Tous héritiers de cette histoire

Par Jacqueline Plaisir

Sénégal

Jacqueline Plaisir est volontaire permanente d’ATD Quart Monde. Elle a longtemps été impliquée dans l’équipe d’Haïti, puis dans celle de la Délégation générale. Actuellement dans l’équipe de la Région Afrique, elle a eu l’occasion de visiter la maison des esclaves sur l’Ile de Gorée avec des membres du Mouvement.

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Écrit dans le livre d’or de la Maison des esclaves de Gorée, Sénégal, Novembre 1987.

 

Quelques jours après mon arrivée à Dakar, avec mon mari, je découvrais le lieu d’où mes ancêtres avaient été arrachés à leur communauté, à leur terre, pour être déportés de l’autre côté de l’océan. De la porte du non retour, je contemplai la mer qui avait englouti tant de désespoirs. Cette mer indéfiniment mouvante fut un refuge pour ceux qui voulurent se soustraire aux tortures, pour d’autres, elle fut la lugubre complice des vendeurs d’Humains, se débarrassant de corps trop faibles pour être rentables. Je contemplai l’étendu de l’océan, sans fin, sans repères comme nos siècles sans mémoire.
Je suis de ce peuple rescapé de l’enfer, créant sa propre histoire de bribes de souvenirs sauvegardés malgré la ronde imposée autour de l’arbre de l’oubli à l’arrivée dans le « nouveau monde ». Nous sommes de ce peuple des survivants, réinventant la vie là-bas, de l’autre bord de la mer, loin de notre terre originelle, terre de nos ancêtres. Que ne nous a-t-il pas fallu traverser pour continuer à exister ? Est-il trop tard pour retrouver la mémoire ? De retour sur notre continent encore meurtri, ne pouvons-nous pas nous asseoir, sous l’arbre à palabres pour se dire, avec nos mots, ce que nous pouvons saisir des méandres de nos destins ?

 

A l’écart des compagnons, j’ai pleuré en silence, j’ai gémi en cachette, je me suis recroquevillée dans le trou où l’on abandonnait les réfractaires, collée aux murs de la salle des jeunes pubères que l’on ménageait comme prometteuses de plus copieux bénéfices. Je suis restée un temps en silence, laissant défiler sous mes yeux une multitude de visages, des miens, et de ceux qui m’ont fait découvrir le sens du courage et de la dignité face à la misère qui harcèle et face à laquelle l’on résiste dans un héroïsme sans reconnaissance. Ils sont de ce peuple fier qui refusa l’ignominie de l’esclavage et qui fit naître la première république noire. Ils sont d’Haïti. Ils sont Haïti. Ils sont mes maîtres à l’école de la vie.

Ils m’ont ouvert les yeux sur tant de souffrances qui perdurent à travers le monde. Tant d’injustices parce que des hommes, certains fous de pouvoir, cupides, d’autres insensibles et ignorants, ou tout cela à la fois, se mettent à mépriser leurs semblables, et ainsi les traiter en inférieurs, les acculant à la honte et l’indigence. Comme l’esclavage et l’apartheid, dénis d’humanité, la misère est violence.

Mon mari est revenu vers moi et nous nous sommes mêlés aux autres. Nous étions là, du Sénégal, de Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Centrafrique, Tanzanie, République démocratique du Congo, Rwanda, France, Angleterre, Canada, tous héritiers de cette histoire, ayant choisi notre lignée : celle des tisserands, convaincus comme Amadou Ampaté Ba que «de même que la beauté d’un tapis tient à la variété de ses couleurs, la diversité des hommes, des cultures et des civilisations fait la beauté et la richesse du monde», et qu’il nous reste à explorer cette richesse qui nous vient de ceux qui vivent les humiliations et les violences de la misère. La richesse de leur savoir forgé à lutter pour la dignité humaine, fondement des droits de l’homme.

