« Prendre part au savoir »

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La « frontière verte » dans le village de Mödlareuth a séparé les habitants durant la guerre froide. Photo modlareuth.de

François Jomini, Berlin

17 octobre 2016, Naila en Allemagne. La commémoration de la journée internationale de l’ONU pour l’élimination de la pauvreté rassemble une grande diversité de citoyens engagés dans leur région, un ou deux représentants politiques, des familles réfugiées, une délégation d’ATD Quart Monde en provenance de Berlin, dont certains membres de nationalité allemande connaissent, ou ont connu aussi l’errance.

Sont également présents des élèves de l’école privée de Martinsberg, dont le projet pédagogique est d’offrir une perspective d’avenir à des enfants jetés par la guerre et le dénuement sur les routes de l’exil.

Au cœur de cette belle campagne du nord-est de la Bavière, aux confins de la Thuringe et de la Saxe, non loin du petit village de Mödlareuth, qui fut longtemps coupé en deux par le « rideau de fer », se manifeste, comme ailleurs en Allemagne, une volonté d’accueil et de solidarité de la part des habitants envers ces familles obligées de fuir l’horreur d’un conflit qui n’est pas le leur. Une solidarité qui se mesure à l’aune d’une certaine conscience historique.

En effet, chez les personnes que nous rencontrons, la blessure demeure vive du bilan humain, impitoyable et mortel, imposé par des décisions géo-stratégiques absurdes dans l’histoire encore récente. Entre 1949 et 1989, dans ce village agricole de Mödlareuth, surnommé ironiquement « Little Berlin », une cinquantaine d’habitants furent séparés et rangés arbitrairement dans les « blocs » antagonistes de la guerre froide, selon le côté du ruisseau où se situait leur ferme. Le mur et son no man’s land meurtrier, obstrua l’horizon de la petit école où des générations d’enfants avaient fait ensemble leurs premières classes. Il transforma en impasses les chemins vicinaux empruntés par des générations de paysans, dont l’économie locale est fondée sur l’échange de services. Il sépara les membres d’une même famille, déchira aveuglément des couples d’amoureux…

Mon regard se pose sur les dessins d’enfants de familles immigrées discrètement épinglés sur un panneau : sans mise-en-scène, ils décrivent, avec la netteté propre au trait des enfants, les fulgurances de feu qui hantent leurs nuits. Il faut presque y regarder à deux fois pour déceler la tragédie sous l’apparence naïve du dessin d’enfant.

A la question « à quoi aimerais-je prendre part ? », un adolescent de l’école de Martinsberg répond : « Ich hätte gern am Wissens teilhaben ». Littéralement : « J’aimerais prendre part au savoir ».

Tant il est vrai que le savoir n’est pas d’abord chose que l’on s’approprie, mais ce à quoi l’on participe, de tout son être et avec son histoire, pour aller vers un ailleurs.

A cette condition le savoir est libérateur. Il est aussi réunificateur. Ainsi s’exprime cet homme âgé de la région de Mödlareuth : 25 ans après que les pelleteuses aient renversé le mur « physique » comme un château de cartes, il est encore aujourd’hui nécessaire de réparer la saignée laissée au fonds des hommes par tant de violence, tant de mensonges, de non-dits et de désinformation programmée… Ce n’est qu’en permettant à celles et ceux qui furent séparés par ce mur arbitraire, aveuglant et meurtrier, de dire et d’écouter mutuellement leurs histoires singulières, qu’il est envisageable de guérir en l’homme ce que la grande Histoire a déchiré aveuglément. De telles rencontres ont lieu chaque semaine : « Ici, la réunification se vit vraiment au quotidien. »

Je lis ce passage de l’écrivain nord-américain Robert Penn Warren, dans son roman « Un endroit où aller ». Il décrit l’enfant pauvre du Sud prenant conscience soudainement, en ouvrant les pages d’un livre de latin, que ces mots illisibles et incompréhensibles, loin d’être opaques, se révèlent être autant d’ouvertures dans la muraille obscure qui enclôt son monde étroit, par lesquels jaillit la lumière d’un autre monde.

C’est aussi l’approche savante de cette femme pauvre, ici à Berlin, ayant quitté son pays d’origine et ses sécurités primordiales pour un autre monde, quand elle affirme que son école c’est les autres, indépendamment de leur langue, leur nationalité et leur milieu.

