Rencontre avec un « dépanneur » ordinaire et solidaire

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Pascal Percq

France

L’autre jour Jean-Philippe téléphone tout content, avec un grand bonheur dans la voix : « C’est fait ! Je l’ai eu le code ! » Des mois qu’il le buchait son code de la route. A la clé, le permis de conduire. Il en a bien besoin pour développer son activité d’artisan à tout faire. Un véhicule, c’est nécessaire pour se rendre avec des outils sur un chantier. Le code… c’est fait : ne reste plus que la conduite pour avoir ce satané permis. Ce qui ne lui fait pas peur : « il y a longtemps que je conduis !» Ce permis représente un gros effort financier pour toute la famille et bien des soutiens parce qu’un permis, ça coûte !

Il est comme ça Jean-Philippe : courageux. Et généreux…  Mais d’une générosité active, militante. C’est ce qu’il a appris à ATD Quart Monde. « Le Mouvement, je suis tombé dedans quand j’étais au berceau » dit-il. Son père, sa mère, toute sa famille ont milité. Sa maman est même allée aux Nations Unies à New York avec une délégation d’ATD pour rencontrer le secrétaire général de l’ONU.

Ce qui anime Jean-Philippe depuis 45 ans, c’est cette même flamme au cœur : toutes ces injustices dont il est témoin.  Et autour de lui, à Roubaix, ça ne manque pas ! Mais lui ne se contente pas de lever les bras au ciel : il est un témoin … qui se bouge.

« Je dépanne ! Pour moi ATD c’est toujours aide à  toute détresse, explique-t-il. Un Mouvement qui se bat pour que tout le monde ait accès à ses droits.».

Accompagner les gens en difficultés, c’est important. « Avec ATD j’ai appris beaucoup de choses et je m’en sers pour ceux qui en ont besoin. Et quand je ne sais pas, je demande à ceux qui savent. Mais c’est rare que j’utilise le nom d’ATD quand j’interviens. Sauf quand on n’est pas entendu, qu’on n’arrive pas à obtenir de rendez vous. Alors là je sors le nom d’ATD Quart Monde.  Et ça réagit.»

Jean-Philippe a sa façon d’agir :

« Quand je fais… je fais sans le faire, dit-il. J’accompagne la personne mais c’est elle qui fait. Ou qui ne fait pas. C’est souvent sur des problèmes d’ordre administratif, juridique. Je discute avec la personne : ‘ Ton problème c’est quoi ? ’ Et je propose : on peut faire comme ci ou comme ça. J’explique les possibilités, je lui dis ses droits. Par exemple avec J.M. Il avait des impayés de loyer. On a monté un dossier FSL (fonds solidarité logement). Mais c’est lui qui fait. Je l’accompagne dans les démarches. Depuis son AVC il est handicapé, il a droit à l’allocation handicapé. Il ne le savait pas. Mais c’est lui qui fait, je ne suis là qu’en soutien. Pareil chez l’avocat. C’est lui qui parle. Je ne suis que l’accompagnateur.  On a préparé le rendez vous à deux :  ‘ si tu as du mal à t’expliquer je veux bien t’aider, mais c’est ton affaire ’. Le but : c’est de ne pas faire à la place de la personne. »

Les difficultés, les problèmes, les soucis, les galères : Jean-Philippe connaît. Il en retire une expérience pratique qu’il met au service des autres. Il le dit : «  C’est plus facile pour moi qui ai connu la misère d’accompagner quelqu’un qui a des problèmes parce que quand on est passé par là, on sait comment faire. Quand on a eu soi même des problèmes d’huissier, on sait comment parler des huissiers et aux huissiers ! Quand on va voir une assistante sociale, elle a tendance à te juger. Un juge c’est pareil. Je connais une maman qui ne voulait plus aller voir son assistante sociale parce qu’elle la menaçait de placer ses gosses. C’est pour ça qu’avec nous, avec ATD, les gens sont en confiance. Ils savent qu’on n’est pas là pour les juger. Et nous on a des contacts avec les services sociaux mais on ne menace pas ces parents de placer leurs enfants. Parfois, il y a quand même des cas où on se demande comment faire ? On est là pour aider. Comme on peut. On n’est pas des professionnels. On fait ce qu’on peut. Mais avec nous, il n’y a pas de jugement. »

Après des années de militantisme et d’accompagnements de familles, Jean-Philippe reste admiratifs de ces familles qu’il côtoie quotidiennement :

« Ce sont des gens incroyables, dit-il. Avec eux, j’apprends tous les jours. La première chose, c’est de voir qu’il y a plus pauvre que soi. Ces gens sont  des battants. Plus que du courage. Parfois je me dis : comment je ferais si j’étais à leur place ? Je leur demande: comment faites-vous ? Ils répondent : « on est habitué ». J’aurais déprimé pour moins que ça dans leur cas. Quand je vois dans quelle situation on les laisse vivre… laisse tomber ! Et pourtant chaque matin, leurs enfants sont tout propres pour aller à l’école ! »
Ce qui ne cesse de l’indigner: « Ma colère sur les politiques elle est connue » dit-il. Il ne manque jamais d’interpeller les élus de sa ville face aux injustices. « Quand je vois toutes ces maisons murées, inoccupées à Roubaix et des familles à la rue : ma colère elle est là. Les étrangers, les roms, on invente ici des lois uniquement contre eux pour leur pourrir la vie !»

