Planches révélatrices

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Répétition du spectacle « Couleurs cachées » © ATD Quart Monde

François Philiponeau

France

Quand des amateurs et des professionnels de théâtre associent leurs talents

Le théâtre est à l’honneur cette année, particulièrement en France et en Suisse, où des centaines de personnes sont mobilisées pour monter sur scène en évoquant des réalités proches de leur vie.

En Suisse, « Couleurs cachées » témoigne de la vie des plus pauvres, avec ses cauchemars et ses espoirs. C’est surtout une formidable aventure humaine, avec les exigences d’une tournée (17 lieux différents).
Les membres d’ATD et leurs amis ont fait les costumes, les décors, ont appris des chants dans les langues de la Confédération (allemand, français, italien, romanche et… anglais).
Surtout, ils ont cohabité merveilleusement avec un metteur en scène (Jean-Marie Curti), des mimes et des musiciens professionnels, se remerciant mutuellement d’être ensemble.

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Répétition du spectacle « Couleurs cachées » © ATD Quart Monde

En France, c’est aussi un metteur en scène de métier (Philippe Osmalin), qui a proposé « Un peuple les yeux ouverts ». Contrairement à la Suisse, tout le monde parle français. Des jeunes et moins jeunes de Paris (et banlieue), Dôle, Saint-Etienne, Rennes s’expriment dans la langue de Molière pour évoquer Joseph Wresinski confronté à la misère et l’exclusion ; puis les « infortunés » sous la Révolution Française défendus par Dufourny ; les pauvres des bidonvilles en mai 68 ; les militants des Universités Populaires Quart Monde ; la foule au Trocadéro en 1987 ; et les acteurs du combat d’aujourd’hui.

En Suisse comme en France, tout le monde se réjouit de ce travail d’équipe. Chacun-e apporte sa pierre et prend conscience, physiquement, de sa place dans la réussite collective.
La première victoire est là, pour les participants eux-mêmes.
La seconde est pour le public, qui ouvre les yeux, découvre des couleurs cachées et trouve des forces dans ces belles évocations.

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Répétition du spectacle « Couleurs cachées » © ATD Quart Monde

Renseignements, dates et lieux :
Couleurs cachées : www.atd-quartmonde.ch
Un peuple les yeux ouverts : www.atd-quartmonde.fr

« Prendre part au savoir »

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La « frontière verte » dans le village de Mödlareuth a séparé les habitants durant la guerre froide. Photo modlareuth.de

François Jomini, Berlin

17 octobre 2016, Naila en Allemagne. La commémoration de la journée internationale de l’ONU pour l’élimination de la pauvreté rassemble une grande diversité de citoyens engagés dans leur région, un ou deux représentants politiques, des familles réfugiées, une délégation d’ATD Quart Monde en provenance de Berlin, dont certains membres de nationalité allemande connaissent, ou ont connu aussi l’errance.

Sont également présents des élèves de l’école privée de Martinsberg, dont le projet pédagogique est d’offrir une perspective d’avenir à des enfants jetés par la guerre et le dénuement sur les routes de l’exil.

Au cœur de cette belle campagne du nord-est de la Bavière, aux confins de la Thuringe et de la Saxe, non loin du petit village de Mödlareuth, qui fut longtemps coupé en deux par le « rideau de fer », se manifeste, comme ailleurs en Allemagne, une volonté d’accueil et de solidarité de la part des habitants envers ces familles obligées de fuir l’horreur d’un conflit qui n’est pas le leur. Une solidarité qui se mesure à l’aune d’une certaine conscience historique.

En effet, chez les personnes que nous rencontrons, la blessure demeure vive du bilan humain, impitoyable et mortel, imposé par des décisions géo-stratégiques absurdes dans l’histoire encore récente. Entre 1949 et 1989, dans ce village agricole de Mödlareuth, surnommé ironiquement « Little Berlin », une cinquantaine d’habitants furent séparés et rangés arbitrairement dans les « blocs » antagonistes de la guerre froide, selon le côté du ruisseau où se situait leur ferme. Le mur et son no man’s land meurtrier, obstrua l’horizon de la petit école où des générations d’enfants avaient fait ensemble leurs premières classes. Il transforma en impasses les chemins vicinaux empruntés par des générations de paysans, dont l’économie locale est fondée sur l’échange de services. Il sépara les membres d’une même famille, déchira aveuglément des couples d’amoureux…

Mon regard se pose sur les dessins d’enfants de familles immigrées discrètement épinglés sur un panneau : sans mise-en-scène, ils décrivent, avec la netteté propre au trait des enfants, les fulgurances de feu qui hantent leurs nuits. Il faut presque y regarder à deux fois pour déceler la tragédie sous l’apparence naïve du dessin d’enfant.

