Femme de blanc

Il y a un an, j’ai essayé de vous faire entrer un peu dans la vie d’un homme du village de Ban Non Gniaw, dans la province de Khorat  (nord est de la Thaïlande). Un an plus tard, j’y suis retourné. Une des premières réactions des villageois a été de m’annoncer que maintenant dans tous les villages environnants, au moins une fille de chaque village est mariée avec un blanc.

Dans les vingt dernières années, les familles du village de Ban Non Gniaw n’ont guère accordé d’importance au mariage d’une de ses filles  avec un blanc. La principale raison étant que l’étranger blanc, le français en l’occurrence, restait à leurs yeux une personne étrange par ses attitudes, son odeur corporelle forte, son  langage incompréhensible et la barbarie de son peuple envers la royauté.

Ceux du village qui s’étaient risqués à aller en terre étrangère en avaient souffert ou bien en étaient revenus guère plus riches. C’est ainsi qu’une femme  avait vécu en Allemagne. Elle y avait subi les affres de la prostitution. Un homme, marié, avec des enfants, avait réussi à trouver un travail en Corée du sud. Il y avait fondé une nouvelle famille dans ce pays. Toutefois, pour les villageois, ils estiment qu’il n’a pas abandonné sa femme et ses enfants, car il a continué de les soutenir financièrement.

Enfin, un autre homme  avait réussi à trouver un travail de conducteur d’engins de construction dans les Émirats Arabes. Après cinq années dans ces pays, il était revenu au village, avec juste de quoi acheter un bus scolaire, avec lequel il continue de faire chaque semaine les navettes scolaires.

D’autres familles, malchanceuses, ont été victimes d’arnaqueurs. Ces derniers leur ont fait miroiter l’Eldorado d’un travail dans les pays arabes ou à Singapour. Elles se sont endettées, voir même, ont hypothéqué une partie de leurs terres pour permettre à un des leurs de partir à l’étranger. La promesse du travail non tenue, ceux qui étaient partis sont revenus au village, avec l’humiliation d’avoir été trompés.

De nos jours, dans ce village, tous les blancs sont considérés comme des riches. Les familles voient, dans les villages voisins, des blancs construire des maisons de plusieurs millions de bahts pour la famille de leur femme ou maîtresse thaïlandaise.

Hélas, cette perception du mariage d’une fille du village avec un blanc comme source d’enrichissement de la famille est de plus en plus acceptée. Toutefois, au-delà de cette obsession d’enrichissement, j’ai constaté que les familles pauvres voyaient aussi le mariage comme un moyen pour gagner plus de respect et de reconnaissance aux yeux des autres familles du village.

Le blanc qui dérogerait à cette image de blanc riche, est toujours considéré (dans sa traduction littérale) comme « une merde d’oiseau » dans l’imagerie populaire des gens du nord-est de la Thaïlande.

Lors de ma dernière visite dans ce village, j’ai pu constater une évolution stratégique. Des familles sont prêtes à accepter le départ d’une de leur fille dans le pays du blanc : elle agit, alors, telle une éclaireuse. Elle doit, en effet, arriver à trouver un travail, réussir professionnellement et financièrement afin de permettre à d’autres membres de sa famille de la rejoindre dans un avenir prévisible.

Quand on connaît l’importance de la gratitude filiale dans la culture thaïlandaise, on sent que, tout en respectant la culture, on est entré dans une nouvelle stratégie d’une promotion familiale par le mariage, que ce soit dans ce petit village de Thaïlande ou dans le pays d’accueil.

Alain Souchard (Thaïlande)

Mondes d’IVG

Le 18 novembre dernier, une infirmière de l’hôpital de la ville de Sisaket (nord-est de la Thaïlande) m’a invité à sa tournée de visites dans le quartier de Non Say Thong. Ce quartier est considéré comme un quartier très pauvre, où toutes les misères humaines semblent réunies.

