Incarcération en masse à la Nouvelle Orléans

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Photo net, crédit: Shutterstock.com

Maria Victoire
Nouvelle Orléans

Ce n’est pas un secret ! Chaque soir, un demi-million de personnes dorment dans une cellule de prison aux États-Unis, parce qu’elles sont trop pauvres pour payer leur caution. Aux États-Unis, le versement d’une caution fixée par le juge permet de rester en liberté le temps que la peine soit prononcée. Un système qui représente une injustice sociale en condamnant ceux qui n’ont pas les moyens de payer la caution à l’emprisonnement même s’ils sont innocents, et en les exposant à de graves conséquences économiques et familiales.

Mme Louise, mère de sept enfants, vit à la Nouvelle Orléans, la ville au taux le plus élevé d’incarcération au monde. Elle a changé trois fois d’emploi en trois mois parce qu’elle devait accompagner son fils au tribunal. D’ailleurs, elle a du mal à trouver l’argent pour payer la caution.

La plupart du temps, le juge a reporté l’audience sans raison et sans préavis. Mme Louise s’indigne:  » Qui contrôle les juges? La caution est trop élevée, je ne peux pas la payer. Je ne peux même pas payer mon ticket de bus! Je suis malade, nous sommes tous enfermés dans ce système judiciaire ! Quand mon fils est en prison, c’est comme j’y étais moi-même. Je ne peux ni manger, ni dormir. » La caution devient de plus en plus un fardeau et nuit aux plus pauvres, économiquement et psychologiquement.

Un projet de loi « No Money Bail Act» a été présenté par le député Ted Lieu afin d’aborder la question de la caution qui enferme les pauvres détenus noirs et leurs familles en raison de leur incapacité à la payer à temps.

C’est un moment critique pour la réforme judiciaire. The « Orleans Parish Prison Reform Coalition » (un collectif pour la reforme carcérale), la « American Bail Coalition », d’autres organisations communautaires et les chefs du gouvernement appellent à une réduction de l’incarcération et à la recherche d’approches alternatives qui répondent mieux aux besoins de toutes les communautés.

Ce que les autorités n’avouent pas et qui n’est pas visible dans leur réforme carcérale c’est que la caution punit les gens parce qu’ils sont pauvres, et peut faire que les gens perdent leur emploi, leur maison ou même leurs enfants. Incarcérer les pauvres pendant des semaines, des mois et des années pour des petits délits non-violents (drogue par exemple) détruit un grand nombre de familles vivant dans la pauvreté et n’assure pas la sécurité de la ville. La prison est aussi une affaire privée qui rapporte aux autorités locales. Cela entraîne des incarcérations abusives. Par ailleurs, la libération « sous probation » est très contraignante, il faut que le prisonnier aille rendre compte de ses actes chaque semaine par un test d’urine. Si on n’a pas satisfait les exigences à la lettre, on retourne en prison. C’est le « re-entry charges » et c’est plus dur. Les plus pauvres se retrouvent ainsi bien souvent dans un tourbillon d’injustices.

Au début de 2016, une proposition finale pour réduire l’incarcération en masse et les disparités raciales et ethniques du système judiciaire a été adoptée par la Fondation MacArthur (3) pour l’examen d’une deuxième ronde de financement – entre $500 000 et $2 millions par an, pour la mise en œuvre du plan sur deux ans.

Les personnes vivant dans la pauvreté sont les dernières à en être informées et à savoir comment elles vont bénéficier de la réforme. Tant que les personnes vivant dans la pauvreté ne font pas partie de la réflexion et dans la prise de décision de la réforme judiciaire, cela ne fonctionnera pas. C’est injuste ! On doit agir pour arrêter l’incarcération en masse des pauvres!

 

Une loi contre la discrimination anti pauvres : une victoire oui, mais sans Gaëtane.

Pascal Percq

France

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Les membres d’ATD Quart Monde après le vote à l’Assemblée Nationale de la loi sur la discrimination pour précarité, le 14 juin 2016 (ph. Carmen Martos)

Il y a quelques jours, le mardi 14 juin 2016, l’Assemblée nationale a voté la proposition de loi instaurant un 21è critère de discrimination, celui de la discrimination à l’égard d’une personne « en raison de sa particulière vulnérabilité résultant de sa situation économique, apparente ou connue de son auteur ». Le texte adopté est identique à celui voté à l’unanimité en juin 2015 par le Sénat.(cf article sur le site d’ATD Quart Monde en France)

En d’autres termes le Parlement français à la suite de quelques autres États européens reconnaît et condamne l’existence d’une forme de discrimination méconnue à l’égard des personnes pauvres. Désormais la France reconnaît 21 critères de discrimination (« critères prohibés »).