A la question « à quoi aimerais-je prendre part ? », un adolescent de l’école de Martinsberg répond : « Ich hätte gern am Wissens teilhaben ». Littéralement : « J’aimerais prendre part au savoir ».

Tant il est vrai que le savoir n’est pas d’abord chose que l’on s’approprie, mais ce à quoi l’on participe, de tout son être et avec son histoire, pour aller vers un ailleurs.

A cette condition le savoir est libérateur. Il est aussi réunificateur. Ainsi s’exprime cet homme âgé de la région de Mödlareuth : 25 ans après que les pelleteuses aient renversé le mur « physique » comme un château de cartes, il est encore aujourd’hui nécessaire de réparer la saignée laissée au fonds des hommes par tant de violence, tant de mensonges, de non-dits et de désinformation programmée… Ce n’est qu’en permettant à celles et ceux qui furent séparés par ce mur arbitraire, aveuglant et meurtrier, de dire et d’écouter mutuellement leurs histoires singulières, qu’il est envisageable de guérir en l’homme ce que la grande Histoire a déchiré aveuglément. De telles rencontres ont lieu chaque semaine : « Ici, la réunification se vit vraiment au quotidien. »

Je lis ce passage de l’écrivain nord-américain Robert Penn Warren, dans son roman « Un endroit où aller ». Il décrit l’enfant pauvre du Sud prenant conscience soudainement, en ouvrant les pages d’un livre de latin, que ces mots illisibles et incompréhensibles, loin d’être opaques, se révèlent être autant d’ouvertures dans la muraille obscure qui enclôt son monde étroit, par lesquels jaillit la lumière d’un autre monde.

C’est aussi l’approche savante de cette femme pauvre, ici à Berlin, ayant quitté son pays d’origine et ses sécurités primordiales pour un autre monde, quand elle affirme que son école c’est les autres, indépendamment de leur langue, leur nationalité et leur milieu.

 

J’ai faim

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Elda García, Guatemala

C’est l’une des heures les plus fréquentées, l’heure de pointe. Le train et le métro sont bondés.

Le va-et-vient de la foule crée à cet endroit-là un flux incessant. C’est le métro de Paris, et ses couloirs accueillent des milliers et des milliers de personnes toute la journée.

Une routine spécifique me permet de faire le trajet presque à la même heure deux fois par semaine. Je prends le temps d’observer des détails qui peut-être pour d’autres passent inaperçus. Je suis une des rares personnes à marcher sans me presser.

Dans un coin, plusieurs musiciens offrent à nos oreilles les jolies notes d’une mélodie. C’est agréable de les écouter au milieu de toute cette pression que met une ville comme celle-ci.

En descendant les escaliers, il est encore là, juste au milieu. A la même heure et au même endroit. Sa présence se perd parmi les pas de la foule et les notes de la mélodie qui s’entend à présent de loin. C’est un homme relativement jeune. A genoux. D’une main il tient un écriteau sur lequel je peux lire : « J’ai faim ». Son autre main reste tendue, attendant que quelqu’un lui donne quelque chose. Étant tout près de lui, j’essaie de croiser son regard, mais le sien est loin, perdu. Chaque fois que je le vois, presque toujours les mêmes questions m’assaillent : Qui est-il ? D’où vient-il ? Quel âge a-t-il ? Combien de temps passe-t-il à genoux ? Jusqu’à quelle heure attend-il ? Ces pensées défilent aussi vite que mes pas. Je le laisse derrière moi. Nombreux sont ceux qui, tout comme moi, passent leur chemin, sans s’arrêter.