 Dans une famille visitée, ils sont quinze à habiter la même maison. Nous avons rencontré une vieille femme aveugle et quatre de ses filles. La fille aînée élève son jeune fils, handicapé. Une de ses chevilles a été attachée à une corde, elle-même reliée à un pilier de la maison, pour le protéger : « Il aime grimper très haut le long des bananiers ou des cocotiers; il peut chuter. »

 Cette femme était encore une toute jeune fille lorsqu’elle est tombée enceinte. Elle a essayé d’avorter : « Je voulais faire partir le bébé, alors j’ai pris des médicaments. J’ai beaucoup saigné mais le bébé est resté accroché. Alors, je l’ai gardé et il est né comme ça…. »

 Dans le voisinage, des rumeurs stigmatisantes circulent : « Si elle a cet enfant débile, c’est qu’elle a péché. Sa mère lui a demandé d’avoir des relations sexuelles avec un moine du temple bouddhiste voisin. Cela est strictement interdit par la morale. Elle l’a fait et toutes les deux, elles  ont été punies pour cela. »

 Le lendemain, toute la Thaïlande est sous le choc d’une macabre découverte. Alertée par une odeur nauséabonde, la police de Bangkok a trouvé 2002 fœtus avortés illégalement, cachés dans le temple bouddhiste de Wat Phai Ngern Chotanaram. Ils y étaient en attente de leur crémation depuis plusieurs mois.

 Cette découverte de fœtus  n’est que le sommet de l’iceberg concernant la situation des avortements clandestins en Thaïlande. Selon le président du collège des gynécologues de Thaïlande 300,000 à 400,000 avortements sont effectués  en Thaïlande chaque année et  dont 80,000 légalement. 12 à 15 % concernent des jeunes de moins de 15 ans.

 A titre de comparaison, en France avec une population similaire de 65 millions d’habitants 200,000 avortements légaux sont pratiqués chaque année.

 Cependant, l’avortement est illégal en Thaïlande à l’exception des suites d’un viol, d’un inceste ou si la vie de la mère du bébé est en danger.

 Selon Phramaha Vajiramedi, un moine bouddhiste thaïlandais très populaire: « Les bouddhistes sont fondamentalement opposés à l’avortement. Mais, nous devons ajuster nos vieilles manières d’enseigner la moralité. Nous ne pouvons pas seulement dire : « l’avortement est un péché, l’avortement génère un mauvais karma. » Nous devons comprendre que lorsqu’une femme décide de se faire avorter, c’est, entre autre, parce que : soit elle n’a pas reçu une éducation sexuelle ou qu’elle doit avoir des problèmes dans sa famille. Le moine bouddhiste devrait plus chercher des solutions au lieu de condamner l’avortement comme péché. »

 Neuf jours plus tard, des milliers de thaïlandais sont venus au temple de Wat Phai Ngern Chotanaram. En contradiction avec le respect dû au rite de la vie dans la tradition animiste et bouddhique de Thaïlande, ils ont participé à une émouvante cérémonie, pour la crémation des 2002 fœtus. En effet, dans le respect du rite traditionnel, les fœtus auraient du être inhumés afin d’éviter que l’esprit présent dans le fœtus devienne un esprit errant dangereux envers la mère avorteuse.

 Alain Souchard – Sisaket (Thaïlande)

Corruption au décodage

Du 10 au 13 novembre,  la ville de Bangkok accueillait la 14ème  conférence internationale contre la corruption sur le thème : “ Restaurer la confiance : une action globale pour la transparence.”

La corruption existe dans chaque pays et la Thaïlande n’est pas épargnée. Juste avant cette conférence, un sondage a été réalisé par l’université de l’Assumption de Bangkok. Il révélait que sur les 1,349 familles sondées dans 17 provinces, 90,1 % pensent que les fonctionnaires et agents de l’Etat sont corrompus.

Mais le plus inquiétant est que 76,1 % semblent enclins à tolérer la corruption à partir du moment où leur prospérité et leur bien-être sont protégés. Ce résultat laisse craindre une résignation face à la corruption, considérée aujourd’hui, par certains, comme partie intégrante de la vie politique thaïlandaise.

En ouverture de cette conférence, le premier ministre thaïlandais, Mr Abhisit Vejjajiva, reconnaissait :

Les citoyens doivent être conscients qu’il n’existe pas de bonne corruption. (…) Le problème ne pourra jamais être résolu si tout le monde  en soutien  sa pratique.”