Selon la définition du Défenseur des droits : « Une discrimination est une inégalité de traitement fondée sur un critère interdit par la loi (sexe, âge, état de santé…) et dans un domaine cité par la loi (accès à un service, embauche…). »

La pauvreté est souvent vue comme un facteur d’injustice, mais la discrimination qu’elle engendre est plus méconnue. Pourtant, bien des accès aux droits fondamentaux (logement, santé, emploi, éducation) ou autres (culture, vacances) sont bafoués par peur des personnes pauvres ou par présomption d’incapacité.

Nombre de personnes en grande pauvreté vivent cette réalité depuis des lustres. Une honte de plus, une injustice de traitement encore plus flagrante quand elle concerne les enfants non admis dans une école parce que leurs parents sont au RSA. Refus de location de logement alors que le loyer serait couvert par les aides au logement, discrimination à l’embauche pour les personnes dont le CV montre qu’elles sont passées par un centre d’hébergement ou une entreprise d’insertion, refus de construire des logements sociaux. C’est aussi ce cabinet médical qui affiche son refus d’admettre les patients recourant à la CMU (Couverture maladie universelle) ou à l’AME (aide médicale d’Etat). Ou encore ce lieu de vacances qui vous refuse « parce qu’ici on n’accepte pas n’importe qui… ». C’est également ce quartier parisien très huppé qui refuse la construction d’un foyer d’hébergement et enregistre même en mairie –en toute illégalité- les pétitions « contre » relayant ainsi la vindicte sectaire. Désormais de tels actes sont répréhensibles : au même titre que les atteintes selon les autres critères susceptibles d’ouvrir le cas échéant des poursuites judiciaires (comme pour la religion, le sexe, les origines, le genre, le handicap, etc.). L’image négative qu’engendre cette discrimination est aussi à l’origine de nombreux non recours aux droits.

Ce vote, résultat d’une action menée de longue date par ATD Quart Monde – avec d’autres – notamment depuis le lancement en 2013 de la pétition www.jeneveuxplus.org – vise non seulement la possibilité d’un recours mais surtout de sensibiliser dans l’opinion publique le message que cette discrimination est aussi inacceptable que celles qui touchent les étrangers ou les homosexuels.

Ce vote du 14 juin 2016 est donc bien une victoire sur l’effectivité des droits mais aussi une victoire contre le mépris. Une victoire qu’aurait aimé partager Gaétane militante d’ATD Quart monde qui fut une des premières à témoigner devant la Halde puis devant le Défenseur des droits de tels « traitement de défaveur ». Condamnée à survivre dans un logement avec fuites, sans chauffage, humide et trop cher pour ce qu’il était, elle savait de quoi elle parlait Gaétane, elle qui avait connu ce dédain, ce mépris, ce rejet, ces humiliations à répétition, ces refus successifs sans autre explication qu’un « non, il n’y a rien pour vous » ; à rester plantée là devant le guichet avec en plus le sentiment d’encombrer la file d’attente… Gaétane, ce vote du 14 juin 2016, elle n’a pu en partager la joie : elle est décédée quelques mois plus tôt, à 43 ans.

Ce vote étant acté, il faut maintenant que cette possibilité de recours soit mise en œuvre : le combat n’est pas fini. Il faut maintenant dénoncer ces situations, œuvrer auprès de l’opinion publique pour que chacun prenne conscience que cette discrimination est aussi inacceptable que toute autre discrimination.

Une discrimination si ignorée qu’elle ne peut même être nommée. L’Académie française n’ayant pas de mot pour le signifier, depuis le 6 juin, à l’appel d’ATD Quart Monde avec la campagne #UnNomPourDireNon des centaines d’internautes proposent leur mot pour nommer cette discrimination « anti pauvres ». Chacun est invité à participer au sondage en cours pour proposer un nom…

Un nouveau regard

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Blaise N.

Cameroun

J’ai partagé cette histoire avec les jeunes d’un Lycée Français à Yaoundé. Il s’agissait de leur parler des difficultés d’une jeunesse défavorisée au Cameroun. A la fin de mon exposé, j’ai été particulièrement touché par la réaction d’une jeune lycéenne.

