2013 : année européenne des citoyens… chiche !

A vos vœux, prêts… partez !

En ce mois de janvier 2013, il est bon de rappeler à ceux qui nous gouvernent, aux parlementaires qui légifèrent, aux commissaires européens qui « directivent », à tous les représentants des institutions européennes et des Etats de l’Union européenne. qu’ils ont décidé eux-mêmes de faire de 2013 « l’année européenne des citoyens ».

Très belle intention mais, concrètement… que comptent-ils faire ?

S’ils manquent d’idée sur les réponses à cette grande question, qu’ils prennent le temps de regarder le film de Delphine Duquesne  « Citoyens !»

http://www.editionsquartmonde.org/catalog/product_info.php?products_id=606

dans lequel des militants de plusieurs pays d’Europe échangent sur ce sujet. Cela se passait dans le cadre d’une Université Populaire Quart Monde européenne intitulée « Tous citoyens pour une Europe active contre la misère ».

« Je ne me sens pas citoyen quand le fonctionnaire du service social me traite comme un enfant en me disant ce dont j’ai besoin et ce que je dois faire. C’est comme si je n’existais pas » dit une militante de Pologne.

Laura, (Royaume Uni) : « Lorsque les membres d’une famille sont séparés, que les enfants sont placés, ils éprouvent un sentiment de la perte. Ils ne peuvent pas se reconnaître citoyen, ni se projeter dans l’avenir en tant que citoyen. Ils n’ont pas été écoutés dans le passé. Pourquoi le seraient-ils dans le futur? »

Renée, de France, intervient: « Même si tu n’as pas d’argent tu es un citoyen ! » dit-elle. Et Patrick, de Villefranche (France) de rétorquer : « Vous parlez de la citoyenneté. C’est un mot difficile parce que quand on est dans la rue pour s’exprimer vis à vis des regards des autres personnes, on est vraiment mis de côté – Alors s’exprimer c’est plutôt dur… »

Jan, des Pays Bas, qui habite un camping à Breda témoigne: « Si tu changes de ville, après un certain temps, tu es rayé du registre de la commune. Tu es alors considéré comme “résident à l’étranger”. » Son collègue Klaas, également de Bréda, en déduit : «  pour le cas du camping, l’Europe nous dit que cela ne relève pas de sa compétence, Au plan national, le problème est nié.  Et au niveau local,  les gens se cachent derrière un jargon bureaucratique et refusent d’agir.  Donc la conclusion est encore pire. C’est qu’au niveau européen et au niveau local, il y a une absence de volonté de lutter contre la pauvreté. »

« Comment bâtir une Europe pour tous les êtres humains ? Il faudrait nous le demander à nous qui avons la vie difficile car nous connaissons  nos réalités et l’impact de la crise dans notre vie de tous les jours. Pour nous, il est très important d’être reconnus par les politiques pour que soient reconnues nos idées mais aussi nos besoins » interpelle une militante luxembourgeoise.

Eugen Brand, alors délégué général du Mouvement international ATD Quart Monde, interpelle ceux qui composent les institutions européennes en ces termes : « L’Europe ne se construira pas comme une Europe des droits de l’Homme, de la démocratie et de la paix, si les très pauvres ne sont pas là. Il est important de pouvoir bâtir une citoyenneté de la rencontre entre ceux et celles qui sont confrontés à la pauvreté et les autres, apprendre à réfléchir, agir, décider ensemble. »

Pour que ce ne soit pas un vœu pieux… Chiche ?

Pascal Percq (France)

J’ai faim dans ma tête

 Jai faim dans ma tête – pas seulement dans le ventre. C’est une faim de formation, d’avenir, c’est la faim d’avoir une place dans la société où les plus pauvres ne sont pas les bienvenus. Nous voulons apporter notre précieuse contribution à cette société. Cette faim que nous avons dans la tête doit être apaisée. Ce n’est pas seulement la bouche des pauvres qu’il faut nourrir.

Nous ne parvenons pas à rentrer dans cette société. Nous ne sommes pas désirés, on ne nous écoute pas. Nous nous sentons exclus et dans ces conditions nous ne pouvons pas offrir à nos enfants un meilleur avenir. La pauvreté que nous vivons se transmet à nos enfants, or pour nous, l’avenir de nos enfants c’est le plus important. Cette chaîne de la pauvreté doit être brisée.