De nombreux universitaires thaïlandais disent que la corruption du pays est liée à son évolution sociale et au «système de patronage», vestige du passé féodal. Ainsi, en réaction aux injustices dont est victime le peuple, des thaïlandais engagés dans les mouvements réformateurs s’insurgent :  « Ceux qui mènent le pays ont la richesse et le pouvoir. Ils se considèrent comme les «pseudo seigneurs féodaux» du passé, ce qui les rend fondamentalement «intouchables» ou au-dessus de la loi. »

Plusieurs experts s’accordent à dire que, pour éradiquer cette corruption, les « élites » du pays devraient monter l’exemple, en cessant les abus d’influence dans l’utilisation de l’argent des citoyens,  dans les lois, les tribunaux, les postes de haut niveau bureaucratique, les actifs de l’État, les biens nationaux, etc… et cela en échange de «loyauté» et de «respect».

En 2004, les permanents d’une ONG avaient constaté qu’une partie du budget prévu pour un projet de développement dans un quartier pauvre avait été détourné par son leader, pour son usage personnel. Afin de révéler cela, l’ONG avait donc invité l’ensemble des familles de ce quartier à une réunion. Après avoir exposé et reproché les faits au leader, les permanents de l’ONG furent pris à partie par la majorité des familles. Le leader ne fut aucunement entaché par ces révélations. La loyauté et la confiance des familles de son quartier lui restaient acquises.

Il faut savoir qu’autrefois souvent le leader dans un quartier ou un village pauvre de Thaïlande était  respecté en raison de sa connaissance des usages, coutumes et des rites traditionnels protecteurs. Ils assumaient trois missions prioritaires :

  • régler les conflits dans le quartier
  • régler les problèmes avec la police locale
  • faciliter l’accès à un travail

 Mais depuis une trentaine d’années, le leader est surtout jugé pour sa capacité à faire bénéficier le plus grand nombre de familles de son quartier des programmes gouvernementaux ou autres projets d’organisations extérieures au quartier. Ainsi, l’enrichissement personnel du leader est communément accepté si, conjointement, ce dernier sert aussi les intérêts des familles de son quartier.

Alain Souchard  – (Sisaket, Thaïlande)

 

Lio ou sourire d’éléphanteau

Il est de ces jours, où notre vie est faite de rencontre inattendue. Un samedi matin du dernier mois d’aoBEût, le long d’une grande avenue de Sisaket, j’ai rencontré Lio. Lio est un petit éléphant de deux ans. Ses deux accompagnateurs invitaient le tout venant à lui offrir des morceaux de canne à sucre en retour de vingt bahts ( ½ euro). Ainsi, Lio est un petit éléphant vagabond et mendiant.

En 2002, “la fondation des amis des éléphants” s’alarmait de voir une centaine de pachydermes mendier dans les rues de Bangkok. Cette activité garantissait à leur propriétaire un revenu journalier entre 500 et 700 bahts soit environ 6 000 bahts mensuels (soit 130 euros).

En juillet 2009, après dix ans d’échec, le gouverneur de Bangkok mit en place deux types de mesures pour favoriser le retour des éléphants mendiants dans leur forêt.

Une première mesure répressive : une amende de 10,000 bahts (250 euros) et six mois de prison à l’encontre de ceux coupables de mendicité avec un éléphant sur la voie publique.

Une deuxième mesure plus populaire : le projet “Sourire d’éléphant” avec la création d’un foyer dans leur milieu naturel sur 1 200 hectares pouvant accueillir trois cents pachydermes.

Concrètement, la municipalité de Bangkok pour prévenir le risque du sous emploi des propriétaires d’éléphants a débloqué un budget de deux cent millions de bahts (quatre millions d’euros). Ce budget a permis de racheter soixante quinze éléphants mendiants (souvent âgés de trente à quarante ans) à leur propriétaire. Grâce à ces mesures, de juillet 2009 à juillet 2010, leur nombre dans les rues de Bangkok serait passé de deux cents à dix.

Lio, le petit éléphant ne mendie pas à Bangkok. Lio n’est pas un vieil éléphant à vendre. Certains jours, Lio mendit et grandit dans le tumulte des cités, loin de sa forêt.