J’ai rencontré ce jeune garçon âgé de 14 ans il y de cela six ans en prison. J’y faisais du soutien scolaire et j’étais aussi un relais entre les familles et ces jeunes détenus. Notre jeune ami était connu sous le pseudonyme de « Big heart » (gros cœur) à cause de son caractère difficile et de ses ambitions sans cesse démesurées. Big heart comme tous les mineurs de la prison était très intelligent. Cela m’ a emmené à m’intéresser davantage à lui afin de connaître son histoire. Pour cela il fallait créer une bonne dose de confiance pour avoir un peu de vérité de sa part. En prison ils ne vous diront jamais les vrais mobiles de leur condamnation. Il m’a affirmé qu’il avait été conduit en prison pour vol dans une boutique. Il a eu juste le temps de voler une boite de sardines et une barre de chocolat. Surpris par les cris de la population, il fut attrapé et battu sérieusement. Conduit dans un commissariat, il fut déferré en prison sans jamais être jugé. A l’époque des faits, il avait 12 ans et vivait chez son oncle…

Cette même année je décidai de le présenter à un examen (le certificat d’Études primaires) qu’il eût très brillamment. J’entrepris alors une action chez le juge afin qu’il soit libéré. Ce qui fut fait. A sa sortie de prison nous sommes allés rendre visite à sa famille. Sa maman vivait dans un village. Frappée d’une cécité, elle était aveugle à 36 ans. La famille de Big Heart vivait très pauvrement. Sa maman avait 4 enfants et Big heart en était l’aîné. Sa famille ne survivait que grâce à un petit champs tenu par sa grand mère derrière la maison. Elle n’avait jamais su que leur fils avait séjourné en prison alors qu’elle l’avait laissé chez un oncle pensant lui donner un avenir en ville…

Je rentrai très bouleversé de cette visite. Il me fallait alors trouver une famille d’accueil à mon jeune ami. Mon ambition étant de lui donner une scolarité normale.Toutes mes tentatives furent négatives. Les réactions des familles étaient les mêmes : « C’est dangereux! » « Ah non c’est un ancien prisonnier » « Non j’ai peur pour mes enfants…« Je fus obligé de le ramener chez son oncle contre le gré de Big Heart. Entre temps, j’étais appelé à d’autres obligations hors de mon pays.

Après trois semaines d’absence, je revins tout brûlant d’envie de revoir mon protégé. Je me rendis directement chez son oncle. Big heart n’était plus là. Sa famille non plus n’avait pas d’informations à son sujet. Je me rendis dans les postes de gendarmerie et dans les différents hôpitaux à sa recherche. Je ne le vis point.

Quelque temps après, je repris mes activités à la prison. Me rendant alors au quartier des mineurs, Big heart m’aperçut et se dirigea vers moi sans que je ne me rende compte. Je pouvais imaginer tous les scénarii sauf celui de revoir Big Heart à la prison. Pourtant c’était bien ce qui se déroulait. Le temps de réaliser que c’était Big heart qui s’avançait vers moi il se jeta sur moi et me serra très fort. J’étais sans voix. Il me regarde, sourit et me dit : « Écoute je vais tout te dire. Ne me pose pas de questions. Je suis à l’aise ici. Personne ne me jette un regard méchant, ne m’insulte pas et ne me rejette. Je suis en sécurité. En liberté c’était tout le contraire…Tout le quartier m’insultait. J’étais traité de voleur. Tous les parents demandaient à leurs enfants de ne pas jouer avec moi en leur disant que j’étais un dangereux criminel. Même dans ma maison, on ne m’a pas donné de lit. Je dormais sur le sol. Il m’était interdit de m’asseoir avec les autres enfants. Je n’avais pas de repas. Non ! c’était trop dur pour moi. Il fallait que je retourne en prison. C’est alors que j’ai décidé de voler dans un étalage de chaussures. J’ai pris juste un pied de chaussures et je me suis enfui. Face à la population qui me suivait, je suis allé me réfugier dans un poste de gendarmerie.Voilà, à cause d’un pied de chaussures, à cause du regard des hommes, du jugement des personnes je suis retourné en prison. Personne ne m’a rejeté ici. »

A la fin de ce témoignage une lycéenne prit la parole : « Je suis très touchée par ce témoignage car ce sont les personnes comme moi qui avons remis Big Heart en prison à cause de notre regard figé, rempli de préjugés et même parfois de haine. Dès aujourd’hui je prendrai la peine de me rapprocher de ces enfants en difficulté, de parler avec eux pour pouvoir mieux les comprendre. Mon regard va changer maintenant… »