De l’autre côté, presque en sortant dans la rue, un autre homme attire mon regard. La main tendue, il vient vers moi. Comme eux, tout au long du trajet, que ce soit dans une grande rue, avec des touristes, ou dans une rue plus petite, d’autres nous atteignent par leur regard ou leur voix. Ce sont tous des compagnons de la survie, des regards froids qui les transpercent ou des murmures de quelques uns, gênés par leur présence. Leur diversité me surprend. Des femmes, des hommes et des jeunes, de tous âges, sont là, dans les rues de cette fameuse ville. Ce n’est pas facile d’imaginer cette réalité.

Il y a quelque chose que je commence à comprendre : la misère, à cet autre bout du monde, n’est pas la même que celle que je connais. Ce n’est pas seulement une misère matérielle. On peut le remarquer à leur présentation : vêtements propres et en bon état. Si ce n’est pas ça la misère, alors, qu’est-ce que c’est ?

Cette pancarte dans sa main m’interpelle et m’interroge.

Que veux-tu réellement ? Parce que la faim physique s’apaise avec un peu de nourriture…

Article traduit du blog cuadernodeviaje

 

Mon salaire, c’est ma feuille de paie

Nettoyage d'un jardin en friche

Nettoyage d’un jardin en friche

France

Gérard Bureau, après 40 ans d’expérience comme volontaire permanent dans le Mouvement ATD Quart Monde, a fondé « initiatives solidaires », une auto-entreprise sociale qui propose des chantiers rémunérés à des personnes qui n’ont pas trouvé d’emploi mais « ont un besoin vital de travailler ». Gérard travaille avec elles sur des chantiers chez des particuliers, des entreprises ou des associations (entretien de jardins, maçonnerie, réfection de logements…). Au fil des mois, le courage et les efforts des personnes en recherche d’utilité et de liens avec d’autres sont reconnus et valorisés.

« C’est la recherche de l’utile et de la solidarité, sans bénéfices financiers personnels autres que ceux qui permettront de développer l’activité de l’auto-entreprise. C’est répondre au défi de créer une économie humaine entre tous et pour tous, nouvelle croissance possible puisque la demande est là. Les besoins en service de proximité sont en plein développement et en ajoutant la plus-value de la solidarité, notre petite entreprise a déjà son carnet de commandes bien rempli par le bouche à oreilles. »

Dans la chronique de son blog « initiatives solidaires », Gérard partage l’histoire d’un homme qui se bat au quotidien pour s’en sortir et être reconnu comme utile et capable de travailler.

Le parcours de Monsieur CB

« Je n’ai pas encore beaucoup écrit dans cette chronique, je vais raconter aujourd’hui le parcours de CB, un adulte de 40 ans, marié, deux enfants. Dans cette chronique je ne dirai jamais les origines ni ne ferai la description trop détaillée des conditions vécues par ces personnes. Le travail que je partage avec elles me montre chaque jour qu’elles sont des personnes qui méritent qu’on les regarde dans leurs projets et leurs batailles, pas dans la description de leurs problèmes qui sont leur vie privée ou en tout cas, ce n’est pas à moi d’en parler.

J’ai connu CB il y a trois ans, nous l’avons hébergé quelques semaines avec sa famille car sans logement. Il vit maintenant à l’hôtel de façon stable en attendant meilleur. Depuis le premier jour que je l’ai rencontré, il parle de quatre choses : logement, santé, école, travail. Pour chacun de ces domaines de vie, il met une énergie que nous ne pouvons pas imaginer. J’ai une collection de sms quotidiens de ses demandes pour comprendre une démarche, pour essayer de répondre à des questionnaires administratifs, pour actualiser sa situation à pôle emploi, pour soigner ses enfants, pour chercher un logement, pour répondre à des annonces d’emploi etc…. depuis trois ans, il n’a pas abouti sur la question du logement et du travail et je comprends de nouveau pourquoi des personnes peuvent à un moment renoncer et se laisser aller à l’assistance car c’est plus que décourageant, c’est un combat toujours perdu d’avance et les administrations osent dire en face à face « vous n’avez aucune chance, il y a trop de personnes avant vous… il vous manque tel document et la fois suivante encore un autre document ou un document que vous ne pouvez pas produire… vous n’êtes pas éligible… »

CB ne se décourage jamais et essaie toujours. Trois ans que plusieurs fois par semaine, CB m’appelle ou m’envoie des sms pour toutes ses démarches. J’ai calculé, ça fait environ 550 conversations, demandes, réflexions pour essayer de dénouer sa situation. De plus CB est dynamique, cultivé et n’est pas la personne dont on pourrait penser qu’il est hors jeu, même si pour ma part, je ne considère personne hors jeu. Alors si lui ne réussit pas dans ses démarches, comment feront ceux qui ont moins de bagages ?