Lio est originaire d’un des deux villages des éléphants du canton de Krapho dans le district de Tha Tum, province de Surin dans le nord est de la Thaïlande. Les familles de ces villages sont de la tribu aborigène Kuy. Chaque foyer possède en moyenne cinq éléphants. Ils sont considérés comme des membres de la famille.

Chaque année, sous la conduite des anciens de cette tribu, deux voir trois expéditions sont lancées dans la forêt pour capturer des éléphants sauvages. Ceux-ci seront soit conservés pour leur force de travail ou bien vendus.

La vie est aussi faite de ces moments de fêtes où Lio et les siens sont à l’honneur. Dans la ville de Surin, le 26 juillet dernier à l’occasion de Wan Asanha Bucha, jour de la commémoration du premier discours du Bouddha, quatre vingt trois bonzes bouddhistes ont reçu leurs offrandes matinales à dos d’éléphant.

Alain Souchard – Sisaket (Thaïlande)

Vitrine d’une démocratie

Lors de mon passage en France en juin dernier, chaque rencontre était une interpellation sur la situation politique en Thaïlande. Mes interlocuteurs gardaient en mémoire, les manifestations ensanglantées des chemises rouges. Ils se souvenaient de ce mercredi noir du 19 mai dernier où les leaders des chemises rouges avaient appelé à la fin du rassemblement. En réaction à cet appel des affrontements et la destruction de nombreux batiments avaient eu lieu sur Bangkok et en dehors de la capitale.

Au lendemain de ce mercredi noir, la majorité des bangkokiens souhaitaient le retour à la normale. Une passante avait ainsi réagi : “ J’aimerais voir des thaïlandais qui s’aiment, non des thaïlandais qui s’entretuent. Si les thailandais ne croient pas en eux-mêmes, qui croira en eux ?”

Suite à cet épisode sanglant, toutes les composantes de la société thaïe, tous partis politiques et couleurs de chemises confondues reconnaissaient la nécessité de réformes profondes pour lutter contre les injustices sociales et la distrimination. Dans le même sens, le gouvernement de Thaïlande appelait, par différents medias, le peuple à la paix, à la solidarité et à la reconciliation nationale.

Une thaïlandaise engagée dans des projets de développement dans des quartiers pauvres m’avait alors partagé son analyse de la situation : Ceux qui ont le pouvoir sont trop loin de la souffrance des paysans sans terre, des victimes des catastrophes naturelles, sans oublier ceux enfermés dans le cercle vicieux du malheur, ces hommes, ces femmes et ces enfants marginalisés de la société. Ceux qui ont le pouvoir sont trop loin des quartiers où le peuple survit sans le droit à la dignité dû à tout être humain.”

Et d’ajouter : Les conflits dans la société thaïlandaise ne font qu’accroitre le fossé entre les riches et les pauvres.. Dans l’avenir ce seront encore ces derniers qui souffriront encore plus des injustices et de la discrimination. Qui voudra encore leur arracher la peau qui leur reste sur les os ?”

Cependant, il n’est pas encore trop tard pour le peuple thaïlandais de rechercher les racines, les causes réelles du disfonctionnement de sa société. Mais, dans une société où le système de patronage (Patron-Client) régit les relations entre les personnes surtout en milieu rural, les programmes gouvernementaux populistes des dix dernières années n’ont pas permis (à l’exception de la carte santé universelle) de réduire les disparités et inégalités. Au contraire, ces programmes ont trouvé avec ce système “légitimé” par la loyauté des pauvres envers ceux qui ont le pouvoir de l’argent, le terrain propice à l’accroissement de la corruption.

Dans la réalité d’aujourd’hui, la majorité des thaïlandais estime que de nouvelles élections ne permettront pas à la Thaïlande de lutter efficacement contre la corruption ni de faire face aux autres problémes sociaux.

Par conséquent, le peuple de Thaïlande doit trouver son propre chemin de réformes et de réconciliation vers une démocratie légitime – pracha dhamma – (démocratie et justice) ancrée dans le respect de ses valeurs : metta karuna (compassion), solidarité, compromis et respect de la dignité de tout être humain quelque soit sa position sociale.