Nous connaissions nos noms

conociamos nuestros nombres

Beatriz Monje Barón,

Ville de Mexico

Article du blog Cuaderno de viaje

Ville de Mexico. Sept heures vingt du matin. Comme chaque jour, je prends ce petit chemin pour retourner à la maison après avoir déposé mes enfants devant la porte de l’école. Fraîcheur d’une ville qui s’éveille, encore tranquille, parfum léger de la mandarine dans les mains du marchand de fruits du coin de la rue. Je marche.

Sur le trottoir d’en face, un jeune trébuche et s’effondre sur la chaussée. Je me dis que c’est le jeune du kiosque à journaux et je l’imagine se lever et retourner à ses journaux. Mais il ne se lève pas et une voiture, puis une autre, sont forcées de l’esquiver. A ce moment-là, un homme approche, lève la jambe droite comme un athlète qui s’apprête à sauter une haie et l’enjambe, d’abord avec la jambe droite puis avec la jambe gauche. Il l’enjambe et continue sa route. Vers où ? Vers quelle humanité se dirige-t-il ? Vers quelle humanité nous dirigeons-nous ?

Des années auparavant, j’avais eu l’opportunité de discuter à Dublin (Irlande) avec Keith. C’était l’un des mille acteurs de la recherche participative mise en œuvre par ATD Quart Monde. Nous nous demandions ce que signifiait le mot violence dans le contexte de la pauvreté, nous essayions de rompre le silence et de rechercher la paix. Nous disions : la misère est violence. Keith disait :

« A l’âge de dix ans, je me suis enfui et je suis parvenu à rejoindre le poste de police, en pensant que ça serait un lieu sûr. Je n’ai pas pu entrer et je suis resté dans les escaliers en espérant pouvoir obtenir de l’aide. Personne n’a fait attention à moi, et même pire, les policiers qui entraient et sortaient du bâtiment m’enjambaient. Personne ne s’est demandé ce qu’un enfant faisait ici et personne ne s’en préoccupait. Si quelqu’un passe par-dessus un enfant allongé dans l’escalier, c’est qu’il ne le voit pas comme un petit être humain, ni comme un être humain tout court. »

Au cours des travaux de construction collective du savoir, de plus en plus de personnes vivant dans la pauvreté décrivirent le fait de ne pas être reconnus comme des êtres humains comme une violence quotidienne et inhérente à la vie dans la pauvreté : « Traiter quelqu’un comme un animal, c’est ce qui touche le plus une personne » ; « Les plus pauvres ont été déplacés autre part, comme des ordures qu’on ramasse » ; « Il n’y a pas de noms pour nous, juste des numéros » ; « Non seulement je n’avais rien, mais en plus j’avais été réduit à rien ». Animaux, ordures, numéros, rien : « Comme si pour eux, nous n’étions pas des êtres humains ».

Tout au long du travail de recherche, les uns et les autres, de discussion en discussion nous ont dit : « Je suis un être humain ! ». Cri et résistance de l’être humain qui doit affirmer qu’il en est un, car il n’a pas été reconnu comme tel. « Dans la mort, comme dans la vie, nous n’avons pas de dignité. Et pourtant, nous sommes des êtres humains ».

Comment l’humanité peut-elle continuer son chemin pendant qu’un homme, étendu sur la chaussée, se voit obligé à affirmer en silence : « Je suis un être humain ! » Comment une humanité qui ne reconnaît pas la dignité pour tous peut-elle exister ?

Comme Keith, Guillermo est aussi un homme pauvre. Ce matin-là, il s’était fait une entorse à la cheville. Si une personne enjambe un homme étendu sur la chaussée, c’est qu’elle ne le voit pas comme un être humain. Guillermo et moi nous sommes rencontrés de nouveau ce soir-là, quasiment dans le même coin de rue à l’odeur de mandarine et de journaux. Nous connaissions nos noms. Et nous marchions.

