Debout et fraternels

François Phliponeau,
France
Le journal Libération vient de publier un très beau texte à la suite des assassinats du 13 novembre à Paris.

On y lit notamment :

Touchée en plein cœur, la France pleure. Elle pleure ses citoyens assassinés, victimes d’une violence inouïe et innommable. Parce que la barbarie a encore frappé, la France doit encore se lever. Face à un drame inédit d’une telle ampleur, nous devons plus que jamais nous concentrer sur l’unité ! Oui face au terrorisme, face à la peur, face à la violence : Nous sommes unis ! Le but de la terreur, au-delà du chiffre macabre des victimes, est de provoquer la division d’une nation, d’une famille.

Un piège nous est tendu ! Nous devons refuser d’y succomber ! La division, la délation, la stigmatisation sont au cœur de ce piège sournois. Chaque fois que nous tentons hâtivement de désigner des responsables de ce crime dont seuls les auteurs sont coupables, nous tombons dans le piège d’une division programmée et orchestrée.

Dès aujourd’hui avec tous les Français, traduisons nos intentions dans l’action. Nous pouvons rejoindre les hôpitaux les plus proches pour donner notre sang, adhérer aux associations créatrices de lien social, soutenir les ONG, tisser des liens avec nos voisins, lutter autour de nous contre le racisme et les préjugés…

Le combat contre le terrorisme sera long, il sera dur, il nous réserve des moments difficiles, mais tant que nous agirons ensemble la France restera debout. Les terroristes nous ont adressé un message. Ils ont voulu mettre la France à genoux.
Disons-leur à notre tour que nous sommes debout ! Debout et soudés, main dans la main, les uns avec les autres et jamais les uns contre les autres. Notre unité est notre bien le plus précieux. Protégeons-le et donnons lui tout son sens aujourd’hui, l’heure est à la Fraternité qui est notre véritable rempart contre la violence aveugle du terrorisme et la division planifiée.

 

Yo voto por… Je vote pour…

Les candidats à l'élection présidentielle sont nombreux, mais répondent-ils aux attentes de changement de la population ?

Les candidats à l’élection présidentielle sont nombreux, mais répondent-ils aux attentes de changement de la population ?

Christine Josse,

Guatemala

Le 6 septembre 2015 aura lieu l’élection présidentielle au Guatemala, dans un contexte de crise politique profonde. Nous avons rencontré des habitants du quartier Lomas de Santa Faz dans la zone 18 de la capitale qui nous disent comment ils vivent ce moment historique pour leur pays.

Baldizon, Sandra, Zury… les candidats à l’élection présidentielle guatémaltèque sont nombreux… Hay un empleo, hay un futuro, No mas extorsiones, Nosotros Si Podemos… Les slogans aussi sont multiples… Et en ce qui concerne les promesses pour un futur meilleur, les programmes des différents candidats omettent de détailler comment les concrétiser. La confiance n’est pas au rendez-vous de cette élection. C’est plutôt la remise en cause du système politique qui domine dans la population.

Le mouvement citoyen contre la corruption et en faveur de la Réforme de la loi électorale et des partis politiques le prouve en manifestant de manière pacifique chaque semaine et en appelant les guatémaltèques à s’impliquer pour obtenir les changements qu’ils espèrent. C’est la citoyenneté qu’ils veulent au centre du système. Cette campagne électorale et les enjeux qui l’entourent sont un moment critique pour le pays. Et pour toute la population.

Dans le quartier de Lomas de Santa Faz, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville, pas d’affiches à l’effigie des candidats. Pas de grands panneaux publicitaires surplombant la rue pour mettre en avant un nouveau slogan. Seulement quelques candidats sont venus jusqu’ici présenter leur programme. Les habitants savent qu’une fois élus, ceux qui s’y sont présentés ne reviendront pas les soutenir pendant leur mandat. Ils vivent du coup la campagne électorale à distance. Mais, face aux promesses des candidats jamais tenues par le passé, le résultat des élections et ce qu’il implique pour leur avenir les préoccupent. Pour Don R., « il y a de la tristesse et de l’impuissance » à faire ces constats. « Les promesses ne sont pas tenues. Nos droits sont violés. Nous avons des droits, mais ils ne sont pas respectés ».

La démarche choisie par les partis politiques pour convaincre les habitants de voter pour eux va même en-deçà des mots et des promesses. Elle se transforme en distribution de petit sac alimentaire (mini bolsa) contenant parfois deux livres de maïs, une livre d’haricots rouges, une livre de riz et une petite bouteille d’huile. D’autres distribuent du café et des tamales (pâté de viande à la farine de maïs enveloppé dans des feuilles de maïs). Bien peu pour ces familles. Ceux qui les reçoivent ne sont pas dupes. Ce sont là des tentatives pour acheter les votes. Certains choisissent de marcher dans ces combines. D’autres non. « Je ne vends pas mon vote », nous dit ainsi Doña W. Don R. nous explique qu’il ne soutient pas ces candidats, « Ils veulent seulement nos voix, les acheter. Après, ils ne tiennent pas leur parole et nous oublient. Je vote parce que c’est un devoir ».