Nous avons besoin de logements corrects, où il est possible à une vie de famille de s’épanouir. Mais il n’y pas de logements abordables pour nous, souvent même nous ne pouvons pas payer les cautions. Nous sommes ainsi toujours confrontés à des choix  impossibles : si nous payons notre loyer, alors il ne reste plus assez d’argent pour manger. Une alimentation saine n’est pas à notre portée. Il faut toujours plus d’argent pour les loyers, alors, quand plus rien ne va, nous nous endettons.

Nos enfants grandissent dans la pauvreté. Cela signifie beaucoup de renoncement, cela signifie d’être rejeté à l’école et de vivre sous les moqueries des autres. Cela signifie l’échec. Ils aimeraient tellement être acceptés. C’est cela le plus dur pour les pauvres, ils cherchent l’acceptation et la sécurité qui leurs sont refusées. Nous devons donner leur chance à ces jeunes, car c’est à eux qu’appartient l’avenir, pas à nous.

Pourquoi retire-t-on encore et toujours leurs enfants aux familles qui sont dans la pauvreté ? Une famille est faite pour être ensemble. Les plus pauvres ont aussi le droit de vivre en famille. On ne donne aucune chance d’apprendre et de bâtir une famille aux parents dont on retire les enfants. Dans l’avenir il serait préférable pour les enfants, pour leurs mères et aussi pour leurs pères de bénéficier de logements adaptés avec un accompagnement adéquat, plutôt que d’avoir leurs enfants placés, car le plus important est que les enfants puissent grandir dans l’amour.

Il faut que cesse cette injustice, pour que la chaîne de la pauvreté qui perdure de génération en génération soit enfin brisée. C’est comme si la pauvreté est une prison – de tous côtés où l’on se tourne on est devant un mur. Nos enfants se retrouvent devant ce mur et ne peuvent aller au-delà. Dans la pauvreté on ne nous laisse aucune liberté, surtout pas celle de franchir ce mur.

Soutenir l’accès à plus de formation possible, soutenir des espaces de rencontre où nous sommes écoutés dans le respect, est un investissement pour l’avenir, car dans ces lieux la faim que nous avons dans notre tête est apaisée. Là nous pouvons trouver notre place dans une société où presque personne ne veut écouter les pauvres.

Nelly Schenker  (Bâle – Suisse)

Est-ce toujours « les riches » qui donnent et « les pauvres » qui reçoivent ?

 

Avec l’hiver vient le cortège des collectes, des distributions alimentaires, l’ouverture des restos du coeur, des places d’hébergement d’urgence…. Comme toujours, il y aura d’un côté,les plus pauvres, les personnes en situation de précarité qui vont recevoir, et de l’autre, ceux qui donnent, ceux qui distribuent.

Des milliers de bénévoles d’associations vont être encensés par les media pour leur solidarité, leur courage, leur engagement auprès des pauvres. Ils seront mis, comme tous les ans, sur le devant de la scène « C’est formidable ce que vous faites, pourquoi le faites-vous, comment ça aide cette population? »

J’ai envie de hurler ma gêne, ma honte. Je n’en peux plus de voir que l’on est incapable de reconnaître que, grâce aux pauvres, on donne du sens à sa vie, d’avouer combien il est gratifiant d’être celui qui donne, d’admettre qu’aider les autres peut aussi aider à soulager sa conscience, à être en paix avec soi-même. Les bénévoles, quels qu’ils soient, ne sont pas des héros! Les héros, s’il y en a, ce  sont les pauvres, ceux qui résistent, au quotidien, à la violence de la misère. Ce sont eux, « les receveurs », qui nous font don de cadeaux inestimables, de douceur, de profondeur, d’humanité sans pareil.

Paul vit dans la rue depuis 10 ans. Nous nous rencontrons et parlons souvent. Hier Paul m’a dit « T’es comme moi, t’es pas comme tout le monde ». Je lui ai dit « ça veut dire quoi au juste? » et il m’a répondu : « ton coeur n’a pas envoyé de signal à ta tête pour qu’il me raisonne,(il a épelé le mot raisonne). Ton coeur a résonné (et il a épelé le mot) chez moi, dans ma vie. Tu comprends que ça ne fait pas le même effet ».