Discrimination : une reconnaissance qui interpelle

Une première victoire au Sénat qui réjouit les militants du Quart Monde

Une première victoire au Sénat qui réjouit les militants du Quart Monde

François Phliponeau

France

Avant de partir en vacances cet été, les sénateurs ont approuvé une proposition de loi reconnaissant la précarité sociale comme une discrimination.
Comme le disait Yannick Vaugrenard dans sa présentation, c’est la reconnaissance que « Les personnes en situation de pauvreté et de précarité sont d’abord et avant tout des victimes. Des victimes, qui subissent une double peine puisqu’à la pauvreté s’ajoute la discrimination dans tous les domaines : santé, logement, emploi, formation, justice, éducation, vie familiale, exercice de la citoyenneté et relations avec les services publics. »
Cas rare dans l’hémicycle, personne n’a voté contre ce texte, qui doit maintenant être présenté à l’Assemblée Nationale pour faire force de loi.
Micheline et Colette, militantes du Quart Monde, étaient émues aux larmes. Le point serré, bras levé puis abaissé d’un mouvent sec, Micheline laissait éclater sa joie : « YES, YES… Evidemment, il faut continuer la bataille, mais c’est formidable ce que l’on a vécu aujourd’hui… » Colette lui répondait : « Des jours comme ça, ça n’arrive qu’une fois dans une vie ». Des enfants interdits de cantine parce que leurs parents sont chômeurs, des médecins qui n’accordent pas de rendez-vous à des malades parce qu’ils ont la CMU, des CV ignorés parce que le postulant vit dans un centre d’hébergement… Ces attitudes devraient enfin être hors-la-loi.
Mais les textes ne suffisent pas. Cette reconnaissance doit nous interpeller. ChacunE de nous doit convaincre les personnes qui l’entourent que les discriminations sont contraires à l’intérêt général, que l’on a tout à gagner d’un autre « Vivre ensemble ». Les mentalités doivent évoluer, il faut en finir avec les idées fausses dont sont victimes les personnes « pauvres ». (*)

(*) Voir le livre « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté.» (Editions de l’Atelier et Editions Quart Monde) – 5 euros

Katrina,10 ans après

 Comme un éléphant invisible qui crie dans le silence…

Manifestation un an après l'ouragan Katrina :

Manifestation un an après l’ouragan Katrina : « des maisons, des écoles, du travail – pas des prisons »

Maria Victoire

NEW ORLEANS, LOUISIANA

Comment peut-on parler de développement durable après une catastrophe naturelle ou humaine quand une population est laissée à l’écart de tout développement ? Comment peut-on parler du réchauffement climatique sans prendre en compte les familles les plus pauvres qui seront encore une fois les premières touchées par les catastrophes et ne pourront pas rebâtir leurs vies après ?

Voici quelques réflexions tirées de mon expérience de volontaire d’ATD Quart Monde habitant à la Nouvelle Orléans au moment de la catastrophe de l’ouragan Katrina et impliquée du mieux que j’ai pu pendant des années et des années dans tous les efforts du Mouvement ATD Quart Monde pour soutenir toutes les familles en situation de pauvreté que nous avons connues, pour les relier entre elles et avec d’autres.

Le 29 Août 2015 les médias feront la UNE sur la reconstruction de la Nouvelle Orléans dévastée par l’ouragan il y a dix ans de cela. Bien que la ville s’est remise de cette catastrophe, il ne faut pas ignorer l’ «éléphant invisible » qui se cache derrière le développement durable de la Nouvelle Orléans. 

Lorsque le monde a pleuré avec les plus pauvres laissés derrière pendant l’inondation, il a vite oublié la vie de ces familles. Où sont-elles ? Que sont-elles devenues ?

Comme dans tous les lieux de misère à travers le monde, les plus pauvres habitent dans des taudis à la périphérie de la ville, sur des terrains glissants où tout est inaccessible : l’école, le travail, les hôpitaux etc… Tout est loin ; tout est lourd à porter. Ils habitent des lieux où règne l’insécurité. Pourtant c’est là qu’ils ont construit leur vie, qu’ils ont tissé des relations entre voisins, bâti des solidarités. La ville n’a vu que la culture de la violence qui régnait dans ces quartiers et en a profité après l’ouragan Katrina pour démanteler tous ces lieux de misère, les privant ainsi de leur culture de survie. Les plus pauvres en paient le prix lourd.

Une catastrophe naturelle comme l’ouragan Katrina a été l’occasion pour l’Etat de mettre en œuvre leur plan machiavélique en poussant davantage les personnes pauvres hors de la Nouvelle-Orléans ? Comme un sénateur disait, « Ce que nous n’avons pas été capables de faire (démolir les appartements), Dieu l’a fait pour nous.»

