C’était vraiment osé !

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Caroline Blanchard,

Cameroun

C’était vraiment osé, voire même un peu fou ! Lancer cette idée de monter un spectacle pour la Journée mondiale du refus de la misère, dans la grande salle de spectacle de l’IFC (Institut Français du Cameroun) lors d’une réunion en juin, avec le Directeur, pour un groupe si jeune et si fragile que le nôtre ! Au moment de la réunion, notre petit groupe des Amis d’ATD Quart Monde avait très peu d’éléments :

  • L’envie de travailler avec Piko, un comédien centrafricain, dont nous avions vu les talents avec les enfants de la Fondation Petit Dan et Sarah qu’il avait su former au théâtre dans une mise en scène très comique,
  • La confiance que tous nos partenaires répondraient présents, chacun à leur manière : l’école française Fustel de Coulanges, le centre social Edimar qui accueille les enfants et les jeunes qui dorment dans la rue, la bibliothèque Lucioles, à caractère social et éducatif,
  • L’espoir que d’autres comme le Club des Jeunes Aveugles Réhabilités du Cameroun nous rejoindraient.

C’était vraiment osé, et risqué : faire se rencontrer sur la scène et dans le public des jeunes qui vivent et dorment dans la rue, des jeunes non-voyants, et des jeunes d’un monde favorisé comme celui du Lycée Français !

C’était vraiment osé, audacieux, de mêler dans le public expatriés et locaux, occidentaux et africains, alors que nous n’avons pas le même sens de l’humour et pas tout à fait le même français… Allions-nous nous comprendre, et faire comprendre le message essentiel que nous voulions transmettre ?

C’était vraiment osé, et nous imposer un joli défi que de remplir cette salle de spectacle !

Pourtant le défi a été relevé, et au-delà de nos espérances, la salle était pleine à craquer quelques minutes avant le début du spectacle, tellement qu’il nous a fallu refuser du monde. Nos amis de la bibliothèque Lucioles, et bien d’autres n’ont pas pu entrer. Et puis, des artistes nous ont suivis, encadrés, conseillés, accompagnés, formés : Piko, le comédien metteur en scène, mais aussi Ndjonbe Jean, un autre comédien, et d’autres, musicien et photographe. Nos liens se sont renforcés à travers cette expérience.

Nous avons eu peu de temps pour écrire et monter ce spectacle, mais nous avons réussi deux choses au cœur de la mission du 17 octobre : mettre les plus pauvres à l’honneur et permettre la rencontre.

Quelle joie ce fut pour nous de voir les enfants de la Fondation Petit Dan et Sarah nous faire tous rire dans ce sketch « Je mange » parodie comique du monde du travail ! Quelle fierté de montrer le talent de ces enfants orphelins et vulnérables !

Quelle émotion de faire monter sur la scène les jeunes non-voyants montrer leur sens de l’humour, et leur talent artistique pour nous chanter « Toi qui dis que je ne vois pas, mais moi je dis que je vois mieux que toi, aujourd’hui j’ai envie de te parler de ma vie, de mon cœur, parce que quand je tombe, je me relève… »

Quelle harmonie et quelle espérance d’écouter chanter les enfants du l’école primaire Fustel de Coulanges pour nous dire leur sens de la solidarité, et leur souci de préserver notre terre.

Quel message d’espoir que celui de ce jeune qui après 8 ans dans la rue est en apprentissage dans une boulangerie, hébergé par ses patrons, et s’accroche pour apprendre un métier et continuer à l’école. Nous espérons que ce témoignage d’une vie de travail, d’épargne très modeste, et de soutien constant à sa famille va contribuer à faire changer le regard porté sur les enfants qui dorment dans la rue.

Certes, il faisait beaucoup trop chaud dans cette salle bondée, certes, nous n’avons pas su bien maîtriser le temps et nous allons tirer les leçons de cette belle expérience pour progresser. Mais à un an de la grande mobilisation 2017, nous somme sûrs d’une chose : notre capacité à mobiliser un public qui s’est laissé toucher par notre création si osée à la hauteur des ambitions que nous avons pour le monde de demain.

Des extraits de la pièce de théâtre seront bientôt disponibles.

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Résistance de la matière

2016 Bas-relief Treyvaux

Bas-relief de l’atelier de sculpture à Treyvaux, entre 2006 et 2015, érable sycomore, 200x40x5cm, intitulé « Ici règnent la liberté et la paix »

François Jomini
Berlin

Sculpter c’est faire surgir du dedans de la matière des reliefs qui danseront dans la lumière toujours changeante. Laisser venir au jour la forme enfouie. Raconter une histoire par l’érosion du geste. Ici, sous l’effet de la main animée de l’esprit et prolongée de l’outil.