Nous avons déambulé encore un peu dans les couloirs de la maison des esclaves, en silence. Elle est témoignage pour que jamais l’indifférence n’ensevelisse notre espoir qu’un jour l’humanité rayonne de la richesse de tous ses membres, dans la multitude de ses cultures sans que personne ne se sente supérieur ou inférieur à l’autre.

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Joseph Wresinski sur l’Ile de Gorée, 1987

 

Le temps des cerises …

CerisaieJ’étais très ému ce soir de représentation de la pièce de théâtre, « la Cerisaie » de Tchekov. Une grande maison de maître russe, entourée de douzaines de cerisiers, mais sur le déclin. Les propriétaires appauvris attendent sa vente, les arbres sont vieux et ne portent plus beaucoup de fruits… Loin le temps des grands étés de fêtes, des gâteaux et liqueurs et autres produits du verger vendus à travers la moitié du pays.

Pourquoi étais-je si ému ? Était-ce parce qu’enfant j’adorais moi-même aller cueillir les cerises  tout en haut dans les couronnes, perché sur de longues échelles avec l’impression de toucher le ciel, le soleil … ?                                                                                                                                                                                                 Plus tard, quand j’avais 15 ou 16 ans, la propriétaire a vendu notre ferme et les cerisiers, pommiers, pruniers ont été arrachés l’hiver suivant, pour faire place à la construction d’un nouveau quartier tourné vers la ville voisine… Je me souviens de ma révolte ! L’impression que l’on m’avait arraché un bout de mon propre cœur. Mais l’histoire allait de l’avant sans nous. On n’était que de petites gens qui louaient la terre ;  pire, mon père dans cette histoire-là, n’était qu’une sorte de valet sans voix.

Sur scène, chez Tchekov, il y a le vieux domestique, fidèle à la famille du domaine et leur esclave dans la vieille Russie. Interprété avec une très grande présence par un paysan âgé, mon voisin, qui aujourd’hui se pose à son tour beaucoup de questions sur l’avenir des paysans de partout. Son questionnement se tourne parfois vers les enfants de la pauvreté qui ont été placés dans des familles paysannes chez nous, jusque dans les années 70. Pour une partie d’entre eux, comme de petits esclaves modernes…                                                                                                                                                 Après la vente de la Cerisaie quand toute la maisonnée s’en va, le vieux « moujik » se retrouve barricadé derrière les portes… on l’a oublié tout simplement ! On pressent, on sait, qu’il va mourir ainsi, quand les lumières s’éteignent et que le rideau tombe.

Interpellé, je suis allé chercher un peu plus d’informations sur cet écrivain, Anton Tchekov, que je connaissais peu et que l’on me disait être apolitique. Et j’ai découvert avec émotion que le père de son père avait encore vécu cet esclavage en Russie, et que – même une fois libéré – son père n’a jamais pu se défaire de ses chaînes de l’enfance. Trop peu instruit et surtout meurtri par ses souvenirs, il est resté tout en bas de l’échelle sociale, n’arrivant guère à nourrir sa famille et battant ses enfants dans des moments noirs de désespoir. Mais j’ai appris aussi que Tchekov, jeune médecin-écrivain,  nourrissait toute sa famille, son père et sa mère …  Et qu’aux gens pauvres, qu’il recevait en priorité dans son cabinet, il ne voulait pas faire de factures.  Il n’a jamais oublié d’où il venait, comme tant d’autres personnes dans ce monde, pour lesquels j’ai un immense respect.

Combien de gens dans mon pays, la Suisse si riche aujourd’hui, s’enracinent aussi dans de telles histoires, si l’on jette un regard deux, trois ou quatre générations en arrière? Pas loin de la  majorité. Et pourtant, et cela m’inquiète, beaucoup trop semblent l’avoir oublié ! C’est un vrai malheur, car ils ne comprennent plus ceux qui doivent continuer à se battre contre la misère aujourd’hui parmi eux, ni ceux qui viennent frapper en désespoir aux portes du pays…

Noldi Christen –  Suisse

Des « livres » méconnus révèlent l`esclavage dont on ne parle pas

Un simple regard sur le fonctionnement de la société actuelle suffit pour comprendre que son parcours évolutif a connu deux directions inverses et opposées.D’un côté, on a assisté à des progrès technologiques incontestables : à chaque minute qui passe, à travers le monde, des innovations sont en cours de conception, d`autres en cours de développement.  Nul ne saurait facilement remettre en cause la croissance économique et infrastructurelle d’après la deuxième guerre mondiale. Sur ce plan l’humanité a parcouru une courbe croissante.