Alain Souchard, Sisaket (Thaïlande)

Grandeur de ces petits riens de la vie

En avril 2009, dans la petite ville de Sisaket dans le nord-est de la Thaïlande, une nouvelle famille est arrivée dans notre voisinage. Rian, un homme de trente ans, est originaire d’un village du centre de la province de Sisaket. Son épouse, Lamyai, vingt quatre ans, est originaire d’une ville au bord de la rivière Mekong. Rian est de culture khmère et Lamyai est de culture lao. Tous les deux sont très fiers d’être thaïlandais.

A leur arrivée, ils avaient deux enfants, Jek huit ans et Chompu quatre ans. Dans une des six maisons de notre voisinage, ils louaient le rez-de-chaussée. Rian a réussi à trouver un empl oi de vendeur ambulant de glaces.

Puis Lamyai est devenue enceinte. En octobre 2009, Rian a du laisser son chariot de vendeur de glaces. Il s’est alors fait vendeur de brochettes de viande et de carcasses de poulets. Après un mois, il est allé travailler dans une fabrique de boules de viande pour soupes chinoises. Souvent, il devait commencer son travail très tôt le matin. Il ne rentrait que tard le soir. Comme toutes ses heures supplémentaires ne lui étaient pas payées, il a préféré quitter cet emploi et reprendre son ancien travail de vendeur de glaces.

Le 10 décembre 2009, toute la famille a quitté Sisaket pour l’accouchement de Lamyai à l’hôpital de Khu Khan. Cet hôpital, assigné par sa carte santé, devait prendre en charge tout l’accouchement. Mais en raison d’une tension artérielle trop forte, Lamyai a été refusée dans cet hôpital. Aussi ils ont dû faire en plus une quarantaine de kilomètres en moto vers l’hôpital général de Sisaket. Lamyai accouchera enfin d’une petite fille au doux petit nom de Bay Toey. Mais l’accouchement n’a pas été pris en charge par sa couverture sociale. Aussi la famille a dû payer huit mille bahts soit environ cent soixante quinze euros. Fatiguée et au bord de la crise de nerf, Lamyai a supplié les infirmières pour que les frais d’hospitalisation soient réduits de moitié. La demande de Lamyai a été acceptée par l’hôpital.

De retour chez eux, Rian donnait chaque jour à Lamyai cinquante bahts (soit environ un euro) pour tous les repas de la journée. Malgré les exploits de Lamyai pour assurer les repas des enfants, certains jours ils pleuraient d’avoir encore faim.

En avril 2010, comme les dettes se multipliaient, Rian, Lamyai et leurs trois enfants sont partis de Sisaket pour aller à Chong Mek. Ils habitent maintenant chez la soeur de Lamyai. Rian travaille sur un chantier de construction. Quand à Lamyai, elle aide sa soeur à vendre des soupes de nouilles. Cette année, le 10 mai, leurs enfants Chompu et Jek ont fait leur rentrée des classes comme des millions d’enfants de Thaïlande.

Alain Souchard – Sisaket (Thaïlande)

Nomades de la mer : Bateau à la dérive (II)

Ainsi, encore aujourd’hui, les familles du village de Hat Rawaї n’ont toujours pas accès au réseau d’eau potable et quatre vingt dix pour cent des familles n’ont pas accès à l’électricité. Elles continuent encore de vivre dans des conditions sanitaires déplorables. L’administration locale sous l’autorité du ministère de l’intérieur commence à peine à réfléchir à l’installation de compteurs électrique afin qu’enfin les familles de ce village n’aient pas à payer trois fois plus cher le prix de l’électricité.

Pour l’attribution de titre de propriété, les familles de Hat Rawaї sont toujours dans l’attente d’une décision de justice dans le nord est de la Thaїlande. Cette décision de justice pourrait faire jurisprudence dans la défense de leur droit d’habiter la terre de leurs ancêtres. Autre possibilité, ils peuvent espérer l’intervention d’une autorité spirituelle thaїe reconnue. Cette dernière recevrait ainsi le soutien des médias. Leur dernier recours reste une intervention royale qui légitimerait leur droit.

