Expulsés du musée

Ferdinand HodlerJe ne suis pas une « inconditionnelle » des musées, même si je peins moi-même.

Ce n’est pas un endroit agréable, là-bas on se sent regardé, épié et il n’est pas rare d’entendre murmurer dans son dos… Une fois de plus, on sent qu’en tant que pauvre on n’appartient pas vraiment à ce monde.

Un jour, c’était dans mon cours de peinture, une participante a dit être incommodée par mon « odeur ». La prof a pris ma défense en disant : « Elle a payé son cours comme vous tous !»

Les autres participants n’ont jamais rien dit et je suis restée en contact amical avec la plupart d’entre eux tout au long de ces années.

Il est important qu’on entre dans la culture et qu’on apprenne à comprendre les tableaux. Moi, j’avais développé une manière originale de visiter les musées. Je repérais une classe et son professeur et je me mettais derrière eux, un peu en retrait, puis j’ouvrais mes oreilles. Tout ce que les profs pouvaient raconter sur Kandinsky et tous les peintres renommés me fascinait à chaque fois. Les questions des élèves m’intéressaient aussi. Puis, quand la classe s’éloignait, je m’approchais du tableau pour m’en imprégner plus profondément…

Ce qui s’est passé à Paris, avec cette famille qu’on a expulsée du musée n’est pas correct tant de la part des gardiens que du directeur. On aurait pu trouver bien d’autres façons de se comporter respectueusement avec elle.

Les gens ne se rendent pas compte de ce que cela signifie pour certaines familles de ne pas avoir les moyens de se laver et de laver leur linge comme elle le voudrait. D’avoir accès à une machine à laver, d’avoir l’argent pour la lessive, etc… toutes ces choses ne vont pas de soi pour nombre d’entre nous. Les gens, même à peine plus aisés, sont tellement habitués à leur vie, qu’ils ne peuvent guère concevoir qu’il pourrait en être autrement. Je fais toujours l’expérience qu’ils n’en ont aucune idée.

Et ils ne peuvent même pas imaginer ce que vit l’une de mes amies dont le corps est ébranlé, mis à mal par la maladie. Elle ne veut plus sortir de chez elle. Elle ne peut tout de même pas continuellement s’expliquer face aux personnes qu’elle rencontre. Il lui faut un énorme courage pour se trouver face à d’autres. Elle espère toujours qu’ils se tairont par respect et pour ne pas la blesser. Mais parfois elle entend des commentaires, elle sent les regards qui pèsent sur elle. Lorsqu’elle en a parlé à son médecin, celui-ci lui a répondu :« Il vous faut apprendre à accepter votre corps, votre état comme il est, et fermer vos oreilles… ». C’est vite dit !

Et cela coûte tant d’énergie. Une énergie dont on aurait besoin pour bien d’autres choses. Pour ces personnes, la vie est devenue un vrai calvaire, un chemin de croix. Oui, il faut à chaque fois se surpasser pour sortir de sa maison, se retrouver au milieu des gens. Et pourtant, c’est surtout dans ces cas extrêmes qu’il serait bon de voir des oeuvres  qui vous redonnent l’énergie, vous relèvent…Voir la « vraie » Mona Lisa avec son mystérieux sourire qui vous suit où que vous vous déplaciez face à elle et qu’elle vous offre que vous soyez riche ou pauvre, instruit ou moins instruit. Les pauvres ont eux aussi droit au moins au sourire amical de cette femme-là…

C’est pourquoi, si je m’étais trouvée dans la situation de cette famille expulsée du musée, j’aurais certainement aussi protesté en criant face au directeur. Personnellement, je trouve qu’il devrait s’excuser auprès de cette famille. Je m’indigne face à cette expulsion et je m’indigne encore davantage devant l’attitude de tous ces gens qui ont assisté à cela sans rien dire, sans intervenir en sa faveur. Peut-être même que certains y sont allés de leur commentaire…

Au nom du droit à la culture, ce sont ces gens-là qu’on aurait dû mettre à la porte.

Le droit à la culture dépend de notre réussite du vivre ensemble.