CB a un réseau de travail non déclaré, entre 25 et 70€ la journée, quelquefois pas payé. Il n’est pas parmi les plus démunis, il se maintient à flot. Pôle emploi ne lui propose pas ce qui lui correspond et le dialogue avec les conseillers est décourageant.

CB est la première personne à qui j’ai proposé des emplois en CDD à la journée, environ une dizaine de journées depuis 6 mois. Ce n’est pas à lui que je propose le plus de travail puisque il a un réseau par ailleurs. C’est par le projet « Initiatives solidaires » qu’il a eu sa première feuille de paie de sa vie. Lors d’un travail au siège international d’ATD Quart Monde dont il a compris les objectifs, le soir, au moment de le rémunérer, il m’a dit : « je ne veux pas du salaire, mon salaire, c’est la feuille de paie. » Je l’ai évidemment quand même rémunéré. Comme d’autres personnes, sa façon de travailler est exemplaire, comme s’il voulait prouver heure après heure de travail, qu’il est employable. Comme m’a dit quelqu’un avec humour, pour l’arrêter de travailler, il faut enlever la pile, car il va au-delà de ce qui est demandé. Ces jours-ci je l’ai mis en lien avec Charles, un retraité qui soutient des personnes dans leur parcours vers l’emploi. Il l’a recommandé au service de la mairie qui dispose d’un certain nombre d’emplois réservés sur des chantiers publics. Il a pu obtenir un emploi pour plusieurs mois. »

Vous pouvez soutenir Initiatives solidaires en visitant le blog et en parlant de cette initiative autour de vous !

De l’ombre à la lumière

Noldi Christen, Suisse

Nelly Schenker présente son livre

Nelly Schenker présente son livre

Tous les jours, de ma fenêtre je vois, sur les collines au loin, un grand bâtiment, un ancien orphelinat. Puis, quand je tourne la tête vers la gauche je vois encore plus loin la cathédrale et les toits de la ville de Fribourg.

A l’époque – poussée par le désespoir – une toute petite fille, a sauté le mur de cet orphelinat pour faire à pied le long chemin jusqu’à Fribourg, vers sa maman, son école. Le ventre noué,  trois heures, quatre heures de marche? Elle est allée frapper à la porte de l’école, pour hurler, les larmes aux yeux : «Je veux rentrer chez moi – et je veux aller à l’école ! »

Ces jours, cette même enfant, qui n’a jamais été scolarisée de sa vie, et qui a beaucoup enduré, n’a pas dormi de la nuit… Désormais grand-maman, elle a sorti un « grand » livre ! Oui, elle a vécu le vernissage du livre de sa vie. Jeune mère elle avait appris à lire et à écrire, seule. En « volant », discrètement, ce savoir auprès de ses propres enfants rentrant le soir de l’école !

Au vernissage elle a été entourée de ses 41 tableaux accrochés aux murs. Peintures, rayonnantes de toutes les couleurs, elles sont aussi le fruit de son long chemin vers plus de liberté. « NON : PAS vers la liberté ! » me corrige-t-elle. « Celle-ci m’a été volée pour toujours. »

J’ai la chance d’avoir pu l’accompagner pendant cette écriture. Cette dame garde au fond de son cœur ce petit enfant qui pleure et hurle et rêve. Elle garde aussi tous les jeunes révoltés de ce monde qui ne sont pas rejoints dans leurs aspirations profondes et dont l’intelligence reste en friche… Elle s’appelle : Nelly Schenker.

Oui, c’est avec elle aussi que j’ai la chance de pouvoir écrire de temps en temps un article pour le blog ici même. Sûrement que l’on reparlera de son livre dans les mois à venir. Mais pour le moment Nelly retient son souffle, elle attend, non sans crainte, ce que ce « coming out » va provoquer dans sa vie.