Depuis le tsunami, les Moken circulent moins librement. Actuellement cinq pour cent des Moken de Thaїlande vivent toujours sans papier d’identité. Ils ne peuvent donc pas bénéficier de l’assistance sociale gratuite en faveur des thaїlandais. Les autorités des parcs nationaux de Thaїlande leur interdisent la coupe d’arbres pour la construction de leur bateau : symbole de leur nomadisme. Ils subissent des restrictions des lieux de pêches et la baisse des ressources de la mer. Enfin, il leur est interdit de faire le mouillage de leur bateau dans certains lieux traditionnels en raison du fait qu’ils sont devenus des lieux réservés aux touristes occidentaux.

Inexorablement les nomades de la mer sont condamnés à la sédentarité. Une sédentarité assimilée à la mort chez ces peuples nomades. Avec la récente reconnaissance de ce village comme patrimoine de la culture des nomades de la mer, les autorités locales espèrent ainsi pouvoir développer une nouvelle forme de tourisme dans cette province.

Au lendemain du tremblement de terre en Haїti, les organisations avec une grande connaissance du contexte haïtien avec le soutien de partenaires et des plus pauvres doivent contribuer activement à la reconstruction de leur pays. Ces derniers sont hélas souvent les absents, les oubliés des projets dont ils sont les premiers destinataires. Ils doivent pouvoir être acteurs dès le départ dans le partage de leur savoir pour que la reconstruction de Haїti garantisse la préservation de la culture haїtienne et le respect des droits de tout haїtien à vivre dans la dignité ; libéré des affres de la misère sur la terre de ses ancêtres.

(Alain Souchard – Thaїlande)

Nomades de la mer : Bateau à la dérive (I)

Entre janvier 2010, le tremblement de terre en Haїti et décembre 2004 le tsunami en Asie du sud-est ; cinq années séparent ces deux catastrophes. Quels sont les défis majeurs auxquels doivent faire face aujourd’hui des victimes du tsunami ?

Pour donner des pistes de réponse, la situation du village de Hat Rawaї dans la province touristique de Phuket dans le sud de la Thaїlande me semble assez significative. Ce village est composé de Moken, Moklen et d’Aray Tawoy, trois peuples nomades de la mer d’Andaman. Mille cinquante huit personnes vivent sur un peu plus de trois hectares de terrain, dans deux cent vingt six maisons. Au moment du tsunami, cinquante quatre bateaux ont été endommagés, et quatre ont été détruits. Le village a reçu un million de bahts (vingt deux mille euros) pour la réparation des bateaux.

Jusqu’au tsunami, les peuples nomades de la mer ont été ignorés. Il a donc fallu attendre le tsunami pour que le peuple thaї prenne conscience de leur existence. Il découvrait par la même occasion, leur savoir traditionnel et leurs stratégies efficaces élaborées au fils des siècles (culture de non accumulation, économie de subsistance, réseau de liens sociaux par des mariages entre familles nomades de différents villages, des cérémonies et un système d’entraide) qui leur permirent de survivre à l’esclavage, à la discrimination et au tsunami.

Du haut de trois siècles d’histoire le long de la mer d’Andaman, chaque année avec l’arrivée de la mousson de juin à octobre, des familles nomades de la mer rejoignaient la terre de leur ancêtres le long de la plage justement nommée Hat Rawaї, la plage des nomades de la mer. Il y a quarante ans, les Moken et Aray Tawoy étaient les seuls habitants de cette plage. Puis, il y a un peu plus de dix ans, certaines de ces familles se sont installées sur des terrains sur lesquels tout le monde dans le respect des lois séculaires basées sur le droit d’usage leur ont accordait le droit d’y vivre.

Mais après le tsunami, dès que le problème de la reconstruction et la nécessité de titres de propriété légaux ont été abordés par les Organisations non gouvernementales, l’équilibre des relations qui permettait au droit d’usage de faire foi a été rompu. La propriété foncière apparaît comme une question très critique dans ce type de catastrophe naturelle.

A suivre…

(Alain Souchard – Thaїlande)

Pii Bay : Dans le silence d’une vie simple

C’est un matin calme sur la campagne du plateau de Khorat dans le nord-est de la Thaїlande. Des lotus au rose éclatant commencent à s’ouvrir. Et c’est le moment choisi par l’aigrette pour prendre leur envol.