 

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Avoir accès à l’éducation quand on est réfugié

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Dans un camp de réfugiés.

Traduit du blog Together in Dignity

De Kristy McCaskill

Ahmed a 21 ans, il vient d’Irak et il est étudiant en médecine. La crise qui agite son pays l’a contraint, l’année passée, à s’enfuir avec sa famille et à abandonner ses études. Brillant et plein de compassion, Ahmed ne demande rien de mieux que de retourner à l’université pour y finir ses études et devenir médecin-anesthésiste.

Fatima est une jeune fille brillante. Elle vient de Syrie. A 16 ans, elle n’a pas pu aller à l’école depuis plus d’un an, le temps pour sa famille de faire le voyage entre Alep et la Grèce. Alors même que sa ville est devenue une zone de guerre, elle m’a raconté qu’elle voulait y retourner, pour pouvoir aller à l’école.

Ahmed et Fatima sont tous les deux bloqués dans un camp-prison, en Grèce, sans avoir accès ni à l’éducation, ni au développement. La crise actuelle des réfugiés est en train de créer une « génération perdue », un ensemble de jeunes gens pour qui la privation d’éducation n’est pas seulement un refus de leurs droits les plus fondamentaux mais aussi un facteur accélérant la croissance du travail des enfants, des mariages forcés et de la radicalisation.

Durant les quatre mois que j’ai passés à travailler avec les réfugiés en Grèce et en Turquie, j’ai rencontré bien des enfants qui, alors qu’ils rêvent de recevoir une éducation et de construire une vie meilleure, sont incapables de seulement écrire leurs prénoms. Selon un rapport récent de Save the Children, plus d’1 enfant sur 5 en âge de scolarisation qui vit actuellement en Grèce n’a jamais été à l’école et, en moyenne, les enfants syriens sont déscolarisés depuis plus de deux ans. Les rapports récents ont montré que seulement 30% des enfants syriens qui vivent en Turquie ont accès aux services éducatifs.

Cependant, l’impact du conflit sur les enfants ne se limite pas à ceux dont les familles se sont enfuies en Europe. 2.8 millions d’enfants syriens environ ne sont plus à l’école et 1 école sur 5, en Syrie, a été détruite ou bien est occupée par des forces militaires.

La réaction de la communauté internationale à la crise des réfugiés a été insuffisante à bien des égards mais la réaction à la crise éducative est particulièrement inappropriée. Il y a de l’espoir toutefois. Le gouvernement grec avait annoncé avant l’été qu’il mettrait en place des programmes éducatifs dans les camps des réfugiés sur tout son territoire, avec pour but de développer un programme éducatif complet d’ici l’automne. La Turquie s’est fixée pour but de scolariser tous les enfants syriens réfugiés d’ici l’année prochaine.

Mes expériences en Grèce et en Turquie m’ont rendu très sceptique devant ces promesses mais l’attention nouvelle à l’éducation du Haut Commissariat des Nations pour les Réfugiés me donne des raisons de garder espoir. Des pays comme la Suède et l’Allemagne, où beaucoup de réfugiés ont cherché asile, commencent à mettre petit à petit en place des initiatives éducatives pour aider les jeunes gens à s’intégrer à leur nouveau pays et à la société.

Offrir un accès à l’éducation est l’un des gestes les plus importants et les plus significatifs qui puissent être faits pour les enfants affectés par les conflits. L’éducation suscite la cohésion sociale, nourrit l’indépendance et donnent aux enfants et à leurs familles de l’espoir pour le futur, un espoir qui revêt une importance toute particulière pour ceux qui vivent dans l’incertitude de la guerre et de l’exil. J’espère que les gouvernements du monde entier vont se rendre compte de l’importance de l’éducation pour les jeunes réfugiés afin que des jeunes gens comme Ahmed et Fatima, et des millions d’autres comme eux, se voient offrir la chance de développer pleinement leur potentiel.