Cependant, les habitants de Lomas espèrent eux aussi que les choses changent.

« Nous devons avoir des opportunités de travail »

Les élus auraient pourtant beaucoup à faire pour que la vie dans ce quartier soit meilleure et cela en impliquant ses habitants dont la citoyenneté est niée. Éducation, travail, santé, sécurité, corruption… Sur tous ces sujets, les habitants de Lomas savent ce qu’ils ne veulent plus subir et ce qu’ils veulent améliorer.

Pour Don R., « nous devons avoir des opportunités de travail et un travail digne. Aujourd’hui, le salaire n’est pas suffisant pour acheter à manger, seulement des haricots rouges et des tortillas. Le salaire minimum n’est rien. Nous, les pauvres, n’avons pas une alimentation équilibrée. ». Et parfois rien à manger. « Il y a beaucoup de gens qui luttent pour donner du pain à leurs enfants. Les personnes qui vendent dans la rue doivent parfois s’enfuir comme des voleurs parce que la police municipale en a après eux. Ils vont jusqu’à leur enlever leur marchandise. ».

L’éducation pour tous, pour Doña S. comme pour les autres habitants, est primordiale. Elle souhaite que ses enfants aient accès à une éducation de qualité. Ce qui est difficilement faisable. « Rien n’est gratuit. Si nous n’avons pas d’argent, nos enfants ne peuvent pas aller à l’école. ». Doña W. nous parle d’un programme d’assistance sociale du gouvernement, la « Bolsa Solidaria », qui apporte chaque mois aux familles les plus pauvres un sac contenant des produits alimentaires de premières nécessités pour aider à couvrir les besoins nutritionnels de base dans un pays où une grande partie de la population et en particulier les enfants souffrent de malnutrition chronique. Outre les problèmes d’accessibilité au programme et le fait que la Bolsa Solidaria ne permet pas toujours à ces familles un apport suffisant, Doña W. ajoute qu’ « offrir la Bolsa Solidaria devient une mode. Ce n’est pas la solution. Si on nous donne quelque chose que nous n’avons pas gagné, nous ne nous sentons pas bien. On se sent bien quand on gagne quelque chose par ses propres efforts. Avec la Bolsa, nous n’avons pas à manger pour un mois, mais si on nous donne la possibilité, nous pouvons gagner les choses par nous-mêmes. ». Elle espère, comme chacun d’entre eux, que les familles les plus pauvres soient prises en compte dans les propositions des gouvernements.

« Nous devons lutter »

Doña W., Doña S., Doña M. et Don R. nous disent ne pas savoir s’ils iront voter. S’ils vont voter, ils ne savent pas pour qui ni pour quoi. Ils attendent plus d’honnêteté et de vérité de la part du personnel et des partis politiques. « Quelle éducation donnent les pères de la patrie ? Je ne crois pas en eux. Et nos enfants, en qui vont-ils croire ? ».

Ils attendent qu’on les écoute et que l’on construise avec eux ce nouveau Guatemala en paix et plus juste. Ils attendent que le système éducatif leur soit davantage accessible et leur permette d’accéder à un futur meilleur. Ils attendent que le système de santé ne les laisse pas aux portes de l’hôpital. Ils attendent d’avoir un travail qui leur permette de vivre. Ils attendent que leurs droits soient enfin respectés. Ils savent aussi que cela n’est pas suffisant d’attendre. « Nous devons avoir nous-mêmes la force pour changer, nous devons lutter, parce que les gouvernements ne font que des promesses et ne les tiennent pas. », explique Doña M. En définitive, ils savent pourquoi ils veulent voter.

Ils font partis eux aussi de ce mouvement citoyen qui veut changer le Guatemala.

Faire tomber les murs qui nous séparent

Un groupe de Bangladaises, passé illégalement en Inde, courent au pied du mur-frontière érigé tout le long de la ville. © Gael Turine / Vu'

Un groupe de Bangladaises, passé illégalement en Inde, courent au pied du mur-frontière érigé tout le long de la ville. © Gael Turine / Vu’

Philippe Hamel,

France

Nous « célébrerons » le 9 novembre les 25 ans de la chute du mur de Berlin et le courage de tous ceux qui se sont battus et qui se battent encore pour reconstruire la fraternité, la justice, la démocratie.

Cet anniversaire est un encouragement à faire tomber tous ces murs qui séparent encore des communautés, des pays, qui enferment certaines populations dans le mépris ou les soustraient aux regards des autres citoyens et surtout à faire tomber les murs qui sont encore dans nos têtes…

Quand j’étais enfant, le mur qui s’imposait à moi, c’était celui du stade de football. Faute de moyens pour payer notre place, on était plusieurs à se faufiler derrière l’enceinte du stade et on regardait le match, à tour de rôle, par un trou fait dans ce mur. J’ai souvent revu cette scène dans plusieurs pays pour des événements culturels ou sportifs.