Sur le village de Ban Non Gniaw, le soleil vient à peine de se lever. Et déjà Pii Bay prépare la charrette pour chercher le foin destiné à nourrir les douze vaches du cheptel familial. Pii Bay Waewthaisong est un homme de quarante et un an. Il est le troisième enfant d’une fratrie de six. Ses parents se déplacent difficilement en raison de leur handicap aux jambes.

Pii Bay est sourd et muet de naissance. Il n’est jamais allé à l’école. Toutefois, il sait écrire son nom et il peut commercer avec l’argent. Par contre, les villageois lui reconnaissent le don de voyance. Il sait lire les lignes de la main.

C’est tout de même le matin, nous sommes en décembre, toutes les rizières ont été moissonnées. Dans la cour de la ferme de la famille Waewthaisong une vingtaine de poulets caquètent de joie devant un festin de grains de riz. Dans l’air, une bonne odeur de riz gluant tout chaud.

Un bonze déjà safran descend la rue principale qui sépare le village en deux. Il entame sa tournée d’aumône matinale. Dans le bol du bonze, des femmes et des enfants y déposent des cuillères de riz et un plat cuisiné enveloppé dans une feuille de bananier. Puis le bonze psalmodie une prière bouddhique. Cette offrande est un geste sacré, un geste de générosité en cette nouvelle journée.

Pii Bay est revenu avec la charrette de foin. En quelques coups de fourche, il remplit les deux mangeoires de l’étable aménagée sous le grenier à riz. Puis, il rejoint son père pour l’aider à déplumer à l’eau bouillante deux poulets et à arracher les poils de deux rats de rizières. Ils seront cuisinés et grillés pour le prochain petit déjeuner.

Autour de neuf heures, Pii Kanha, la sœur ainée de Pii Bay invite chaque membre de la famille ainsi que le villageois de passage à partager ce petit déjeuner. Tous les mets servis ; du riz gluant jusqu’au jus de noix de coco proviennent d’une part des produits de leur ferme et d’autre part de la chasse et de la pêche de la dernière nuit.

Les cinq sens réjouis de tant de saveurs, Pii Bay prépare son sac à dos. Il y dépose une fronde et une hachette qu’il enveloppe dans un tissu. Avec différents “restes” du petit déjeuner, il emporte son casse-croute. Il ouvre l’étable et muni d’un long bâton, il guide les douze vaches vers leur pâturage en bordures de rizières.

En cette fin de matinée et cela jusqu’au milieu de l’après-midi, les rayons de soleil frappent très forts. Par conséquent, c’est le temps consacré aux visites entre les villageois. Aujourd’hui, la famille Waewthaisong est préoccupée de la poursuite des études d’Apple, la fille de Pii Kanha et Pii Lay. A la fin de mars prochain, Apple aura terminé son école secondaire. Elle pense déjà à rejoindre une école de formation d’aide infirmière à Korat, chef lieu de la province. Afin de soutenir l’inscription d’Apple à cette école, la famille est prête à vendre quatre de ses vaches.

En milieu d’après-midi, Pii Bay est de retour avec le cheptel familial. Il rassemble de quelques gestes habiles le bétail dans l’étable et aussitôt charge dans la charrette une dizaine de sacs de charbon de bois. Il va les vendre dans un village voisin afin de s’acheter de nouvelles bottes.

Pendant une bonne quinzaine d’années, Pii Bay a sillonné d’ouest en est, du nord au sud cette région de la Thaїlande en quête de travail. Il a exercé presque tous les métiers agricoles. Il a travaillé sur des chantiers de construction à Bangkok. Il a même était cuisinier et homme à tout faire dans une entreprise chargée de creuser des canaux d’irrigation. Sa plus grande fierté est d’avoir travaillé sur un projet de la princesse Sirithorn, princesse très aimée du peuple thaї.

Durant ses pérégrinations des cinq dernières années, Pii Bay a été humilié en raison de son handicap. Malgré qu’il soit reconnu comme travailleur infatigable, ses employeurs ont souvent cherché à l’exploiter. Fatigué par le mépris et l’injustice de certains hommes, il a décidé retourner dans son village et soutenir sa famille. Maintenant, les taches de la vie quotidienne et les petits bonheurs d’une vie simple lui apportent joie et tranquillité.