Merci Paul de me reconnaître capable de recevoir ce que porte ton coeur.

David et Anita vivent dans une grande pauvreté. Le logement qu’ils habitent est insalubre, leurs 4 enfants viennent d’être placés. Pour survivre, ils décident de se séparer. A chaque rencontre, ils m’accueillent avec le sourire, une force calme, la volonté de croire en l’avenir, l’espoir de changements. Merci à vous deux de m’apprendre la patience, la tolérance, l’espoir que l’on se doit de mettre dans l’autre, dans la vie.

Guillaume, cela fait 6 ans qu’il vient à l’Université Populaire [1]. Jamais il n’a dit un mot, juste sa présence, parfois un sourire, un regard. Il y a un mois, lors de la dernière réunion, Guillaume a levé la main et pris la parole. Guillaume, tu m’apprends à ne jamais lâcher personne, à continuer encore et encore à croire en celui qui ne dit rien « ce n’est pas parce que je ne disais rien que je n’avais rien à dire, j’avais peur ». Merci Guillaume.

Et je pourrai parler de Caroline, d’Angèle et de tant d’autres qui en m’ouvrant les yeux et le coeur sur leur réalité m’ouvrent aussi les yeux et le cœur sur la réalité de tous les humains.

C’est avec tous les Paul, David, Anita, Guillaume…de la terre que j’apprends, que je grandis, que je m’améliore, que je deviens bien plus humble. Disons le partout autour de nous, aux medias. Osons dire ce que nous recevons « des pauvres ».

Martine Lecorre (Caen – France )

[1] Fondées par le Mouvement ATD Quart Monde, ce sont des lieux de dialogue et de formation réciproque entre des personnes qui vivent dans la précarité et des personnes qui ne vivent pas dans cette situation et qui veulent apprendre à lutter contre la misère avec ceux qui la vivent.