A Lucerne, au vernissage, elle a eu plusieurs premières réactions très positives : « J’ai honte de mon pays ! » disait la responsable de la Maison Romero qui guidait l’événement. Puis, un jeune homme impliqué dans le travail politique lui a affirmé : « Vous savez nous mettre textuellement devant les montagnes d’obstacles qui surgissent sur le chemin de la pauvreté. Ce livre1 m’accompagnera désormais. » Ce sont des débuts encourageants.

1Le livre de Nelly Schenker « Es langs, langs Warteli für es goldigs Nüteli » (« une longue longue attente pour un petit rien doré ») est paru le 10 décembre.

La géographie de l’échec scolaire

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Pascal Percq, France

 

« Le jour de la rentrée, les enfants sont beaux. Les parents se sont ingéniés à les habiller de neuf pour dire tout l’espoir qu’ils mettent dans une nouvelle année qui commence » écrit Martine, militante en Normandie. Ce jour « heureux » de la rentrée est souvent suivi hélas de grandes désillusions.

En France, cette année, deux accrocs importants marquent cette rentrée scolaire : la réforme des rythmes scolaires et l’accueil de tous les enfants. Sur les rythmes scolaires : thème polémique, on observe deux aspects, l’un, positif qui favorise l’accès à certaines pratiques pour des enfants de familles à faibles ressources et l’autre, négatif, qui accentue les inégalités d’une commune à l’autre. Sur la scolarisation de tous les enfants, on constate que le consensus national sur « l’école pour tous avant 16 ans » est largement entamé par le sort fait aux enfants Roms dont plus de la moitié ne sont pas scolarisés souvent en raison d’obstacles placés par les maires sur le chemin de l’école, dissuadant les parents de pouvoir les y inscrire.

Revenons sur les inégalités permanentes.

Dans une récente étude publiée cet été, le Ministère de l’Éducation nationale dresse une « géographie de l’école » qui souligne le lien entre les territoires et le niveau de formation 1. Celui-ci n’est pas sans rapport entre l’élève et son environnement plus ou moins propice à la réussite scolaire. L’étude prend en compte quatre indicateurs : l’environnement économique et social, le contexte scolaire, les moyens et les ressources humaines, les parcours scolaires et les résultats. Affinée au niveau cantonal, l’analyse porte sur sept autres variables de conditions de vie : le niveau du revenu, le taux de chômage, la précarité de l’emploi, le niveau de diplôme des parents, le taux de familles monoparentales et de familles nombreuses ainsi que les conditions de logement.

Le résultat est impressionnant. Alors que les détracteurs de la réforme des rythmes scolaires critiquent des inégalités dans les activités périscolaires laissées à la charge des communes, la lecture de cette étude confirme que de multiples inégalités à l’école existaient déjà, illustrées au niveau de la trentaine d’académies, des régions, des départements ou des cantons. Tous les élèves n’ont pas les mêmes probabilités de décrocher leur bac, ou de se retrouver en échec scolaire, suivant leur lieu d’habitation, leur milieu socio-économique et leur structure familiale.

On apprend par exemple que la proportion d’élèves en retard à l’entrée en sixième s’échelonne entre 8 % et 47 % (la Guyane). Dans les académies de Grenoble et de Besançon, elle est en moyenne inférieure à 10,5 %. Dans celles d’Amiens et de Reims, elle se situe entre 12 % et 15 % et. Le risque de terminer sa scolarité sans aucun diplôme varie du simple au triple. À Paris, environ 5 % des jeunes de 18 à 24 ans ont terminé leur cursus sans diplôme en 2010. En Corse, ils sont plus de 15 %. Le taux de réussite au bac est inférieur à 90 % dans l’académie d’Amiens et d’Aix-Marseille, supérieur à 93 % dans celle de Grenoble. Plus des trois quarts des nouveaux bacheliers s’inscrivent dans l’enseignement supérieur à Paris et Versailles, moins de 65 % à Grenoble, Nantes, Poitiers.