Ils voulaient se débarrasser des «Welfare Queens » (les reines de l’assistance sociale). Ces mères qui survivent dans ces quartiers insalubres étaient-elles une menace pour toute la ville ?
Au nom du développement durable et de la « gentrification », HANO (organisme pour les logements sociaux) a saisi l’opportunité de démolir 5000 logements sociaux qui ont été remplacés par 3000 logements de revenu mixte, laissant ainsi les personnes les plus pauvres sans relogement. Ils savaient bien que les nouvelles lois, les loyers élevés, les restrictions et toutes les normes nécessaires pour être admis à vivre dans ces nouveaux appartements empêchaient d’emblée les plus pauvres de revenir dans leur quartier.

Actuellement, ils sont agglomérés et errent dans des lieux de misère à la Nouvelle Orléans Est. Ils se retrouvent impuissants à réclamer leur dû.

Malgré la pression des organisations non-gouvernementales qui luttent pour une justice sociale et équitable, les autorités dans leur manière de penser font la sourde oreille. Ils ignorent « l’éléphant invisible » qui crie en silence à l’accaparement de leurs lieux de misère, de leurs écoles publiques, de leur centre de santé. Nous pouvons faire une longue liste de tout ce qui a été enlevé aux familles les plus pauvres.

Pour le dixième anniversaire de l’ouragan Katrina, les projecteurs se tourneront encore une fois vers la Nouvelle-Orléans tandis que le Maire fera l’éloge de la reconstruction de la ville, nous écouterons ce qu’en disent les familles vivant dans la pauvreté comme Eula Collins : « Au fait rien n’a changé pour moi sinon que l’évacuation était une bonne chose pour mes deux derniers enfants ; ils ont pu avoir une bonne éducation en étant au Texas, ils sont maintenant au lycée. Depuis mon retour à la Nouvelle Orléans j’ai changé de maison en maison, habitant avec d’autres tout comme je suis sans-abris. Ce n’est pas une vie. » Elles réveilleront l’éléphant invisible qui crie en silence.

Certains disent encore, « l’ouragan Katrina a été un désastre dans nos vies ; aujourd’hui encore il reste un désastre. Une catastrophe destructrice de nos vies. »

La géographie de l’échec scolaire

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Pascal Percq, France

 

« Le jour de la rentrée, les enfants sont beaux. Les parents se sont ingéniés à les habiller de neuf pour dire tout l’espoir qu’ils mettent dans une nouvelle année qui commence » écrit Martine, militante en Normandie. Ce jour « heureux » de la rentrée est souvent suivi hélas de grandes désillusions.

En France, cette année, deux accrocs importants marquent cette rentrée scolaire : la réforme des rythmes scolaires et l’accueil de tous les enfants. Sur les rythmes scolaires : thème polémique, on observe deux aspects, l’un, positif qui favorise l’accès à certaines pratiques pour des enfants de familles à faibles ressources et l’autre, négatif, qui accentue les inégalités d’une commune à l’autre. Sur la scolarisation de tous les enfants, on constate que le consensus national sur « l’école pour tous avant 16 ans » est largement entamé par le sort fait aux enfants Roms dont plus de la moitié ne sont pas scolarisés souvent en raison d’obstacles placés par les maires sur le chemin de l’école, dissuadant les parents de pouvoir les y inscrire.

Revenons sur les inégalités permanentes.

Dans une récente étude publiée cet été, le Ministère de l’Éducation nationale dresse une « géographie de l’école » qui souligne le lien entre les territoires et le niveau de formation 1. Celui-ci n’est pas sans rapport entre l’élève et son environnement plus ou moins propice à la réussite scolaire. L’étude prend en compte quatre indicateurs : l’environnement économique et social, le contexte scolaire, les moyens et les ressources humaines, les parcours scolaires et les résultats. Affinée au niveau cantonal, l’analyse porte sur sept autres variables de conditions de vie : le niveau du revenu, le taux de chômage, la précarité de l’emploi, le niveau de diplôme des parents, le taux de familles monoparentales et de familles nombreuses ainsi que les conditions de logement.

Le résultat est impressionnant. Alors que les détracteurs de la réforme des rythmes scolaires critiquent des inégalités dans les activités périscolaires laissées à la charge des communes, la lecture de cette étude confirme que de multiples inégalités à l’école existaient déjà, illustrées au niveau de la trentaine d’académies, des régions, des départements ou des cantons. Tous les élèves n’ont pas les mêmes probabilités de décrocher leur bac, ou de se retrouver en échec scolaire, suivant leur lieu d’habitation, leur milieu socio-économique et leur structure familiale.