Dans cette histoire, la matière a son mot à dire, elle impose son caractère, elle offre sa texture particulière à votre texte singulier.

Je vous vois encore, Sabrina, si frêle, prendre en mains pour la première fois le ciseau et le maillet, votre visage buriné par les coups durs de la vie. Concentrée, appliquée, acharnée pendant trois jours sur ce plateau d’érable qui rend le son plein d’une coque de bateau. Quand vous vous redressez pour détendre vos muscles, votre pensée semble en voyage, furtivement je vois l’enfance éclairer votre visage.

Philippe à nos côtés, lui qui a creusé la nuit maintes fois du pas de l’homme sans foyer, s’applique à détourer à la gouge la roulotte tractée par un cheval qu’il vient de dessiner, ou plutôt de révéler, d’exhumer de sa mémoire à la manière d’un archéologue. Passante entre deux coquelicots et un éléphant, dans un espace encore vierge qui n’attendait qu’elle, la roulotte du voyageur ouvre dans son sillage un nouvel horizon. Viendra plus tard s’ajouter au premier plan l’étendue d’un champ de blé, qui sans la trace du voyageur n’aurait jamais été semé. C’est fou combien de plans et d’horizons, combien de souvenirs, de rêve et de possibles contient une pièce de bois brut de deux mètres sur quarante centimètres, et de cinq centimètres d’épaisseur.

Trois jours durant, Sabrina, vous ciselez les nervures d’un feuillage. Nous ouvrageons sans mot dire, enivrés par la sarabande du bois qui chante, absorbés par cette alchimie de l’effort, du mouvement, de la matière et de l’esprit d’où, voilà des millénaires, l’écriture a jailli. Au moment de nous essuyer le front avec la manche, souriante, vous me dites : « ça me fait du bien ! »

Peut-être six mois plus tard, dans une rencontre où la parole est grave et nos respirations retenues, sur le thème de l’enfance volée des enfants placés, sujet qui remue en vous tant de non-dits, vous me faites part d’une découverte : « Maintenant j’ai compris ce qui m’a fait du bien quand on sculptait le bois : à chaque coup que je donnais, c’est ici (vous posez votre main entre le cou et la poitrine) que je sentais se casser comme un bloc de béton. »

Vous évoquiez aussi la moto de votre jeunesse, qui vous a permis d’échapper au carcan d’une vie sans promesse où vous avez entendu si souvent que vous n’étiez bonne à rien, le sentiment de libération que vous avez éprouvé à tracer la route de votre choix, à faire votre vie. Vos yeux brillaient de joie malicieuse à l’évocation des libertés que vous avez su arracher à l’adversité.

La poésie, la peinture, chemins pour se dire

Parfois les jeunes n'écoute pas les conseils de leurs parents et prennent d'autres chemins comme celui de la délinquance. Les livres représentent nos rêves et le désir d'apprendre

Par manque de conseils -Peinture de Daniela, 14 ans, Guatemala. « Parfois les jeunes n’écoutent pas les conseils de leurs parents et prennent d’autres chemins comme celui de la délinquance. Les livres représentent nos rêves et le désir d’apprendre. »

Nathalie Barrois,

Guatemala

Dire le quotidien
Se découvrir le pouvoir
De se regarder dans un miroir
Peindre pour émouvoir

Sortir du quotidien
Avec d’autres réfléchir
Penser aujourd’hui et l’avenir
Écrire pour se dire

Ces quelques vers de ma propre inspiration pour vous transmettre combien les jeunes du projet « Jeunes artistes et artisans de la paix » d’ATD Quart Monde m’ont touchée. Ils vivent dans un bidonville, étudient souvent sans livres, parfois à la lumière d’une bougie. Chaque jour trouver de quoi vivre, aider ses parents en poussant la brouette, en vendant au porte à porte. Et espérer que la maladie avec ses frais médicaux impossibles ne viendra pas rompre ce fragile équilibre. Bien sûr les copains, les voisins. On tourne en rond, entre rêves et tentations. Une violence sourde que rehausse le passage de la police : pour qui, pour quoi ?

Et puis voilà qu’un espace s’ouvre…

Ils sont rentrés dans notre proposition, que ce soit à travers l’écriture de poésie, ou par le biais de la peinture. Se référant à notre thème « une éducation digne, sans exclusion », ils ont pu exprimer leur rêves pour demain, partager leur expérience.

Avec à la clé une exposition de peintures et une matinée de Récital poétique à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère. Ils se sont sentis écoutés, attendus, reconnus…

Pouvoir se dire et la reconnaissance de l’autre font sentir qu’un autre chemin que le silence étouffant peut être possible pour demain. Appel à prendre son avenir en main.

Puissions-nous créer partout de ces espaces, dans nos quartiers, nos communautés, nos maisons…

MA LIBERTE
Auteure: Dalia 13 ans.