Saine colère que celle de Jean-Philippe, dépanneur solidaire dans son quartier. Et pour lui, cette attitude est normale, ordinaire.

 

LE REGARD

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Blaise NDEENGA

Cameroun

Il est des gestes, des attitudes et des mimes qui expriment parfois des modes de communication envers l’autre. Bien des fois nous ne faisons même pas attention. Le regard entre dans cette catégorie. Il est celui qui, d’un coup, transmet des informations, des jugements et des interrogations, des doutes, du rejet, de l’acceptation…

Cette prise de conscience du Regard m’est apparue de façon ferme après une rencontre. Je vous livre le témoignage de cette dame. Je suis allé chez elle, alerté par des amis. Elle vivait une situation forte. En fait elle a été accusée de sorcellerie. Chassée de son village, elle avait trouvé refuge dans une autre contrée et vivait dans une cabane délabrée et presque répugnante. Voici ce qu’elle me dira plus tard :

« Mon fils, le jour où tu es entré dans ma maison, ce n’est que tes yeux que je fixais… je voulais savoir à travers ton regard, si tu avais peur du titre de sorcière que le village me fait porter…

Je t’ai vu entrer dans ma maison. Tu n’a regardé ni l’état de ma maison, ni le désordre, ni la saleté…Tu es entré en me regardant droit dans les yeux et moi je faisais de même…Tu t’es assis sans même regarder le banc sur lequel tu t’asseyais…Pourtant il était sale. Tu étais préoccupé à me regarder…Ce qui comptait c’était moi. Les gens me parlent sans me regarder…Lorsque je sors de ma maison, les gens regardent ailleurs ; les plus courageux me saluent, mais en tournant le visage. Mon fils est-ce que j’ai le visage d’un animal? Je suis comme vous ou pas ?

J’ai senti beaucoup de joie quand ton regard a croisé le mien. J’ai compris enfin que j’étais quelqu’un car ton attention était sur moi…Je me suis sentie considérée. Ton regard montrait ton cœur. Tu m’as aimée et je t’ai ouvert mon cœur…Enfin quelqu’un m’a regardée donc j’étais importante ».

Voilà un témoignage qui m’a bouleversé et en même temps enseigné. Quelle force a le regard ? Valorisant, condescendant, compatissant, méprisant, attachant ? Généralement on n’y fait même pas attention. Avec cette dame, j’ai compris qu’un petit regard jeté vers quelqu’un l’humanise et lui donne un visage…

L’avenir de l’humanité est entre nos mains

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17Octobre-Charles RPhoto : Charles Ngafo, à l’occasion de la Journée Mondiale du refus de la misère à Bangui

Jacqueline Plaisir

République de Centrafrique

L’actualité tumultueuse nous ballote d’une catastrophe à une autre, et au cœur même de ces bouleversantes crises, il y a la persistance de la misère. On peut dire : il y a la misère qui prend des galons. Et face à ce qu’on pourrait regarder impuissant, comme une fatalité, il y a des femmes et des hommes debout, qui résistent par la solidarité et le sens profond de la dignité.

De la Centrafrique, si nous sommes à l’écoute de l’appel silencieux de la misère, nous percevrons le message de tous les résistants. « Le sens de la vie, pour nous, c’est aider ceux qui sont plus faibles » déclarait Charles le 22 octobre dernier. Lui que la misère prive de tout, il nous invite simplement à regarder autrement ceux qui arrivent les pieds nus et les vêtements en lambeaux, à l’image de leur vie limée par la misère. Ils frappent à nos portes pour un peu d’amitié et retrouver dans nos yeux et à travers nos paroles l’écho de leur humanité.

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« Il y a un mois de ça, un jeune est venu dans la cour. Il m’a demandé 100 Francs (0,15 €) pour prendre la bouillie. Je lui ai demandé comment tu viens me demander ça. Il a répondu : je viens de loin, de loin

– Loin comment ?

– De Bangassou

– qu’est-ce qui fait venir ici si tu étais à Bangassou ?

Alors il raconte. Un jour, il a retrouvé la maison brûlée, et toute sa famille. C’est cette violence qui l’a poussé à fuir. Il a passé un mois en route pour arriver à Bangui, et cela faisait une semaine qu’il était à Bangui, à errer sans famille.