Si le mur de Berlin est tombé, il en reste plus d’une cinquantaine à travers le monde. Nous avons tous en tête celui qui sépare les deux Corées, celui entre le Mexique et les Etats-Unis pour lutter en particulier contre l’immigration illégale. Tout comme ces murs électrifiés avec haut voltage dans les enclaves espagnoles au nord du Maroc pour se protéger de l’immigration africaine vers l’Europe. Il y a aussi la « barrière de séparation » israélo-palestinienne, une clôture trois fois plus haute et deux fois plus large que le mur de Berlin. Tous ces murs sont en fait des remparts contre les pauvres, comme l’explique le Courrier International de cette semaine.

Le photographe Gaël Turine a fait connaître un autre mur très peu connu, celui entre l’Inde et le Bangladesh. Le mur le plus long du monde : 3200 km. Il a coûté 4 milliards de dollars. 220 000 hommes sont affectés à sa surveillance. Il tue un homme tous les cinq jours depuis dix ans selon les statistiques officielles. Parmi eux, beaucoup de Bangladais qui veulent traverser ce mur pour fuir la misère ou les catastrophes naturelles à répétition.

Tout dernièrement, en Ukraine, le gouvernement a décidé de construire un mur de 1920 km à la frontière russo- ukrainienne, pour empêcher l’infiltration de rebelles russes et se couper définitivement du grand frère russe.

Tous ces murs sont construits entre des nations en conflit, souvent pour faire barrage à l’immigration ou pour mettre fin à des trafics (d’êtres humains, de drogue ou de contrebande, etc). Certains murs ont ainsi plusieurs fonctions : se défendre contre toute invasion physique, idéologique ou culturelle. Parfois empêcher le passage de ceux qui voudraient « voir ailleurs », aller vers un monde dit « plus libre ». Le mur de Berlin était de ceux là. On avait construit des systèmes de surveillance très sophistiqués avec 14 000 gardes. Près de 1200 personnes y ont été tuées, 60000 capturées et mises en prison et 5000 sont passées à l’Ouest. En Allemagne de l’Est, on l’appelait : « le mur de la paix » (ou « mur de protection antifasciste ») et du côté de l’Allemagne de l’Ouest : « le mur de la honte ».

Il y a aussi tous ces murs qui s’érigent entre voisins, entre communautés qui n’arrivent plus à se comprendre et se parler, comme ces habitants d’une cité pavillonnaire en France qui construisent un mur pour ne plus voir les familles de gens du voyage qui habitent juste à côté. Comme ces Brésiliens d’un quartier résidentiel qui ne veulent plus que les habitants de la favella proche traversent leur quartier. Plus radicalement encore, aux Etats-Unis ou en Europe, ce sont des gens plus riches qui s’enferment eux-mêmes dans des quartiers de haute sécurité avec murs et grilles pour « avoir la paix ».

Il y a aussi ces murs provisoires qui se bâtissent à la hâte lorsqu’un président est invité à visiter un pays ami. En plus des rafles qui envoient jeunes de la rue et mendiants, à des centaines de kilomètres, on fabrique à la hâte des palissades pour cacher certains bidonvilles le long du trajet des cortèges, comme si ces lieux étaient une honte pour le pays. Mais une honte pour qui ?

C’est une des raisons qui a fait que Joseph Wresinski, le fondateur du Mouvement ATD Quart Monde, a voulu que des représentants de populations très pauvres à travers le monde puissent dialoguer avec le Pape, chez lui à Rome, en 1989, faute de pouvoir le rencontrer lors de ses déplacements dans leur pays d’origine.

Et puis, il y a tous ces murs de préjugés qui enferment les personnes en grande pauvreté dans la honte, le mépris ou l’inutilité. Certaines familles chassées de partout se cachent derrière des murs ou dans immeubles en construction, à l’abri des regards, pour avoir un peu d’intimité, à défaut d’avoir un vrai toit.

Quand j’étais jeune volontaire d’ATD Quart Monde, nous habitions dans une cité de relogement qui « accueillait » une partie des expulsés des HLM d’une grande ville de l’Est de la France. J’avais réussi à convaincre certaines familles de laisser leurs enfants venir dans l’école de rugby que j’animais à l’autre bout de la ville. J’ai découvert alors qu’ils n’étaient jamais « entrés » dans la ville située à 2 kms. Ils avaient peur de se perdre et leurs parents leur faisaient comprendre que ce n’était pas un endroit pour eux. Ils ne connaissaient que leur cité !

Malgré tout cela, partout dans le monde, des hommes et des femmes agissent pour faire tomber ces murs qui séparent, qui divisent et inventent des chemins pour mieux vivre ensemble : rencontres autour de la musique ou de l’art, engagement de parents citoyens à l’école pour permettre à des parents très pauvres d’oser venir à l’école…

Je pense à tous ceux qui agissent, dans l’ombre, pour faire remonter la voix des plus oubliés dans leur association, leur syndicat, leur église… et faire tomber ces murs du silence derrière lesquels trop de familles très pauvres sont condamnés à se taire.