Cette étude du ministère, bien comprise, ne doit pas être considérée comme les « zones à éviter » (sic !) mais au contraire comme une « feuille de route » pour tous les acteurs de l’éducation. Et parmi ceux-ci on n’oubliera pas d’inclure ni les élèves, ni les parents y compris ceux des milieux défavorisés. C’est avec eux que pourra être imaginée cette « école de la réussite de tous les enfants ».

Cette carte de l’échec scolaire est en quelque sorte l’aveu de faiblesse d’un système scolaire en cours de rénovation mais aussi la carte des défis à relever par tous les acteurs de l’école, qu’ils soient enseignants, responsables politiques, locaux ou nationaux. On rêve d’une prochaine livraison du même Ministère qui nous donnerait à voir la carte des réussites scolaires et pédagogiques dans le pays, car elles existent !

 

 

A la mer…

Cet été j’ai souvent repensé à ce fait de vie dont une amie témoigne sur son blog à elle… Vous pouvez découvrir son blog, qui parle de son engagement avec des personnes en pauvreté, sous : http://etre-la.over-blog.fr/

Noldi Christen, Suisse

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Il y a quelques jours, j’ai accompagné Sophie à la mer.

Sophie n’avait jamais vu la mer, pourtant elle se trouve à proximité, et « tout le monde » va voir la mer un jour. Mais Sophie, à 34 ans, n’est jamais sortie plus loin que la petite ville où elle est née, où elle a grandi, où elle a connu la galère, la rue, les caves pour dormir le soir, la peur des agressions, la peur des autres.

Elle m’a bien sûr tout de suite dit oui lorsque je lui ai proposé la sortie, elle m’a raconté qu’elle n’avait pas dormi de la nuit tellement elle était excitée !

Lorsque nous sommes arrivées, elle est restée de longues minutes à regarder la plage, la mer, à s’imprégner des odeurs et du vent… souriante, apaisée, heureuse, elle dont le visage est si souvent fermé et dur… je l’ai vue se détendre petit à petit, puis me regarder les yeux pleins de larmes : « c’est ça la mer ! C’est beau ! Mais je n’ai pas pris mon maillot de bain, ni ma serviette… je ne savais pas ! »

Et non, Sophie ne savait pas ce que ça veut dire marcher sur le sable, s’asseoir sur la plage, profiter du soleil en écoutant le bruit des vagues, entrer dans l’eau et petit à petit se laisser aller pour nager.

Non elle ne savait pas.

Alors nous avons improvisé un maillot avec un tee shirt un peu trop grand et nous avons partagé ma serviette, et Sophie a pu sentir l’eau de la mer sur sa peau, et découvrir qu’elle était salée !

(Claire Exertier, Val d’Oise, France)

 

 

 

L’art pour tous ?

Tout le monde n’a pas la même réponse à cette question, loin s’en faut. L’article 27 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme est très clair : « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. »

Pourtant fin janvier, les médias français s’emparaient d’une triste aventure : une famille défavorisée, qui visitait le musée d’Orsay ( Paris )  en compagnie d’un bénévole d’une association internationale ( le Mouvement ATD-Quart Monde ), a été priée de quitter les lieux par des agents de surveillance après des plaintes de visiteurs sur son « odeur ».

Je ne connais pas les suites de cette histoire. Mais le 18 février dernier, à Montréal, Sébastien Poirier, un lecteur du journal francophone « La Presse » publiait son témoignage : une toute autre attitude face à la pauvreté et l’accès à la musique, à l’art : le voici in extenso :

Donner d’une main, redonner de l’autre

Par un samedi très, très froid de janvier, je suis allé magasiner des instruments de musique sur la rue Saint-Antoine, chez Jack’s Musique.

À l’intérieur, un monsieur âgé affairé à classer ses choses, nous qui regardons les instruments, et cet homme, au centre du magasin, qui joue de la guitare acoustique. Puisque nous devons toujours catégoriser les gens, appelons-le «l’itinérant». Cet itinérant ne se démarquait pas, en apparence, de tous les autres: un sac qui contenait sa vie, des rides qui marquaient le temps et la misère, et les mains salies et gonflées par l’hiver.

Aucune musique à l’intérieur. Lui seul trônait au centre de la place, jouant de la guitare acoustique, comme s’il avait fait ça toute sa vie. En fermant les yeux, on n’y entendait que du feu et on aurait pu se croire devant n’importe quel Clapton de ce monde, du moins pour un néophyte comme moi.

