Le réveillon

bonne année 2015 source : tousphoto.com

bonne année 2015
source : tousphoto.com

Niek Tweehuiijsen

Pays-Bas

Le réveillon je l’ai passé avec un couple formidable: Arthur et Hélène.

Ça fait près de 4 ans que j’essaie de les connaître. Mon quartier n’est pas vraiment un quartier pauvre, mais je ne voulais pas imaginer qu’Hélène et Arthur, qui fréquentent mon quartier, étaient des personnes “juste” un peu excentriques, qui, à un moment dans leurs vies, avaient perdu un peu la tête.

Depuis mon arrivée ici à La Haye, je les observais souvent de loin, souvent quand ils piochaient dans les poubelles ou les bacs dans lesquels on peut jeter de vieux journaux, des papiers ou des livres.

Ils marchent du matin au soir, toujours avec de grands sacs en plastique avec je ne sais pas quoi dedans. Je m’étais donné du temps pour les aborder, d’abord juste en les saluant de la tête, puis, peut être une année plus tard, les premiers mots se sont échangés. Encore une année plus tard, nous nous sommes présentés pour la première fois lors d’une fête du quartier, et peu à peu les échanges dans la rue ont pris un rythme plus fréquent à chaque fois que l’on se croisait. Aujourd’hui quand je les croise, ils me parlent de ce qu’ils ont trouvé, des bouteilles, des cartes postales avec un timbre un peu spécial, des chaussures encore impeccables, un livre….

Pour le réveillon je n’avais pas un grand programme. Sortir à minuit, saluer les voisins, lancer quelques pétards, trinquer avec des bouteilles qui vont de main en main… Les feux d’artifice étaient assourdissants mais grandioses, on s’embrasse et voilà que je vois Arthur et Hélène rentrer chez eux. Ils ont, même à cette heure, des grands sacs en plastique avec eux et marchent rapidement pour échapper à des dangers que eux seuls peuvent soupçonner.

Nos regards se croisent et ils ralentissent leurs pas. Nous nous embrassons. Je leur propose de venir avec moi au “Toptimer” un petit bar à coté. “Non”, me disent-ils, “nous n’avons pas le droit d’y entrer. Je continue: “au “Hartje”, “Non, trop dangereux, les gens se moquent de nous, ils prennent de la drogue et ont des couteaux”. Je propose “Emma” en face de chez moi. Arthur me répond : “Ce n’est pas pour des gens comme nous”. “Au “Christal” alors”, j’essaie encore et j’espère fort qu’ils acceptent parce qu’ il n’y a pas beaucoup plus de bars ici sauf peut être le “Daklicht”, mais dans ce bar je ne rentre pas facilement non plus à cause de sa réputation de bagarres après minuit quand les gens ont trop bu.

Finalement nous nous retrouvons derrière une bonne bière dans le “Christal”, tenu par un monsieur Turc, Serkan, avec la serveuse Fatima,  moité Marocaine moité Française, qui nous ont chaleureusement accueilli dans le bar complètement vide. En fin de compte nous avons trouvé notre auberge dans cette ville où les fêtes et les bals ont éclaté partout dans les rues.

Nous trinquons et Arthur dit que cela fait presque dix ans qu’il connaît Hélène. Hélène montre un des bagues qu’elle porte. “Il n’y a plus une pierre dessus, mais c’est Arthur qui me la donnée, c’est bien plus jolie sans pierre, tu ne penses pas,…? ”

Arthur me dit ce que j’ai entendu bien des fois, ailleurs, dans des rencontres avec des adultes : “Hélène ne  peut plus voir ses enfants. Moi je la protège contre des gens qui se moquent d’elle. Les gens nous regardent comme si nous venions d’une autre planète, mais nous gagnons notre vie comme tout le monde. Certains nous donnent des conseils, mais je ne supporte pas les gens qui nous disent ce qu’ “il faut faire”, je ne peux plus l’entendre dire. Nous cherchons des bouteilles du matin au soir, nous trouvons des livres dans les poubelles ou dans les bacs. Nous les vendons ou les donnons au gens qu’on respecte, mais pas avant que je ne les ai lus moi-même.”
Je me sens honoré parce qu’il n’y a pas longtemps, Arthur m’a offert un livre “Cuisiner avec des poivrons”.

Il faut que vous sachiez que pour rien au monde je n’aurais voulu manquer les bières avec Arthur et Hélène ce réveillon. Aller à la recherche de ceux qui manquent encore, c’est notre priorité au sein d’ATD Quart Monde.
Cela fait maintenant quatre ans que je habite ici et que j’essaie de créer des liens avec Arthur et Hélène. Ce n’est que lors de ce réveillon, que des premières vraies confidences se sont échangées, dans la joie, sans qu’aucun d’entre nous ne sente le besoin de dire ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Juste l’amitié suffisait.

Bonne année 2015.

L’accès aux études et l’accès au travail

En République Démocratique du Congo le programme d’études comprend 4 grandes phases : il y a d’abord l’école primaire qui dure normalement 6 ans, ces études sont précédées de 2 ans d’école maternelle pour ceux qui veulent. Suivent les études secondaires qui prennent  6 ans. Enfin il y a les études supérieures qui durent aussi 5 ans. Par la suite, certains peuvent  faire des études avancées en master ou doctorat. Vu que  l’école primaire n’est pas gratuite, les plus démunis n’ont pas accès aux études.