Histoire d’un appel pour la réussite de tous les enfants

Un constat : en France, 150 000 élèves sortent chaque année du système scolaire sans diplôme et sans formation qualifiée. Le lien entre échec scolaire et situation sociale est vérifié. C’est inadmissible. C’est un enjeu national, un enjeu de société. Un gâchis humain.
Une réflexion est engagée depuis quelques mois en France par le gouvernement sur la « refondation » de l’école. Après une période de concertation, un projet de loi doit être présenté début 2013 au Parlement.
Depuis plus d’un an, avec des organisations syndicales, des fédérations de parents d’élèves, des mouvements pédagogiques interpellent les pouvoirs publics sur cette question en partant d’un point de vue original : celui des familles très pauvres rarement consultées sur de tels sujets.
J’ai eu la chance de suivre ces échanges et de les retranscrire dans un petit livre : « Quelle école pour quelle société ? Réussir l’école avec les familles en précarité » (éditions Chronique sociale/Editions Quart Monde). Il existe quantité de livres sur l’école et la pédagogie. Y compris sur l’échec scolaire. Ce livre donne la parole à ceux qui ne l’ont jamais : les familles en difficultés, les enfants, les jeunes.
ATD Quart Monde s’intéresse à l’école depuis sa création dans les années 50 dans un bidonville parce que c’est une grande préoccupation des familles qui ne veulent pas que leurs enfants passent par où eux mêmes sont passés. Parmi les constats : « un enfant ne peut apprendre si la réalité de ce qu’il vit avec sa famille est trop éloignée de ce qu’il vit à l’école ». L’école est un facteur de discrimination sociale. Un enfant dit : « quand on n’a pas d’amis. On ne peut pas apprendre si on n’a pas des amis ».
Présentant ce livre à des amis en Grande Bretagne, et au salon de l’Education en Belgique, j’ai pu constater que de telles situations sont identiques même si les réponses diffèrent un peu.
Aussi il me semble intéressant de diffuser dans cet espace cet appel du Mouvement ATD Quart Monde France publié en conclusion de notre livre :
« ATD Quart Monde fait appel :
À l’État, au Parlement, aux ministres de la République et à tous les pouvoirs publics : vous, qui affirmez le droit à l’éducation comme un droit fondamental qui doit être effectif pour tous afin que soit mise en chantier une grande loi d’orientation sur l’éducation à construire avec tous les partenaires de l’école, enseignants, parents et en particulier parents vivant la précarité.
Aux élus des collectivités territoriales : vous, qui voulez que l’école soit au cœur du développement social local, pour que celle-ci soit associée et coopère avec toutes les forces culturelles, sociales et économiques locales pour soutenir les familles, les jeunes, les enfants dans une dynamique se fixant résolument comme objectif la réussite de tous.
Aux responsables d’établissements scolaires : vous, qui devez oser la coopération entre les enfants, entre les professionnels et les familles, avec le quartier.
À tous les enseignants : vous, qui continuez de croire en la curiosité de tous les enfants qui sont tous capables d’apprendre, de croire en la vertu libératrice de l’éducation et du savoir partagé, de croire en l’importance des valeurs de recherche de vérité et de respect que vous incarnez, il faut que vous acceptiez d’être l’espérance et les alliés des familles les plus modestes dans leur combat pour que leurs enfants aient une vie meilleure que la leur. Acceptez de réinventer l’école du troisième millénaire avec eux, une école qui apprend à penser ensemble, en particulier à penser avec ceux qui ont la vie la plus difficile et qui trop souvent se taisent.
À tous les parents : vous, qui ne cherchez pas à faire de vos enfants des gagnants car ils seraient alors entourés de perdants, sachez que les pays où il y a le plus de mixité dans les écoles et une pédagogie de la coopération sont les pays où TOUS les enfants réussissent mieux. Croyez que vos enfants seront mieux armés dans la vie s’ils apprennent à vivre et à penser avec les autres, et exigez pour vos enfants et pour tous les enfants une école de la coopération et de la qualité pour tous.
Aux parents qui vivent la précarité : vous, qui portez tant d’espérance dans l’école pour que vos enfants ne vivent pas la même vie que vous, « pour qu’ils brisent la chaîne » de la précarité, sachez que l’école ne se réformera vraiment profondément qu’avec vous, que si vous y apportez votre expérience et votre connaissance des conditions qui font que l’école peut être soit un lieu d’humiliation, soit un lieu de libération.
Aux enfants et aux jeunes : vous, qui n’aimez pas qu’on fasse des différences entre vous, vous êtes les premiers à pouvoir changer l’école en refusant qu’un autre enfant ou un adulte manque de respect à l’un d’entre vous, en refusant qu’on se moque d’un enfant qui a du mal à apprendre, qui pense autrement, en voulant que chacun puisse comprendre les autres et se faire comprendre des autres.
Aux citoyens habitants de ce pays, habitants de ce monde, de ce continent – l’Europe – : vous, qui avez votre mot à dire, que vous soyez ou non parents de ces enfants. Vous, qui pensez que notre avenir est dans notre jeunesse. Vous, qui refusez le gâchis humain dans un système qui rejette des milliers d’enfants. Vous, qui pensez que notre avenir commun est dans la coopération de toutes les intelligences et que toute personne humaine peut contribuer par son savoir et apprendre de celui des autres.
C’est ensemble que nous pouvons construire l’école de la réussite de tous les enfants. »

Pascal Percq (Lille, France)

De l’accompagnement au compagnonnage

Je participais récemment à une table ronde d’un conseil général sur l’accompagnement et le partenariat pour les plus démunis: étaient présents représentants des collectivités (mairie, département, Centre communal d’action sociale), des caisses d’allocation familiale et autres mutualités. J’ai été frappé lors de cette rencontre par le discours très convenu et institutionnel des participants, chacun essayant de mettre en avant ses initiatives et ses bonnes relations avec les autres professionnels ou associations.