Certains soirs, avant la levée des nasses et autres pièges à poissons dans la rivière voisine, Pii Bay apprécie de se détendre devant la télévision. Il aime particulièrement regarder ses feuilletons préférés.

Alain Souchard (Khorat, Thaïlande, le 10 décembre 2009)

Suis-je condamné à fuir toute ma vie !

 Ce cri de désespoir est celui d’un homme de la minorité éthnique Karen du Myammar. Cet homme se nomme Chapalé. En juin 2009, avec l’arrivée de la saison des pluies, Chapalé et sa femme comme trente mille autres Karens ont dû fuir leur village.

Ces familles Karen ont marché sous des pluies torrentielles plusieurs heures. Mais pour les plus éloignées de la frontière thaïlandaise ce n’est qu’après deux, voir trois jours de marche qu’elles ont pu atteindre la rivière frontalière de la Mœil. Sur des radeaux de fortune, elles l’ont traversée et ont rejoint l’un des trois villages thaïlandais de Ban Nong Bua, Ban Mee Salit et Ban Mee Osu dans le canton de Tha Song Yang de la province de Tak.

En 2004, 1.2 milions de karens vivaient dans la jungle et les terres agricoles de l’est le long de la frontière avec la Thailande. Entre un tiers et la moitié d’entre eux sont des personnes déplacées. Ils mènent une vie de paysans : ils habitent des petits villages, ils cultivent le riz, la noix de coco, la banane, la papaye. Ils élèvent des cochons et des poules. Ils tissent leurs propres vêtements. Mais ils doivent fuir continuellement, car leurs villages sont régulièrement brulés par l’armée birmane. Quand leur village a été brulé quatre ou cinq fois, ils n’y retournent plus. La jungle devient le refuge de leur survie avant l’ultime exode vers la Thaїlande.

Chapalé de témoigner: “Aussi loin que je puisse me souvenir, avec mes parents nous avons du fuir sans cesse face à la terreur engendrée par l’armée birmane. Ils nous volent nos poules, nos cochons et brûlent notre village. Ils nous volent le riz de nos rizières. Aujourd’hui j’ai trente huit ans et notre famille doit encore fuir devant la mort. Nous avions peur d’être forcés comme déjà trente membres de notre village de servir dans l’armée birmane.”

Selon le rapport de Human Right Watch, 70,000 enfants du Myammar ont été enrôlés dans l’armée, ce qui est plus que tout autre pays dans le monde. Parmi eux, des enfants ont à peine atteint l’âge de onze ans.

Depuis juin dernier la famille de Chapalé et les autres familles déplacées dans ces villages frontaliers thaïlandais, soit au total 3,500 personnes ont reçu l’aide humanitaire du Haut Commissariat aux Réfugiés. Ils vivent entassés sous des tentes et leur situation sanitaire reste très difficile car la malaria fait des ravages, suivi de près par la dysenterie et les diarrhées. Le taux de mortalité infantile reste très élevé.

En 2007, la Thaïlande comptait 140,000 karens rassemblés dans neuf camps dans les provinces de Mae Hong Son, Tak, Ratchaburi et Kanchanaburi. Ces exilés n’ont aucun statut. Officiellement, sans papiers officiels, ils ne sont rien, ni birmans, ni thaїlandais, ni réfugiés politiques, ils s’appellent eux mêmes, personnes déplacées.

Chapalé et sa femme comme des centaines de milliers de Karen ont fui les persécutions dans leur pays et espèrent une vie meilleure en Thaїlande. Chapalé réussira t-il à trouver un travail digne ou bien tombera t-il dans les affres de l’exploitation, de l’esclavage comme la majorité des deux cent mille travailleurs migrants du Myammar de la province de Tak ?

Quelle espoir en terre thaїlandaise ? Un leader karen réfugié en Thailande de conclure: “Nous ne pouvons rien faire. Nous sommes les invités de la Thaïlande. Nous ne pouvons que l’en remercier, car sans elle nous serions tous morts. Mais la contrepartie, c’est que nous ne pouvons rien lui refuser. S’il y a des abus, nous ne pouvons que les accepter. Car, si on nous chasse, nous n’avons nulle part où aller.”

Alain Souchard (Thailande)