Puis, le responsable s’est emparé de la guitare, sèchement, laissant l’itinérant les mains vides. On peut comprendre pourquoi. Qui voudrait laisser un itinérant jouer d’une guitare de plusieurs centaines de dollars, d’autant plus qu’il venait de la salir, le manche montrant des traces visibles de ce « délit » ? À ce moment, je croyais que je venais d’assister à un moment crève-coeur. Le pauvre homme, dans le silence, a jeté son dévolu sur une autre guitare, probablement habitué à sa vie itinérante, qui l’oblige à n’avoir que très peu de possessions et habitué à ce que, chaque jour, on lui retire ce qu’il aime.

Contre toute attente, c’était plutôt pour aller accorder la guitare que le responsable lui avait enlevée des mains. Quelques minutes plus tard, l’itinérant a retrouvé sa guitare, et jamais le responsable ne lui a demandé de «ne pas la salir». Il ne l’a même pas nettoyée avant de la lui redonner, probablement par gentillesse. L’opprobre des gens, il le vit déjà régulièrement, pourquoi gâcher son moment de bonheur?

À vous, cher monsieur travaillant chez Jack’s Musique, qui m’avez redonné espoir et confiance en l’humanité.

Comme  le spécifie Monsieur Poirier, oui ce commerçant  nous « redonne espoir et confiance en l’humanité. » Il mériterait qu’on lui paie un billet d’avion pour aller expliquer à ce grand musée national français, ce qu’est l’accès à l’art pour tous. Mais l’attitude de Monsieur Poirier, auteur de l’article, me redonne aussi espoir et confiance en l’humanité, car il a su capter et témoigner, avec une très grande honnêteté, de ce à quoi il avait assisté. Il devrait aussi aller à Paris rencontrer la Direction du Musée d’Orsay !

Merci Messieurs, vous qui travaillez chez Jack’s Musique et vous Monsieur Poirier, de contribuer ainsi à faire tomber les préjugés contre la pauvreté.

Bernadette Lang – (Montréal, Canada)

Expulsés du musée

Ferdinand HodlerJe ne suis pas une « inconditionnelle » des musées, même si je peins moi-même.

Ce n’est pas un endroit agréable, là-bas on se sent regardé, épié et il n’est pas rare d’entendre murmurer dans son dos… Une fois de plus, on sent qu’en tant que pauvre on n’appartient pas vraiment à ce monde.

Un jour, c’était dans mon cours de peinture, une participante a dit être incommodée par mon « odeur ». La prof a pris ma défense en disant : « Elle a payé son cours comme vous tous !»

Les autres participants n’ont jamais rien dit et je suis restée en contact amical avec la plupart d’entre eux tout au long de ces années.

Il est important qu’on entre dans la culture et qu’on apprenne à comprendre les tableaux. Moi, j’avais développé une manière originale de visiter les musées. Je repérais une classe et son professeur et je me mettais derrière eux, un peu en retrait, puis j’ouvrais mes oreilles. Tout ce que les profs pouvaient raconter sur Kandinsky et tous les peintres renommés me fascinait à chaque fois. Les questions des élèves m’intéressaient aussi. Puis, quand la classe s’éloignait, je m’approchais du tableau pour m’en imprégner plus profondément…

Ce qui s’est passé à Paris, avec cette famille qu’on a expulsée du musée n’est pas correct tant de la part des gardiens que du directeur. On aurait pu trouver bien d’autres façons de se comporter respectueusement avec elle.

Les gens ne se rendent pas compte de ce que cela signifie pour certaines familles de ne pas avoir les moyens de se laver et de laver leur linge comme elle le voudrait. D’avoir accès à une machine à laver, d’avoir l’argent pour la lessive, etc… toutes ces choses ne vont pas de soi pour nombre d’entre nous. Les gens, même à peine plus aisés, sont tellement habitués à leur vie, qu’ils ne peuvent guère concevoir qu’il pourrait en être autrement. Je fais toujours l’expérience qu’ils n’en ont aucune idée.