Quand j’ai pu prendre la parole il m’a semblé utile de rappeler:

1/ que dans l’accompagnement socio-professionnel, judiciaire ou éducatif,qu’il s’agisse d’une mesure de tutelle, d’un placement d’enfant ou d’un accompagnement vers l’emploi, les personnes ne choisissaient ni l’accompagnement ni l’accompagnant. Pire cet accompagnement, présenté par les professionnels comme une chance, fait souvent sentir aux personnes dans un premier temps l’incapacité d’agir seul. Quant à l’accompagnant, non choisi lui non plus,il est souvent vu d’abord comme un professionnel qui a du pouvoir, qui peut décider et agir sur la vie des accompagnés sans que les personnes aient les moyens (ni le langage, ni les relations, ni la solidité morale et sociale) de traiter d’égal à égal avec lui

2/ que pour surmonter cette différence qui est souvent une défiance il faut :

– du temps : dans l’accompagnement social ou éducatif, souvent les professionnels manquent cruellement de temps pour écouter et rencontrer la personne au-delà du problème à régler. Pire l’accompagnant peut être remplacé du jour au lendemain pour mutation, congé maternité ou maladie…Or nous découvrons en association que pour parvenir à faire confiance à, à se faire comprendre de, les personnes les plus maltraitées par la vie ont besoin de temps : temps de rencontre, de travail, mais aussi temps pour se connaître en temps que personne et être bien ensemble : ce peut être autour d’un café, à un spectacle ou lors d’une journée partagée à la mer

– de la reconnaissance : on n’a pas le droit de douter d’un parent qu’il aime ses enfants et veut leur bien, même s’ils sont placés ; on n’a pas le droit de soupçonner qu’une personne est juste fainéante et qu’elle se complait dans l’inactivité parce qu’elle vit depuis des années avec le RSA; on n’a pas le droit de regarder une personne sous tutelle comme définitivement handicapée sociale et incapable de vouloir et pouvoir avancer vers plus d’autonomie dans la gestion de sa vie, de son budget…On pourrait multiplier les exemples, mais cette reconnaissance première que demandent les plus pauvres, reconnaissance de leur courage, de leur volonté souvent immense pour survivre aux rigueurs de la misère et continuer à espérer, à construire leur vie, nous n’avons pas le droit de leur retirer

Apprenons donc à voir pour chacun « la médaille du revers », c’est à dire la culture, le savoir, le rêve et la force de vie de chaque Homme derrière les marques de ses galères

Essayons donc ensemble de passer d’un accompagnement institutionnel à un compagnonnage fraternel, pour enfin commencer à faire société ensemble

Sébastien Billon (Angers, France)

Briser le silence…

 Ces jours mes pensées vont fortement vers la journée mondiale de lutte contre la misère, du 17 octobre. Une journée qui, à travers le monde, essaie de briser le silence autour des souffrances des très pauvres, tout en leur donnant la parole. J’ai choisi de vous communiquer des extraits d’un article, paru dernièrement dans le journal fribourgeois «La Liberté». Il rend hommage aux enfants pauvres du siècle dernier dans mon propre village, en Suisse.

Les visiteurs de l’exposition «Enfance volée» savent maintenant que derrière le décor bucolique des hauts de T. se cachait l’un des pires orphelinats du canton (…) Un rapport détaillait déjà en 1903 des dérives choquantes. Il évoque la qualité de l’hygiène, «le mobilier est envahi par les punaises, la puanteur attrape la gorge» et les locaux dont la grandeur est inadaptée pour l’éducation des enfants. Dans sa conclusion le rapporteur n’hésite pas à dénoncer le mutisme et l’indifférence des dirigeants de l’hospice, tous notables du village.

«Nous sommes indignés du silence qui a couvert autant d’atrocités» confie A.M.Y. qui a trouvé le rapport dans l’armoire de son aïeul. (…) Un oubli qui laisse un goût amer chez certains villageois, qui se souviennent du témoignage d’un ancien de l’hospice, mort en 2001, et qui avait confié avoir vu, à l’époque, ses camarades d’infortune être battus, parfois abusés, par les tenanciers de la ferme ou des vieux résidents. (…) Et surtout il fustigeait le mélange des vieux, vagabonds et jeunes orphelins sous le même toit, pour ne pas dire dans la même chambre. (…)

Mais dès 1920, ce qui préoccupe les citoyens de T. ce sont les constructions des routes et de la nouvelle école. (…) A la demande d’un citoyen de remplacer les paillasses des enfants de l’hospice par des lits, le curé aurait répondu dans les années 1940 : «Ces enfants ne le méritent pas. Ils expient les fautes de leurs parents.» (…) A l’origine, en 1852, l’hospice est crée afin d’éradiquer le fléau de la pauvreté qui touchait 20% de la population(…) Des sœurs habitent l’hospice. Mais elles sont remplacées peu à peu par des domestiques agricoles, mieux capables de gérer un domaine, mais moins d’éduquer des orphelins.

