alors contact avec l’Association Salam (Soutenons, Aidons, Luttons, Agissons pour les Migrants) à Calais et parvient à convaincre une grosse entreprise de transports, dont le siège est près de son domicile, d’acheminer des colis. Deux à trois fois par semaine, il complète ainsi avec ses paquets l’arrière des camions rouges.

A l‘arrivée, l’association Salam distribue les vêtements. Entre Michel et Salam, la filière s’organise à distance. Jusqu’à ce qu’un jour, au bout de deux ans de cette pratique, un bénévole de Salam l’interpelle : « Depuis le temps que tu nous envoies des paquets, pourquoi ne viendrais-tu pas toi-même ? » Sitôt dit, sitôt fait : Michel fait son sac et prend la route pour Calais. « J’ai dû regarder la carte de France, je n’étais jamais monté si haut » dit-il. L’accueil est amical, chaleureux et la rencontre avec les migrants bouleverse Michel : « c’est inimaginable ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils continuent de vivre ici» dit-il. C’est pour eux l’aboutissement du voyage. Or, il leur reste 35 kilomètres à faire pour traverser la Manche et on les bloque dans des conditions effroyables. Un bras de mer infranchissable. La nuit, le jour, se cacher pour entrer clandestinement dans la remorque d’un camion qui fait la traversée de la Manche. Certains tentent le tout pour le tout en sautant sur les camions depuis un pont. Leur récit est incroyable.

Depuis 2007 chaque année, Michel passe donc deux mois loin de chez lui à Calais ou Sangatte (dont le centre d’accueil pour migrants a été fermé en 2002, générant des campements sauvages régulièrement détruits par les forces de l’ordre)  avec les compagnons bénévoles de Salam. Il y séjourne les mois d’avril et d’octobre. Il y était en octobre dernier, à rencontrer et à porter secours à tous ces déplacés dans leur campement improvisé, derrière le plus grand supermarché marché de Calais ou de chaque coté de la route qui mène à l’usine. Ils n’ont rien. Ils vivent dans le plus grand dénuement. Michel et les bénévoles apportent des repas, des vêtements, quelques soins. On se parle. « En 2007 ils étaient environ 300, ils sont maintenant près de 2000 ! On les chasse de partout. Beaucoup sont venus d’Afghanistan, d’Irak, du Kurdistan : des pays en guerre. Maintenant ils viennent surtout d’Afrique, d’Erythrée. Ils veulent aller en Angleterre Ils en rêvent et ont pour la plupart de la famille là bas avec qui ils sont en contact. »

La répression des migrants par la police de Calais a été terrible en 2009. Mais ils reviennent toujours, regardant par-delà la mer les côtes d’Angleterre. On les rejette systématiquement de la ville. La violence entraîne la violence. Des échauffourées se produisent. Pour Michel, le projet de centre d’accueil qui serait créé à l’écart de la ville ne suscite aucune illusion : « Il ne fonctionnera que le jour, or, c’est la nuit que ces gens ont besoin d’un toit. On veut simplement les rendre invisibles. »

En octobre dernier, Michel a rencontré davantage de femmes et d’enfants qu’auparavant, ce qui l’inquiète beaucoup, car c’est la population la plus fragile. Ce ne sont d’ailleurs pas les mêmes personnes qu’en octobre ou avril, et c’est pour lui un mystère : « c’est donc qu’ils réussissent quand même à passer… ». Il est indigné par l’attitude des autorités françaises qui, non seulement chassent les migrants et dévastent leurs camps improvisés, mais sont allés en 2009 jusqu’à poursuivre les bénévoles de Salam pour « délit de solidarité ». De retour chez lui, Michel est intarissable : il ne cesse de raconter autour de lui, une fois revenu dans « son Sud » la détresse de ceux qu’il a accompagnés dans le Nord de la France. « Il faut parler, témoigner, dénoncer ce que vivent ces personnes, répète-t-il. Ce sont des êtres humains. On ne peut pas les maltraiter comme on le fait ».