Liberté pour jouer et sourire
Liberté pour vivre le bonheur
dans l’école et ailleurs

Nous sommes libres pour recevoir une éducation
Nous sommes libres d’être de différentes couleurs
et de différents lieux

Personne ne peut nous nommer indigène ou nègre
Nous sommes libres et égaux.

Mon avenir dépend de ce que tu penses toi
Mon avenir est liberté sans mauvais traitements
Mon avenir et ma liberté, comme l’arc-en-ciel.

Parfois il n'y a pas de possibilité pour étudier par manque d'argent. Certains doivent travailler pour pouvoir étudier. Mais ils ne peuvent mettre en pratique ce qu'ils étudient. Les livres devraient être pour tous. Mais il y a ceux qui ne les prêtent pas. Emeldis, 18ans

Éducations Perdues -Emeldis, 18 ans « Parfois il n’y a pas de possibilité pour étudier par manque d’argent. Certains doivent travailler pour pouvoir étudier. Mais ils ne peuvent mettre en pratique ce qu’ils étudient.

Yeison Antonio, 17 ans

Education dans la paix et la liberté -Yeison Antonio, 17 ans
« Il faut avoir l’espérance qu’à partir de l’éducation tu peux atteindre ton projet . Il faut aussi la paix »

 

Et si on dessinait des bouquets ? 

Rencontre artistique à Commana, septembre 2015

Rencontre artistique à Commana, septembre 2015

Jean Luc  Heintz

France
Jean-Luc Heintz, artiste-militant à Paris, a participé à une rencontre artistique animée par Jacqueline Page à Commana, en Bretagne.

COMMANA !!!

Ouah … ces rencontres Art, c’était vraiment super.
D’abord nous sommes allés à la découverte d’un pays de magie et de rêve, je le dis : Le Finistère Nord. Immensité de la mer, éternité des montagnes, caresse incessante des vents, lumière intense de beauté intérieure des églises.
Dès la sortie du train, hop en voiture. Nous nous arrêtons pour marcher une trentaine de minutes, histoire de respirer. Quel délice la mer ! Sa beauté submerge et en un instant les soucis n’existent plus. Et ce vent frais qui caresse sans cesse le visage, n’est-il pas le meilleur des remèdes aux angoisses quotidiennes, à la violence des relations administratives, de voisinage ou médicales, au repli sur soi de peur de souffrir? Je rêvais de ce séjour depuis des semaines ! Quel bonheur de marcher, seul, sur une plage de sable blanc, fin, immense, interminable, à perte de vue, sans personne. Oui, un bonheur pour moi et un bonheur que j’espère à tous car ressentir une telle satisfaction reconstruit.

Alors, en écoutant, avec plaisir, le va-et-vient incessant des vagues, je deviens poète: « il était seul au monde et le monde était océane ».
Alors le soir repu de découvertes et de changements, fatigué de ce bel après-midi, épuisé mais soulagé, je mange et je rentre dormir, en paix avec moi-même et avec le monde, plein d’idées d’avenir, dans la caravane agréablement aménagée à mon attention.