C’est certain, cette histoire date. Elle s’est arrêtée autour de 1960. Mais j’avais envie de la rappeler pour deux raisons. Premièrement, aujourd’hui on voit encore tant de situations proches à travers le monde, dans des pays qui ont peu de moyens (comme la Suisse à l’époque) et qui investissent donc en tout dernier pour leurs membres les plus fragilisées. Deuxièmement, même là où des pays ont pu avancer dans la quête de leur prospérité, comme c’est le cas pour la Suisse… je me demande pourquoi c’est toujours aussi difficile d’entendre, de briser «ce silence moderne» par rapport à certaines questions. Comme celle d’admettre enfin publiquement, que parmi les enfants placés aujourd’hui dans des institutions modernes, une grande partie viennent de milieux défavorisés, et qu’ils n’ont qu’une seule envie : qu’on sache entendre l’aspiration profonde de leurs parents d’avoir un réel soutien pour élever eux-mêmes leurs enfants le mieux possible, malgré leur pauvreté.

Noldi (Suisse)

Le poids des mots…

Il y a des mots qui vous honorent, vous grandissent, et d’autres qui vous réduisent, vous anéantissent. C’est avec ces derniers que je me suis forgée.

Je suis née en milieu de pauvreté, j’ai grandi de bidonvilles en cité dortoirs. C’est à l’école que je me suis rendue compte que l’on pouvait n’être considéré qu’à partir de sa position sociale. La mienne portait l’étiquette pauvre, je dirais même « mauvais pauvre ».

Avec ma famille, et avec celles dont nous partagions le quotidien dans notre cité d’urgence, j’ai vécu la relégation, l’humiliation, les séparations, les expulsions, l’exclusion, l’isolement, le jugement, le rejet, la honte, la peur, le mépris.

Tous ces mots, chacun de ces mots, ont eu des effets sur ma vie, mon histoire. C’est avec le poids de chacun de ces mots que j’ai tenté de grandir.

Nous n’étions pas traités, considérés comme les autres. J’avais une totale conscience de cela mais je me sentais impuissante. Tous ces mots ont eu raison de moi. J’ai fini par les intérioriser, par croire que ma vie ne valait pas grand chose, que je ne valais pas grand chose, que j’étais une idiote, une « pas comme les autres »,une « associale », une ratée, une pauvre et rien qu’une pauvre quoi!

Je me suis résignée me disant que j’étais née du mauvais côté de la barrière. Je n’avais pas les codes de l’autre monde. Je n’avais pas les mots pour dire l’injustice, les mots pour dénoncer, je n’avais pas les mots pour me défendre.

Alors que j’avais 18 ans, j’ai rencontré un homme, le Père Joseph Wresinski, qui avait lui-même vécu la grande pauvreté. C’est lui qui a fondé le Mouvement ATD Quart Monde, au cœur d’un bidonville, à Noisy-le-Grand, en France. Enfin un défi de taille, à mener avec d’autres, et avec, comme seule boussole, le plus pauvre d’entre nous !

C’est alors que j’ai osé, parlé, écouté, dénoncé, revendiqué, exprimé, contrôlé mes propos, réfléchi, appris à croire que je n’étais pas une nulle, que mon milieu était porteur de valeurs.

C’était des nouveaux mots qui prenaient sens dans ma vie et pouvaient aussi se transformer en actions.

Je me suis découverte intelligente (enfin un peu quoi!!), entreprenante, battante. J’ai découvert cette notion de milieu, de mon milieu, et j’ai compris combien il était important de ne pas profiter seule de mes découvertes. J’ai compris que la misère n’était pas fatale, j’ai appris à mettre des mots sur tout cela . J’ai senti que nous étions des hommes, des femmes debout, que nous avions du courage, une expérience, une endurance, une résistance, une intelligence, un savoir, du bon sens, une espérance. Tous ces mots que, jusque là, je ne m’autorisais pas à m’approprier. Et c’est là que j’ai trouvé le pouvoir de vivre ce que j’avais mis si longtemps à gagner… la liberté, ma liberté.