Nelly Schenker avec Noldi Christen –  (Bâle – Suisse)

 

CHANGEMENT D’ERE

Le 21 décembre dernier nous avons célébré au Guatemala le Oxlajuj Baktún, c’est-à-dire le changement de calendrier Maya qui est une version du calendrier méso-américain (calendrier élaboré bien avant l’arrivée des espagnols en Amérique Centrale).  Il se composait d’un calendrier sacré, Tzolk’in (ou Bucxok), cyclique sur 260 jours, d’un calendrier solaire, Haab, cyclique sur 365 jours, et du compte long qui faisait le lien entre les deux précédents calendriers.

Même si certains éléments peuvent sembler complexes à appréhender, il me semble important de faire un effort pour bien comprendre et apprendre. En effet, nous avons pu assister en décembre dernier à une supercherie mondiale, au cours de laquelle le 21 décembre a été utilisé par de multiples théories ou élucubrations annonçant la fin du monde. Cette prétendue « prophétie » est rejetée par les scientifiques. En effet, aucune inscription maya n’évoquait la moindre prédiction de fin du monde ou de quelque bouleversement majeur pour cette date-là. De plus, ce qui est considéré par les partisans de cette prédiction comme la fin du calendrier maya n’est en fait que la fin d’un cycle, tout comme chaque 31 décembre marque la fin du cycle d’une année dans notre calendrier grégorien.

Il me semble que l’exemple du changement de calendrier Maya est éclairant car il est un révélateur local et international de notre aveuglement : nous éprouvons des difficultés à « voir plus loin que le bout de notre nez » ou alors il nous est difficile de mettre les lunettes de nos voisins pour essayer de regarder la vie sous d’autres formes. Quelle perte de temps et d’énergie autour de cette annonce de fin du monde alors que nous aurions tellement plus appris si les médias et nous-mêmes avions pris le temps de découvrir la civilisation Maya, sa spiritualité ou sa culture scientifique (au niveau astronomique ou mathématique comme l’invention du zéro) qui en font un des berceaux de notre civilisation.

Au niveau du Guatemala et pour le peuple indigène maya (près de 80% de la population du pays), les célébrations du Oxlajuj Baktún ont été une source de reconnaissance d’un de ses droits culturels.

En effet, les principales demandes et critiques formulées par des représentants de la population indigène portaient sur le fait que leur spiritualité était vue comme négative, liée à la sorcellerie et réprimée violemment par les autorités publiques. Depuis la signature des accords de paix en 1996, la reconnaissance de la culture et de la spiritualité Maya a entamé un chemin lent mais certain. En conséquence, la connaissance et la publicité données à l’évènement du 21 décembre dernier ont pu être soutenues par la société civile et par une partie des instances publiques. Les cérémonies maya se sont ainsi déroulées dans différents sites du pays et ont permis une reconnaissance des droits fondamentaux du peuple indigène et donc d’une grande partie de la population guatémaltèque.

Ce que j’ai appris de cet évènement est que la spiritualité Maya est belle, fondée sur le respect d’un Etre supérieur, de la nature, de l’ensemble des êtres vivants et principalement des êtres humains. Finalement, les prescriptions de cette spiritualité s’appuient sur une philosophie du bien vivre dans laquelle « l’être » prime sur « l’avoir ».

Pour terminer, je vous laisse découvrir le message de Max Araujo, citoyen guatémaltèque, à l’occasion de notre entrée dans cette nouvelle ère Maya et qui peut inspirer nos premiers pas dans la nouvelle année 2013 : « J’espère sincèrement qu’avec le changement d’ère, une nouvelle étape commence pour le Guatemala, pour que finalement nous atteignions la justice sociale, l’équilibre avec la nature, la paix et une vie décente et digne pour tous, sans exclusion et racisme. Dans cette nouvelle ère, il est important que les personnes métisses ou ladinos (guatémaltèques ne se reconnaissant pas de descendance Maya) acceptent notre héritage Maya, parce que cela va nous permettre de promouvoir notre estime individuelle et collective. Nous verrons alors les autres habitants de cette terre comme des frères, sujets de plein droit, et nous pourrons participer à tous les processus de développement global, y compris la lutte contre l’extrême pauvreté et d’autres maux ancestraux.»

Romain Fossey (Guatemala)