Heureusement nous n’étions pas seuls tout le temps …

Nous sommes accueillis par l’envoûtante sympathie de Jacqueline et son sourire plein de malice. Lorsqu’on dessine, sous ses conseils, on devient des génies. Christian est venu de Belgique. C’est un homme très silencieux. Lorsqu’il peint, il est totalement absorbé par ce qu’il fait. Le temps s’arrête à le regarder. Nous rencontrons Geneviève, la voisine, une femme pleine de sympathie et d’humour. Elle chante l’opéra. On éclate de rire en l’entendant imiter le chant du coq, les cris des poules, des canards, à la perfection. Dans son jardin cette basse-cour colorée picore en liberté sous le regard méfiant des chats. Avec elle, on est heureux. La maman de Jacqueline est une toute petite femme d’un certain âge au regard de lumière. Son hospitalité généreuse et sa gentillesse naturelle reposent. On est fier de se sentir respecter.
Je suis arrivé à la gare de Morlaix plein d’impatience, assoiffé d’amitiés sincères et aussi, en manque de création. Depuis ma rencontre avec Jean Jacques Berthelot, un artiste qui vivait dans la rue, maintenant décédé, je suis engagé avec la famille ATD Quart Monde. Je fréquente l’université populaire. Je participe à Art et Partage, un atelier de peinture initié par le mouvement à Paris XX. La création m’est devenue nécessaire. Elle a le pouvoir de m’apaiser et de me diriger vers l’autre. Les mots quant à eux, tournant toujours dans ma tête, ont tendance à m’aigrir et m’envahir de colère. Dès le matin, nous nous mettons à peindre sur chevalet, dans le silence le plus intense. C’est incroyable le pouvoir du silence, sur soi, sur le groupe, sur nos liens et relations. En présence de Jacqueline nous réalisons de très belles œuvres. Je suis étonné des progrès. Nous pensions travailler en incrustant des textes dans la peinture car j’écris aussi des poèmes. Pour commencer nous nous essayons à un bouquet de fleurs et pendant cinq jours nous allons peindre des bouquets à l’acrylique, aux pastels, aux fusains, à la craie. Le noir du charbon et le blanc des carrières c’est trop intellectuel pour moi. Christian, lui, il aime. Mais moi, je préfère peindre sans réfléchir pour vider mon esprit des angoisses, pour décharger les violences reçues, pour ne plus penser et retrouver ainsi des forces sereines. J’aime les couleurs qui font oublier et vibrent comme une danse à l’univers.
Et danse il y a eu. Notamment avec ce spectacle donné par le centre des arts et tradition populaire du Léon « Bleuniadour ». Les danseurs et costumes m’ont porté dans mes émotions. J’ai vu des bretons à la rigueur de caractère incomparable. Ils se portaient puissamment dans l’artistique et la virtuosité tout en dégageant beaucoup de chaleur humaine. Hallucinant.
Durant ces cinq jours, avec tous ces gens rencontrés, toutes ces belles découvertes, « nous avons été comme généreusement servis sur des plateaux ». Cela touche beaucoup ma mémoire : les bretons ne s’oublieront jamais.
Avant dernier repas. Ce soir-là le silence est grand, me portant dans la mélancolie du retour. Craignant celui-ci mais espérant en sa résonance pour longtemps.

Si peindre, comme cette fois juste des bouquets de fleurs, procure du bonheur, c’est aussi un engagement. C’est un engagement d’égalité et de paix. Merci à Jacqueline pour l’idée et l’accueil. Merci à ATD Quart Monde pour permettre ce projet et cet espoir, encore et encore, à tous. Merci pour cet avenir généreux qui se construit en couleur et en silence.

La tendresse du Maître peintre

Jean-Jacques, peint par Christian.

Jean-Jacques, peint par Christian.

Noldi Christen,

Suisse

Dehors, devant ma fenêtre, je voyais cet été les fleurs des pommes de terre. De couleur malheureuse brune, sèche… Un peu plus loin, les tournesols étaient tout gris et décrépis. Désespoir des paysans, la canicule. Et l’appel, le cri : Sommes-nous en train d’achever notre belle planète bleue ?

Tout cela me fait penser aux roses fanées de Nelly, femme qui connaît la pauvreté. Il y a 20 ans, elle a peint toute une série de ses roses desséchées. Certains avaient remarqué que c’était devenu sa marque, son truc.

Mais elle insistait : «C’est que chacun de nous est aussi une rose ! Et ce monde, moi je le veux avec partout des bouquets de fleurs assemblées. Qui dansent dans leur vase !» … Communion.

Puis elle ajoute : «Mais j’en vois trop de celles qui sont abandonnées. Plus aucun geste d’une main, attentive, qui les arrose. Plus de regard attendri. Oui, ces fleurs-là, elles se vident et meurent finalement bien avant l’âge.» Sauf si un ami arrive.

En Belgique, Christian Januth – il se dit «faiseur d’images» – peint les visages longuement médités de personnes oubliées autour de lui. Il veille sur eux. La Belgique, à travers son histoire très dure, a un sens bien plus fin pour ça.

Une amie de Christian m’a montré, pas loin de la si belle Mairie de Bruxelles, un arbre très spécial. Accrochés dans ses branches fragiles, des portraits. Chacun portant le nom d’une personne très pauvre, sans logis, décédée les derniers mois. La plupart avaient entre 40 et 50 ans. Très peu au-dessus. Et une bonne partie aussi au-dessous de ces âges.

Christian, lui, les appelle «les maîtres de ma vie». C’est qu’il en a connu certains, de l’intérieur. C’est qu’il a vu chez eux aussi, sous la peau fatiguée, jaillir la source de leurs grands rêves.

En les peignant, dans l’honneur, il a contribué à prolonger leur vie. Il leur a redonné des couleurs, il les a grandi…

Mais pour d’autres, mission impossible. Là, ses pinceaux se mettent à crier, à hurler, à pleurer, à témoigner de cette vie mourante dans l’hiver du printemps. À tirer la sonnette d’alarme. Il faut protéger tous les autres !

Des artistes-peintres comme Christian et Nelly… sont pour moi des jardiniers indispensables dans ce monde qui surchauffe. Contrairement à bien d’autres qui vivent à la surface et se gonflent pour prendre beaucoup de place, eux, ils travaillent en profondeur. Concentrés sur l’essentiel, ils me parlent.