Une bouteille à la mère

Kobani en ruine photo ibtimes.co.uk

Kobani en ruine
photo ibtimes.co.uk

Une blogueuse, Sophie Torris, qui vit au Québec partage cet article sur son blog « Le Chat qui louche » en écho au drame du petit Aylan Kurdi, enfant de réfugiés syriens échoué sur une plage turque la semaine dernière. Elle invite à se méfier du piège de l’émotion et en appelle à trouver de vraies solutions de paix. Elle fait le lien avec la situation des enfants de son pays qui sont victimes d’un système scolaire à la dérive.

« Bien sûr, comme vous, je suis dévastée. Permettez que je me réfugie dans l’écriture, ma terre d’asile et mon arme de construction massive. Je pourrais passer mon arme à gauche, du côté du cœur et me contenter de pleurer les trois ans mutilés de ce petit garçon.

Bien sûr, comme vous, j’ai été bombardée par cette image qui, si elle noue la corde sensible autour du cou, risque de bâillonner la raison. L’émotion, si elle est de bonne guerre, s’attaque-t-elle à l’origine des problèmes ? Malheureusement, quand les sentiments déferlent, la capacité d’analyse reste souvent en rade.

L’enfant échoué est une bouteille à la mère, au père que nous sommes.  Quel message choisissons-nous d’y trouver ?

Quelle serait la véritable planche de salut pour ces familles entières qui viennent noyer leur désespoir sur les côtes européennes ? Car n’est-ce pas avant tout un acte de désespoir que de choisir le risque de l’exode, la menace d’un naufrage, le péril d’un futur incertain plutôt que de rester dans son pays ? N’est-ce pas un acte de désespoir que de fuir un pays sans issue pour une issue des plus incertaines ?

Il a fallu que l’on médiatise l’image d’un enfant mort alors que les côtes européennes sont un charnier depuis trois ans, pour que nos cœurs désarmés partent enfin en croisade. On couvre le feu de nos culpabilités en réclamant l’institution de quotas d’accueil. On se fait porte-étendard de la cause en se proposant soi-même comme camp de base : un petit Aylan Kurdi dans chaque foyer, ça ne serait pas la mer à boire, non ?

J’ai le mal de mère. Parce qu’en faisant preuve de bons sentiments, on bat nous aussi en retraite, en laissant derrière nous un terrain miné et des gens dessus. Si vous étiez Syrien,

ne voudriez-vous pas, tout simplement, mieux vivre chez vous ? C’est la guerre qu’il faut arrêter, et non réguler le flot d’immigration, supprimer les raisons de partir plutôt que d’imposer des quotas de réfugiés.

Nous ne sommes pas sur le même bateau, ici, au Québec. Nous n’avons pas à fuir tout un champ de ruines, pourtant, certains de nos terrains sont minés. Chaque année, des centaines d’enfants fuient les rives de la commission scolaire du Saguenay. Surtout des garçons, et certains sont encore en culottes courtes.

Ce n’est pas avec joie qu’on quitte l’école. C’est un acte de désespoir plus ou moins conscient, parce que ce terrain d’apprentissage est désolé, parce que ce milieu de vie n’est plus acceptable. On entasse de plus en plus les écoliers et les étudiants dans des espaces de vie réduits, on s’interdit actuellement, moyens de pression obligent, d’agrémenter leur nourriture ou de leur offrir des trêves, on les sanctionne sans leur offrir toute l’aide dont ils ont besoin, on dévalorise ceux et celles à qui l’on confie leur instruction. N’est-on pas en train de faire de l’éducation un champ de mines ? N’est-on pas en train de faire de l’école une Kobani* ? Chaque année, des centaines d’enfants fuient ses rives, bien avant l’heure, tentant de rejoindre, sans diplômes, celles du marché du travail. Ainsi, ils choisissent le risque de s’y échouer plutôt que de rester face à des tableaux trop noirs sur les bancs d’une école entonnoir.

Les petites filles sont mieux armées pour faire face aux hostilités. Si elles supportent de bonne guerre la souffrance de ce long bivouac, peut-être est-ce parce que, matures plus jeunes, elles sont capables de s’investir aujourd’hui pour demain. J’ai beau faire la guerre aux préjugés, je pense que les petits garçons veulent avant tout jouir du présent et peinent à se projeter dans l’avenir. Mon fils tente actuellement de survivre dans des tranchées de chiffres et de lettres avec si peu de munitions que c’en est héroïque. Il a encore confiance en l’éducation quand d’autres n’y voient plus qu’un champ de bataille où aucune victoire n’est possible.
L’école doit rester un lieu attractif. Et pour en finir avec ces guerres sans merci qui poussent des régiments d’enfanterie à la fuir, ne devrait-on pas supprimer les raisons de cet exode, de ce décrochage qui s’avère parfois si suicidaire ?