Lorsqu’il m’a expliqué cette histoire, cela m’a touché et je lui ai demandé « Tu vas où ? ». Il n’avait nulle part où aller, alors il est resté avec moi.

Et puis un matin, le cadet m’a dit qu’il voulait avoir un métier, se former. Nous sommes allés à Don Bosco. Nous nous sommes renseignés, çà coûte cher. Je me souviens qu’à mon époque, c’était gratuit, et j’en avais profité. J’ai demandé au jeune s’il avait des papiers, il me dit que tout cela a été brûlé. L’état du pays aujourd’hui ne rend pas service à des jeunes comme lui, dans ce qu’il vit. Tout ça me touche, j’y pense tout le temps. Parce que moi aussi, j’ai traversé des moments pas faciles, et je n’ai rien. Et nous à Bangui aussi on a vécu la crise.

Comme nous sommes dans un mouvement qui pense l’éducation, j’ai parlé avec les autres. L’idée n’est pas de lui donner de l’argent mais de l’éducation pour qu’il devienne quelqu’un de bien et à son tour aide d’autres.

« Nous voulons ensemble porter l’espoir de ce jeune, et la fraternité que Charles nous enseigne », nous dit Gisèle , une maman qui tous les jours pense que nous devons l’avenir à nos enfants. « Dans notre pays bouleversé, il y a beaucoup de jeunes comme le Cadet et d’autres comme Charles qui nous obligent à ne pas baisser les bras devant la difficulté et nous poussent à nous mettre ensemble pour construire la paix, construire un monde avec tout le monde ».

Dans le monde trop injuste, il y a trop de personnes qui sont en errance, fuyant la misère, cherchant la vie au cœur de l’urgence et la violence, cherchant la paix. Il y a de par le monde et ici des personnes qui savent aller vers eux et marcher ensemble pour créer des chemins d’avenir. Ces résistants à la pauvreté, à l’exclusion, à la violence qui minent notre humanité nous rappellent le message de Joseph Wresinski, initiateur d’une rencontre nouvelle entre les hommes «  le monde n’avance pas à cause de ses conquêtes militaires ou économiques, à cause de ses idéologies ou ses profits gagnés par les uns sur les autres. Bien au contraire ! …. Ceux qui font changer le monde, ce sont des gens comme nous qui, au-delà de l’amertume, avons retrouvé l’espoir dans la fraternité. C’est parce que nous mettons notre espoir dans la fraternité que l’avenir de l’humanité est entre nos mains. »

S’inspirer du courage des plus pauvres pour bâtir nos gouvernances

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Christian Rhugwasanye

République Démocratique du Congo.

J’ai grandi en RDC, à Bukavu dans un groupe des jeunes de la dynamique ATD Quart Monde. Notre groupe des jeunes menait des actions avec les familles en situation de précarité. Depuis deux ans, je fais mes études au Burundi où je rencontre des familles qui sont dans la même situation. Je suis marqué de la manière dont elles s’engagent pour faire face aux difficultés de la vie.

Le père d’une famille de cinq enfants est un maçon exceptionnel. Il est presque polyvalent. Il fait de la peinture, du carrelage, de la charpenterie, en plus de la maçonnerie. Le propriétaire de mon logement fait souvent appel à lui quand il y a un travail à faire à la maison. Quand cet homme est appelé quelque part pour un travail, il est toujours matinal, ponctuel, accompagné de sa femme. Ses enfants les rejoignent parfois à midi après l’école.

Toute la famille travaille pour finir le chantier. La femme transporte le sable depuis la route jusqu’au chantier. Elle fait aussi le mélange du mortier tandis que son mari arrange l’échafaudage. Une fois le mortier  prêt, elle le lui tend avec les briques. Les enfants donnent aussi à leur père le mortier et les briques, mêmes affamés et fatigués. Ils sont très courageux.

Cette famille me fait penser aux valeurs prônées par Joseph Wresinski : le combat pour l’éradication de l’extrême pauvreté dans le monde, la confiance en soi, le courage, l’endurance des plus pauvres. Du fils aîné au cadet, et malgré leur différence d’âge, chacun est convaincu que son apport est très important pour le travail de toute la famille. C’est cela qui fait vivre la famille.

Les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté ont des atouts, des expériences utiles pour la société. Dans cette famille, chacun respecte et considère l’appui de l’autre. C’est une vraie leçon et cela rejoint la conviction de Joseph Wresinski dans le camp de Noisy-le-Grand en France : « Connaître ce qu’on est et ce que l’autre est capable de faire, est un atout primordial pour faire face à un problème. La misère écrase les hommes, les femmes et les enfants innocents de leurs situations. » «Les pauvres sont nos maîtres». Revue Quart Monde, N°202 » 

Quand je regarde le père de cette famille je me dis : et si la gouvernance et l’économie de chaque pays prenaient exemple sur lui ?