La liberté de ne plus dépendre du bon vouloir de l’autre, la liberté de dire et d’être qui je suis vraiment, la liberté d’être fière de mon histoire, de mon milieu, la liberté de faire des choix, la liberté d’oser. Cette liberté, ces libertés que l’on supprime, que l’on nie trop souvent à ceux que l’on considère moins que soi- même. Aujourd’hui je veux cette liberté pour chacun des miens, où qu’ils soient et cela nous concerne tous.

Martine Lecorre (Caen, France)

Marre de la pitié charitable! Vive la fraternité!

Hier dans le journal c’est une association qui emmène 700 enfants « défavorisés » une journée à la mer; et on nous évoque le courage et la fatigue des gentils bénévoles, et surtout on nous précise bien…que les enfants sont invités entre deux baignades à écrire une carte aux gentils donateurs qui financent la journée…

Est-ce ainsi que l’on considère le droit aux loisirs et aux vacances des plus pauvres? une journée, pas en famille, encadrée par des bénévoles qui font une bonne action mais ne rentreront pas dans une rencontre, une connaissance réelle de ces jeunes et le rappel lancinant des bonnes gens plus fortunées à qui il faut dire merci pour ce beau cadeau qui n’est en fait que le respect du droit au loisir et aux vacances inscrit dans la déclaration des droits de l’Homme et de l’Enfant

Quelques jours avant, autre journal autre association qui propose à des enfants du nord de la France et de milieux eux aussi « défavorisés » de venir passer trois, quatre semaines dans une famille accueillante de ma région d’Angers. Et même chose ou presque. Gros portrait dans le journal de la famille accueillante avec insistance sur sa générosité et son ouverture, alors même que celle-ci insiste lourdement sur la chance pour cet enfant de découvrir et une culture qui lui est étrangère (campagne, parcs de loisirs, activités diverses…) et des règles et cadres de vie (heures de coucher, lavage de dents, modes de vie…) qui semblent lui faire défaut

Jamais il ne viendra à l’idée de cette généreuse famille que plutôt que d’offrir trois semaines « d’évasion » à un enfant il pourrait être bon de s’interroger sur la possibilité pour cette famille de vivre même une seule semaine un temps de vacances familiales? Jamais il ne viendra non plus à l’idée de cette famille accueillante ou du journaliste que si on veut, au-delà d’une bonne action dégoulinante de pitié chrétienne, réellement changer les choses et rentrer dans une connaissance, une reconnaissance de ce que vivent les autres, ailleurs, il faudrait que cette famille angevine soit prête elle aussi à partir en vacances (ou envoyer ses enfants) trois semaines là où vit l’enfant qu’elles accueillent! Et cela avec la conviction qu’elle s’enrichirait beaucoup humainement et culturellement elle aussi.

En somme, tant que dans l’action envers le plus pauvre, tant que dans le regard posé sur lui on verra sa différence avant son humanité égale à la nôtre, tant qu’on verra son malheur à soulager avant son potentiel à libérer et tant qu’on en fera d’abord et toujours un débiteur à qui l’on donne (de l’argent,des biens,…) avant de voir en lui un homme qui peut nous apprendre et nous enrichir de ce qu’il est et de ce qu’il a vécu, tous les actes que nous pourrons poser pour soulager sa misère plutôt que pour la combattre avec lui et lui redonner ses droits et sa dignité resteront somme toute assez vains et finalement feront peut-être plus de bien à celui qui donne qu’à celui qui reçoit.

Sébastien Billon (Angers, France)

Mon appel pour une autre économie

 Ce qui me dérange dans la logique de l’économie mondiale actuelle, c’est qu’elle n’a pas à cœur de trouver une place de travail et d’utilité digne à toutes les mains et toutes les intelligences. Déjà à partir de 40 ans, tant de gens vivent dans la peur. Oui, ils ont donné toute leur force et leur vie – et hop : «Loin !» Mais, c’est vrai, la situation est tout autant inquiétante pour les jeunes qui n’arrivent pas à trouver une entrée dans le monde du travail, et aujourd’hui ils sont de plus en plus nombreux à travers le monde.