Au début de l’école primaire, les études n’ont pas beaucoup d’importance pour les enfants. Ils acceptent d’y aller pour des raisons plus ou moins valables, notamment la crainte de recevoir une fessée ! Plus tard, surtout à l’université, la prise de conscience grandit  avec l’espoir de trouver un emploi à la fin des études.

Le 22 Janvier 2014 j’ai fait partie du groupe des étudiants finalistes de l’Institut Supérieur de Développement Rural qui se sont questionnés sur les  possibilités offertes aux étudiants à avoir un travail après les études. En gros ils ont  démontré que même dans un milieu où peu de gens ont étudié, « le succès scolaire, ne garantit pas toujours la réussite dans la vie.  L’accès au travail dépend plus de l’histoire de sa famille, des relations  dans la société (et surtout avec le monde professionnel), de la chance, et moins, des compétences et de l’expérience personnelles».

En Mars 2013, l’inspection provinciale de la police a lancé un appel à candidature pour 10 finalistes en droit. Les candidats devaient passer une formation de 6 mois dans la Capitale (Kinshasa) avant leur entrée en fonction.  A la présélection, 20 candidats ont été retenus à Bukavu. Après le concours et la sélection finale, 5 candidats seulement ont été retenus parmi les 20. Deux mois plus tard, mon ami Junior (l’un de 5 retenus) a appris que la formation avait déjà commencé. Il n’était pas invité.

En mai 2012, mon ami Pascal a été le premier de  la liste de 4 candidats retenus au concours de sélection finale dans 2 deux organisations différentes. Dans l’une, une fille  qui occupait la dernière position  au concours a été recommandée  par une personne influente de la ville. Et dans l’autre, seul le candidat occupant la 2ème position a été retenu, la deuxième personne retenue n’avait même pas passé le concours.

A Bukavu l’accès au travail n’est pas facile mais le choc est encore grand chez les parents des familles démunies qui éprouvent plus de peine  à faire étudier leurs enfants. Même pour initier une activité privée il faut avoir un capital initial et les étudiants n’ont pas accès au crédit. Je comprends pourquoi le jour de la soutenance de mon travail de mémoire, le premier ami à me serrer la main m’a dit « bienvenue dans le monde des chômeurs »Il est plus facile d’étudier que de trouver un travail pour certains.

 

René MUHINDO – République Démocratique du Congo

Vive la fatigue !

Ce soir là, Alex, 19 ans, est rentré chez lui crevé, le dos cassé, d’avoir refait en une journée le pavage d’une terrasse. Epuisé… mais heureux. « Aujourd’hui j’ai travaillé et c’était bon, dit-il. C’est normal d’être fatigué après une journée de travail. » Et pour la première fois depuis bien longtemps : il a bien dormi !

Les autres jours, comme ses copains, il traine. Il rumine et se ronge le frein. Du boulot, il en redemande. A cor et à cris mais n’en trouve pas. C’est son obsession. Il diffuse partout ses petits messages. De vrais appels SOS. Du courage il n’en manque pas. Du savoir faire à revendre ! Dégourdi comme quatre, rien ne lui fait peur : monter un mur, abattre des arbres. La maçonnerie, le jardinage, tailler les haies, monter des meubles, déménager les bureaux ou les particuliers : il sait tout faire.

Mais personne ne veut de ses bras. Il sait qu’il n’est pas cher. Il calcule son prix au plus juste. Pour lui ça n’est pas là le problème. Il travaille « au black » au besoin mais ça ne suffit pas pour qu’on l’embauche. Aucun chef d’entreprise, aucun artisan ne s’intéresse à Alex. Et ils sont des centaines, des milliers comme Alex.

Comme lui ils sont 900 000 entre 16 et 29 ans en France à être « sans rien » : sans formation, sans diplôme, sans travail.

Plus de six millions de jeunes au chômage en Europe et 14 millions sans emploi, sans formation, sans apprentissage. Rien. En Europe un jeune de moins de 26 ans sur quatre cherche un emploi. C’est plus d’un sur deux en Irlande, Slovaquie, Italie, Espagne et au Portugal. Le chômage des jeunes actifs de moins de 25 ans atteint des records, le double de celui des adultes : 26,5% en France, 40,5% en Italie, 56,4% en Espagne et jusqu’à 62,5% en Grèce. L’Allemagne fait figure d’exception, avec un taux à 7,5%. Un gâchis humain. Alors que c’est à cet âge que ces jeunes devraient être pleins d’enthousiasme pour entrer dans la vie « active » !

Un sommet européen doit se préoccuper de cette situation dans quelques jours… Il est grand temps ! «Peut-on laisser cette absence de perspective, cette rancœur, cette rancune?», se demandait il y a quelques jours François Hollande, le président de la République en France inquiet des risques de «rupture d’une génération».

Bernadette Ségol, secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats, n’en dénonce pas moins la mollesse de l’Europe face à un tel fléau qui ravage tout le continent.

Lors du sommet européen des 27 et 28 juin à Bruxelles, suivi d’une rencontre des ministres à Berlin, l’objectif serait de se coordonner et de prendre des mesures concrètes. Pour aider les jeunes à trouver un emploi, un plan prévoit une enveloppe d’environ six milliards d’euros.

On peut s’en féliciter mais on voudrait pour autant être certain que ces mesures parviendront… jusqu’à Alex et ses amis !

Et qu’enfin Alex revienne régulièrement le soir chez lui… fatigué pour de bon, et non d’avoir couru pour rien !

Pascal Percq – France