Et ils ne peuvent même pas imaginer ce que vit l’une de mes amies dont le corps est ébranlé, mis à mal par la maladie. Elle ne veut plus sortir de chez elle. Elle ne peut tout de même pas continuellement s’expliquer face aux personnes qu’elle rencontre. Il lui faut un énorme courage pour se trouver face à d’autres. Elle espère toujours qu’ils se tairont par respect et pour ne pas la blesser. Mais parfois elle entend des commentaires, elle sent les regards qui pèsent sur elle. Lorsqu’elle en a parlé à son médecin, celui-ci lui a répondu :« Il vous faut apprendre à accepter votre corps, votre état comme il est, et fermer vos oreilles… ». C’est vite dit !

Et cela coûte tant d’énergie. Une énergie dont on aurait besoin pour bien d’autres choses. Pour ces personnes, la vie est devenue un vrai calvaire, un chemin de croix. Oui, il faut à chaque fois se surpasser pour sortir de sa maison, se retrouver au milieu des gens. Et pourtant, c’est surtout dans ces cas extrêmes qu’il serait bon de voir des oeuvres  qui vous redonnent l’énergie, vous relèvent…Voir la « vraie » Mona Lisa avec son mystérieux sourire qui vous suit où que vous vous déplaciez face à elle et qu’elle vous offre que vous soyez riche ou pauvre, instruit ou moins instruit. Les pauvres ont eux aussi droit au moins au sourire amical de cette femme-là…

C’est pourquoi, si je m’étais trouvée dans la situation de cette famille expulsée du musée, j’aurais certainement aussi protesté en criant face au directeur. Personnellement, je trouve qu’il devrait s’excuser auprès de cette famille. Je m’indigne face à cette expulsion et je m’indigne encore davantage devant l’attitude de tous ces gens qui ont assisté à cela sans rien dire, sans intervenir en sa faveur. Peut-être même que certains y sont allés de leur commentaire…

Au nom du droit à la culture, ce sont ces gens-là qu’on aurait dû mettre à la porte.

Le droit à la culture dépend de notre réussite du vivre ensemble.

Nelly Schenker avec Noldi Christen –  (Bâle – Suisse)

 

Vivre derrière les murs

Depuis quelques mois j’accomplis une (petite) partie de mon temps d’enseignant de français, en maison d’arrêt.

J’y ai beaucoup appris : d’abord que même si je travaille en prison j’ignore toujours ce qu’est vraiment l’incarcération. A tous ceux qui me disent, mi-admiratifs, mi- curieux, que c’est formidable ce que je fais, je tiens à répondre que ce qui est difficile, ce n’est pas de travailler en prison, mais d’y vivre.

J’ai découvert ensuite le bonheur de partager un temps de savoir avec ces hommes qui souffrent tant de l’isolement, des liens rompus et d’un avenir si brumeux pour ne pas dire ténébreux pour certains. Dans ces conditions, même si l’assiduité aux cours et le fait de passer un examen peuvent valoir quelques remises de peine, la principale motivation à travailler, écouter et apprendre ne peut être que personnelle et intime. Or semaine après semaine, je suis impressionné du travail consenti et des efforts fournis par ces prisonniers, et marqué par le contraste avec les jeunes collégiens que j’ai le reste de la semaine et qui ont tant de mal à donner sens au savoir.

Je garde en moi la douleur de voir comment la prison peut abimer l’être : lors d’un cours sur le passé, en décembre, je leur demande à titre d’exercices d’écrire une série de « je me souviens » sur leur année 2012 ; et personne n’écrit rien… Deux détenus finissent par m’expliquer gentiment que c’est normal, qu’ils n’ont pas de souvenirs puisqu’ils étaient incarcérés en 2012 !… Prison, négation de la vie ?

Comme dit un détenu : « en prison le plus dur c’est de vivre les choses au quotidien, jusqu’à en perdre ses repères. »

Enfin je veux témoigner de la culture et de la poésie de certains de ces hommes, qui deviennent manifestes lors des petits exercices d’expression que nous faisons régulièrement: un seul exemple :

« Je suis en colère et en galère

J’ai aimé, détesté

Il ne reste qu’à prier

Misère, galère, prière »

                Oui la prison c’est la misère dans le coeur et la misère sous les yeux; heureusement qu’il reste la liberté de lever les yeux vers le ciel…

Sébastien Billon  (Angers –France)