On apprend par exemple que la proportion d’élèves en retard à l’entrée en sixième s’échelonne entre 8 % et 47 % (la Guyane). Dans les académies de Grenoble et de Besançon, elle est en moyenne inférieure à 10,5 %. Dans celles d’Amiens et de Reims, elle se situe entre 12 % et 15 % et. Le risque de terminer sa scolarité sans aucun diplôme varie du simple au triple. À Paris, environ 5 % des jeunes de 18 à 24 ans ont terminé leur cursus sans diplôme en 2010. En Corse, ils sont plus de 15 %. Le taux de réussite au bac est inférieur à 90 % dans l’académie d’Amiens et d’Aix-Marseille, supérieur à 93 % dans celle de Grenoble. Plus des trois quarts des nouveaux bacheliers s’inscrivent dans l’enseignement supérieur à Paris et Versailles, moins de 65 % à Grenoble, Nantes, Poitiers.

Cette étude du ministère, bien comprise, ne doit pas être considérée comme les « zones à éviter » (sic !) mais au contraire comme une « feuille de route » pour tous les acteurs de l’éducation. Et parmi ceux-ci on n’oubliera pas d’inclure ni les élèves, ni les parents y compris ceux des milieux défavorisés. C’est avec eux que pourra être imaginée cette « école de la réussite de tous les enfants ».

Cette carte de l’échec scolaire est en quelque sorte l’aveu de faiblesse d’un système scolaire en cours de rénovation mais aussi la carte des défis à relever par tous les acteurs de l’école, qu’ils soient enseignants, responsables politiques, locaux ou nationaux. On rêve d’une prochaine livraison du même Ministère qui nous donnerait à voir la carte des réussites scolaires et pédagogiques dans le pays, car elles existent !

 

 

Le glas sonne pour ces enfants de la misère

Maria Victoire, Côte d’Ivoire

Tandis que l’UNESCO dénonce la non-scolarisation de millions d’enfants dans le monde,

tandis que L’ONU travaille d’arrache-pied à l’évaluation des Objectifs du Millénaire pour réduire la pauvreté en ne « laissant personne de côté » et assurer une « éducation de qualité » pour tous,

tandis que la Banque Mondiale finance 19 « centres d’excellence africains », à hauteur de 150 millions de dollars destinés à aider à la transformation de l’enseignement scientifique et technologique de sept pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale,

tandis que bat son plein la campagne menée par des Agences de l’ONU et des ONG pour dénoncer l’exploitation et les violences faites aux enfants en mobilité, qui quittent leur village pour étudier en ville mais se retrouvent à la rue, victimes d’institutions peu scrupuleuses,

le petit Kouadio Koffi, 10 ans, la tête entre ses mains crie, « je suis fatigué, je ne me sens pas bien ! ».

Et comme en réponse aux cris de Kouadio, le PAM (Programme Alimentaire Mondial) annonce la fermeture de son bureau à Bouaké faute de fonds, entraînant celle de nombreuses autres organisations qui dépendent du PAM !

Kouadio arrive tôt le mercredi matin pour participer à l’activité des enfants, il est toujours à l’heure et attend ses petits camarades. Il chante, il joue avec les autres et personne ne remarque qu’il est malade.

Il a échoué trois fois son CE1 et cette année on l’a renvoyé de l’école. Il n’est admis nulle part et à la rentrée lorsqu’il verra ses camarades aller à l’école, lui restera à la maison avec sa tante qui a sa garde. Il en pleure déjà. La maman de Kouadio est morte de VIH ainsi que son père. Kouadio et sa tante ne sont pas épargnés par cette maladie contagieuse qui décime toute une partie de la population en Côte d’Ivoire et d’autres pays d’Afrique.

Kouadio a soif d’apprendre, mais sa maladie empire de jour en jour. Il ne sait pas pourquoi il doit prendre autant de médicaments, pourquoi on l’a mis à la porte de l’école ni pourquoi il n’arrive pas à apprendre. Il n’a peut-être pas longtemps à vivre. Qui se soucie de Kouadio ? Il risque de mourir bientôt comme tant d’autres enfants et adultes qui subissent le même sort à cause de la misère.