De l’autre côté, vis-à-vis des aspects importants de la vie en société, cette évolution est restée constante pour certains pays et pour d’autres, elle a dégringolé.

A travers l’Histoire  l’humanité a mis fin à son humiliante et désastreuse catastrophe à savoir « l’esclavage« . Cependant, dans leurs réflexions, les plus pauvres nous révèlent « la misère » comme une forme d’esclavage ignoré et en appellent à la mobilisation ainsi qu’à l’engagement de tous pour son éradication.

Jean-Bosco, de la RCA dit : « quand un pauvre dit à un riche :-  je travaille du matin au soir mais  je ne peux pas manger, un riche ne peut pas l’entendre. Il faut donc amener les riches à comprendre la souffrance des autres, il faut les aider à comprendre comment « marche » le monde…

 …Par exemple au moment où un pauvre continue à travailler dans le grand soleil, ceux qui ont des moyens peuvent aller se reposer à l’ombre. …Notre conseil de pauvre est un conseil vraiment approfondi, du cœur. Si j’approche ceux qui ont les moyens pour leur donner des conseils sur ce que je suis en train de subir, s’ils savent vraiment la souffrance, alors ils peuvent t’approcher aussi pour t’aider ou pour avancer. Les pauvres sont comme des livres. Ils sont des archives. Quand on ne cherche pas un pauvre, c’est comme si on cherche à perdre son intelligence« .

Rosette, de la Tanzanie: ”…l’extrême pauvreté ce n’est pas seulement en Afrique, mais aussi en Europe et en Amérique. J’étais très surprise de voir des gens vivre sous un pont en Europe ! Je croyais qu’en Europe tous les gens étaient riches. Après je me suis demandé « la misère que nous vivons, c’est quoi ? » Jusqu’à ce jour j’avais bien vu que toutes les choses que j’avais essayées dans ma vie ne marchaient pas et je pensais que c’était normal, que la vie était comme ça, et puis j’ai compris que c’était ça la misère. Jusque là, je travaillais, je gagnais un peu d’argent mais pas assez même pour la vie de tous les jours, et je pensais que c’était normal. Et ce jour-la j’ai compris que ce que je vivais, n’était pas normal, j’ai découvert que l’extrême pauvreté n’est pas une condition normale.Avec leurs faibles moyens, les pauvres peuvent juste survivre, mais leur vie ne peut pas changer ».

Dans l`esclavage comme dans la misère aujourd’hui, les conditions de vie sont inhumaines. Dans le premier cas, elles étaient directement et volontairement imposées  alors que dans le second elles sont implicites.

Ceux qui connaissent la situation proposent des pistes simples de solution :

Rosette : “L`esclavage a pris fin après des siècles. La misère peut s`arrêter  mais pas aujourd’hui ou demain. C`est après des générations et des générations. C`est lorsque la société entière aura une vision commune vis-à-vis d`elle et acceptera de se rassembler pour y mettre un point final”.

Jean-Bosco : » Il faut qu’on s’assemble parce que nous sommes tous des personnes et nous pouvons aider les autres à comprendre ».

Des réflexions comme celles-ci sont légion à travers le monde mais sont peut-être passées sous silence. Des réflexions qui ne cherchent nul prix quelconque de littérature, seulement à militer pour un monde juste.

“La misère est l’oeuvre de l`homme” elle peut prendre fin si la société s`appuie sur les capacités de tous. Qu`en pensez-vous?

René MUHINDO  (Bukavu, République Démocratique du Congo)