Je suis Aylan, je suis Tom, mon fils. Je suis tous ces enfants sur le sentier d’une guerre qui ne devrait pas être la leur. Je suis pour un traité de paix signé sur les décombres, seul engrais véritable qui ferait refleurir l’espoir. »

*Kobani est la ville syrienne, théâtre de combats violents entre djihadistes de l’État Islamique et miliciens kurdes, que fuyait la famille d’Aylan Kurdi.

Sophie Torris

Y a-t-il quelque chose pire que la guerre ?

Jeanne-Véronique Atsam

Cameroun

La guerre n’est pas seulement la négation des droits l’Homme tandis que la paix est la condition première de leur plein respect comme le disait un jour L. Sédar Senghor1, la guerre est surtout, à notre avis, la pire chose qui puisse arriver aux êtres humains : voir son environnement brusquement et durement déstabilisé, être témoin oculaire de tant de décès tragiques et soudains, de tant de violences et de barbarie. Tout perdre, devoir tout quitter, partir vers l’inconnu, subir la faim, le froid, l’errance, etc…

Hélas ! C’est à juste titre qu’on peut dire qu’on en est bien loin du jour où cette vérité va amplement raisonner dans la tête de chaque être humain, en sorte que nulle part dans le monde la paix ne cède la place à la guerre.

« Aïe ! La guerre ! Il n’y a rien de pire ». Ces mots de ma sœur aînée qui travaille depuis quelques mois dans le camp de réfugiés de Gado à l’Est du Cameroun n’ont pas cessé de résonner en moi depuis la dernière visite que je lui ai rendue en octobre dernier.

Je l’avais alors accompagnée à son travail, et avec un collègue à elle et une amie venue d’Espagne, nous avons fait à pieds le tour de ce camp humanitaire qui abrite vingt mille personnes : hommes, femmes et enfants ayant fui la guerre qui sévit depuis plusieurs années déjà en République de Centrafrique (RCA).

J’ai été frappée par l’histoire d’une petite fille qui a perdu l’usage de ses jambes parce qu’elle fuyait les atrocités en RCA pour se réfugier au Cameroun. En effet, elle a tellement dû tellement courir que ses ligaments se sont fatigués au point de causer une paralysie de ses deux jambes. Suite à cela, elle ne pouvait plus marcher quelques jours après son arrivée au camp et ce jusqu’à ce jour. Voilà ce que la guerre peut faire.

Il y a aussi l’histoire de ce père d’un enfant pour qui tout se passait relativement bien dans sa nouvelle vie de réfugié, jusqu’à ce qu’il retrouve dans le camp, les personnes qui avaient failli le tuer en lui donnant un coup de machette sur le dos. Il montre l’énorme cicatrice et jure de se venger en les tuant puisqu’ils ont raté leur coup. « Ils pensaient que j’étais mort après ce qu’ils m’avaient fait. Maintenant que je les ai retrouvés, je ne vais pas m’arrêter avant de les avoir tués ». Haine et désir de vengeance : voilà ce que peut faire la guerre.

Pour d’autres enfin, le problème est qu’ils sont obligés de renier leur foi en Jésus-Christ car être chrétien est devenu synonyme d’anti-balakas2, et c’est s’exposer à la colère des autres réfugiés qui sont majoritairement musulmans, et à la mort par assassinat.

La guerre n’est pas une source de solutions comme beaucoup le pensent. La misère multidimensionnelle qui sévit dans les camps humanitaires ici et ailleurs peut en témoigner. La guerre n’est pas à rechercher, la guerre n’est pas à souhaiter !

Nous voudrions entendre plus fort que les armes, un appel au pardon pour que cesse cette guerre, pour qu’elle ne poursuive pas les réfugiés dans ce lieu où ils sont venus chercher la paix et la sécurité.

2 Milice associée aux chrétiens, opposée aux Sélékas dans le conflit en RCA.