Chez nous en Suisse, il y a peu de temps en arrière encore, il s’agissait d’une minorité qui devait vivre ce calvaire, et maintenant ils sont de plus en plus ici aussi. Et je pense avec un désespoir croissant aux plus démunis dans cette situation, à ceux tout en bas… Car c’est eux qui sont le plus perdus et le plus en danger, depuis leur naissance jusqu’à la fin de leur vie.

Oui, mon souci depuis toujours c’est de savoir comment rendre utile les mains et les intelligences de tout le monde. Ceux des jeunes comme aussi des moins jeunes – et des plus âgés ! Je pense qu’il faudrait chambouler de fond en comble l’économie, faire tout, vraiment tout, pour tous. On a besoin de tout le monde sur cette terre, on doit offrir cette chance de se rendre utile à tout le monde. Autant aux jeunes qu’aux plus âgés, qui eux devraient pouvoir rassurer et renforcer les jeunes en leur faisant sentir dans la sérénité: « On est là. Et vous avez aussi le droit de faire des erreurs pour apprendre. »

La seule logique possible entre humains c’est de nous laisser grandir tous ensemble, indépendamment qu’on soit enfant ou vieillard, qu’on vienne du bas ou du haut. A l’école, comme en apprentissage ou dans les hautes études, puis durant toute la vie, il me semble qu’il y a un droit à la formation continue et au développement continu, car chaque personne humaine, sans exception, a… faim dans sa tête.

Ne sommes-nous pas comme un seul très grand peuple sur cette terre… ? C’est ça que je veux dire : Vivre comme une seule grande famille. Habiter tous ensemble la belle planète bleue.

Nelly Schenker avec Noldi Christen, Bâle ( Suisse )

Le Grand Stade… des Roms

Alors qu’à Londres, le plaisir du spectacle des Jeux Olympiques est grandement tempéré par l’omniprésence de l’argent dépensé pour la construction des édifices ou encore distribué en prime aux médaillés, près de chez nous, en France, on s’apprête à inaugurer le plus grand stade de football jamais réalisé au Nord de Paris qui pourra accueillir plus de 50 000 spectateurs. Premier match inaugural : le 16 aout prochain. Construit avec les deniers publics, le coût du stade s’élève à 282 millions d’euros. Un mauvais esprit ergoterait : «en temps de crise, donnez leur du pain et des jeux »… Loin de nous cette pensée sacrilège envers le « dieu foot » mais tout de même, c’est dire si le sport s’accapare les priorités du moment. Au détriment de quelles autres urgences ?
Avec intérêt, on a suivi qu’en même temps que se construisait ce super stade, sortait de terre une dizaine d’immeubles de belle qualité architecturale et d’un bon standing. Naïvement on se disait que ces édifices accueilleraient à coté des sportifs bien des familles certaines parfois en attente de logement depuis des années. Surprise : on découvre que ces beaux immeubles richement décorés parfois d’un mur végétal sont en fait… 3000 places de parking couvertes.
Coïncidence, à 200 mètres de ce grand stade, un petit groupe de militants s’oppose à l’évacuation par les autorités d’une quarantaine de familles Roms installées depuis plusieurs mois sur un terrain appartenant à la même collectivité publique. Leur opposition n’est pas irréductible. Un seul argument dans la bouche du collectif des défenseurs des droits : « pas d’évacuation sans réinstallation ». C’est un principe simple, concret… largement promis lors des récentes campagnes électorales pour qui aurait la mémoire courte.
3000 places couvertes pour les supporters d’un coté -sans compter les 4000 places non couvertes- et… 40 familles sans abri de l’autre : comment ne pas être inconvenant en faisant un tel rapprochement ? Ce n’est même pas un dilemme : juste une aberration.
Le stade sera utilisé environ une quarantaine soirées par an. Et pourquoi ne pas installer les familles Roms au chaud dans ces super parkings de luxe ?
A propos, le stade n’a pas encore de nom.
Pourquoi pas le « Grand stade des Roms » ? Après tout, n’est-il pas situé historiquement sur l’ancien camp des gitans intitulé, ça ne s’invente pas : « la Borne de l’espoir » ?

Pascal Percq (Paris, France)