Combien de projets mis en œuvre pour les plus pauvres s’arrêtent subitement faute de fonds ou à cause d’un désengagement politique, sans consulter les personnes qui se retrouvent ainsi privées de l’accès à leurs droits ? Qui délivrera désormais les médicaments salvateurs pour Kouadio ?

Les instances internationales auraient pu trouver mieux que de s’en aller pour soutenir les familles vivant dans la pauvreté et défendre les droits de l’homme et de l’enfant, qui sont pour tous sans discrimination.

Le glas sonne constamment pour ces millions d’enfants vivant dans la misère, et plus encore quand les institutions internationales ferment leurs portes.

 

Non à la double peine !

Ce n’est pas rien d’affronter les conditions de vie difficiles tous les jours. Encore faut-il, pour obtenir des moyens de survie, inlassablement raconter sa vie, remplir des dossiers. Affronter la suspicion permanente, voire l’humiliation de la générosité des autres.

Faire valoir ses droits pour obtenir un logement, inscrire son enfant dans une école, chercher un emploi, relève du parcours du combattant. Mais dans cette course d’obstacles un autre poids pèse sur les épaules : « C’est le regard des autres qui me tue » dit Annie, 30 ans, maman, seule avec deux enfants.

Beaucoup de personnes en viennent à ne plus vouloir solliciter ce à quoi elles ont droit tant cela représente à chaque fois une démarche humiliante.

«  A force d’être stigmatisée, comme je l’ai été par tous les professionnels que j’ai pu rencontrer, dit Jeannine, aujourd’hui, franchement je n’ai plus envie de les voir. Moi j’ai envie de garder ma dignité.  J’ai droit à la CMU (Couverture maladie universelle) mais j’en suis arrivée au point que depuis 6 mois je n’ai pas fait ma demande de renouvellement, je vais m’arranger de ça, je paye le tiers-payant, je paye mes médicaments plus chers. J’en ai assez aujourd’hui qu’on nous traite de « cas sociaux » ajoute-t-elle.

Elle est loin d’être seule dans cette attitude. Aujourd’hui le taux de non recours aux droits sociaux atteint des chiffres énormes. Alors que huit Français sur dix estiment qu’« il y a trop d’assistanat et (que) beaucoup de gens abusent des aides sociales», l’Observatoire national sur la pauvreté et l’exclusion sociale indiquait récemment que « les taux de non-recours aux dispositifs visant à soutenir un meilleur accès aux droits n’ont jamais été aussi élevés. 35 % des personnes pouvant  percevoir une allocation par le dispositif du RSA-socle, et 68 % pour le dispositif du RSA activité, ne sollicitent pas leurs droits. Soit un montant de près de 5,1 milliards d’euros par an, non versés aux intéressés. Ce même rapport estime le taux de non-recours pour l’accès aux soins (CMU-c) entre 10 à 24 %, et à 60 % pour les personnes étrangères qui pourraient bénéficier de l’Aide médicale d’Etat (AME). »

« Quand les dispositifs se révèlent aussi inefficients ce n’est plus une question de comportements individuels mais bien une faillite du système » indique Véronique, assistante sociale. Pour beaucoup, le respect de la dignité passe bien avant la satisfaction de besoins pourtant élémentaires.  La dignité c’est ce qui fait l’homme, dit-on. Elle est souvent bafouée… Tel ce récit vécu dans une grande ville du Sud Ouest de la France. «Un dimanche soir à minuit, j’étais sans voiture alors que mon petit fils avait 40 de fièvre, j’ai appelé le SAMU et ils m’ont dit de l’amener à la maison médicale du Pont Neuf. Quand je suis arrivée, le docteur nous a reçus sans un bonjour ni rien, la seule chose qu’il m’ait demandée après lui avoir exposé pourquoi on venait c’est si on avait de l’argent pour payer la consultation. J’ai été choquée, je lui ai dit que ma fille avait une mutuelle et elle lui a montré les papiers de la mutuelle, mais il n’a rien voulu savoir. Il a attendu que ma fille aille retirer de l’argent au distributeur et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il a commencé à ausculter le petit, il n’avait pas voulu le toucher avant. J’ai ressenti l’inégalité parce qu’il nous a jugés sur notre apparence alors que le petit était en grande souffrance. »

Face à cette stigmatisation, il est temps de réagir. Etre discriminé pour raison de précarité ou raison sociale doit être sanctionné. C’est le sens de la pétition lancée par plusieurs organisations en France dont ATD Quart Monde.

Pascal Percq – Lille -France