Pisée : le travail communautaire pour sortir de l’isolement

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Par Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Depuis le début de janvier 2018, il existe une petite équipe d’ATD Quart Monde dans la commune de Jean Rabel (Nord-Ouest d’Haïti). Notre toute première activité consiste à aller dans toutes les localités de toutes les habitations situées dans les trois sections choisies, pour créer des liens, construire l’amitié, et aussi découvrir les petits coins que nous n’avons pas pu voir encore. Nous voulons nous assurer que nous ne ratons pas les coins les plus reculés. C’est ainsi que nous découvrons Pisée.

Pisée est l’une des 11 localités de la section communale Lacoma. On ne passe par là pour aller dans aucun lieu, encore moins des lieux célèbres. On y va seulement si on a besoin d’être dans cet endroit-là tout simplement. On ne va pas chercher grand chose non plus dans cette localité  bien isolée, sans équipement de base. Le centre de la section n’est pas tout près. Le bourg de Jean Rabel est à environ une trentaine de kilomètres.

À Pisée, il n’y a pas de centre de santé, ni d’autres infrastructures. Seule une petite école primaire dessert la population. Les enfants qui veulent commencer le troisième cycle fondamental doivent faire au moins deux heures de route par jour. Les paysans qui « osent » être malades font la même distance pour recevoir les premiers soins.

On accède à ce lieu par une petite route à peine carrossable, large d’environ 3 mètres et même moins à certains endroits. Cette route, que nous n’osons pas prendre avec notre voiture, conduit au centre de Pisée, à l’exclusion des autres localités comme Duclos, Morvan etc.… Les conditions de la dite route sont difficiles car elle est composée en majeure partie de pentes raides. Les dernières pluies qui se sont abattues sur le Nord-ouest ont empiré la situation.

Cette route a été construite par les habitants de Pisée, grâce à l’initiative « Journée communautaire », organisée chaque mercredi, pour permettre l’accès à leurs habitations en voiture. « C’est nous qui sommes isolés, nous devons nous unir pour sortir de cette situation. C’est pourquoi aucun habitant ne rate jamais l’occasion de participer à la journée communautaire », lâche Bertha, une paysanne vivant à Pisée.

Pisée : isolée, loin des yeux, loin du développement. Mais une population débout, unie et accueillante y habite. L’isolement de la zone diminue grâce à l’esprit communautaire des habitants, grâce à la construction de la route quoi que étroite et escarpée.

C’est cet effort de coopération qui fait toujours la force des petites communautés rurales isolées et défavorisées.

NE PAS ÊTRE ABANDONNÉ

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Annette Rodenberg

Allemagne

Je connais peu de choses de l’histoire de Harry Denke : Je sais qu’il est né le 14.11.1953 dans un petit village de Thuringe, dans le district de Sömmerda, et qu’il a été élevé par sa grand-mère. Je sais qu’il était devenu serveur dans l’Allgäu, et que dans cette profession il servait souvent des gens très aisés. Et puis, il s’est retrouvé handicapé à cause d’une erreur médicale: sa main droite paralysée, à la suite d’une intervention chirurgicale. Il a résisté dignement à la misère jusqu’à ses dernières forces. Sa résistance est-elle estimée à sa juste valeur ? Son courage est-il assez reconnu ?

Harry Denke était un battant. Il ne se résignait pas à être traité d’une manière minable et injuste. Il n’a pas abandonné. Encore et encore, il a exprimé ses espoirs, ses souhaits et ses objectifs : Des vacances à la mer Baltique. Un nouveau poumon. Ou au moins un appareil à oxygène portable. Une place dans une maison de retraite à Naila… Juste pouvoir vivre ! Pouvoir sortir, pour être parmi les gens. Conserver si possible sa capacité de vivre de manière autonome.

Tous ne se souviendront pas de lui comme cette femme de l’administration funéraire, qui avait eu affaire à lui alors qu’elle travaillait à la caisse de pension. Quand je me suis mise d’accord avec elle sur la date des funérailles, elle m’a dit:  » Je me souviens bien de lui, je le connaissais… C’était un homme gentil. » Il a gardé cette qualité d’amabilité jusqu’à la fin ; j’ai eu moi aussi la chance de la connaître. Certaines des choses que j’ai entendues de la part de Harry Denke, j’aimerais les graver dans la pierre, afin que tout le monde puisse savoir comment la pauvreté peut détruire une personne… et comment cette personne n’a de cesse d’y résister – tant que le corps tient le coup.

Un proverbe dit:  » Si quelqu’un ment une fois, tu ne le croiras plus, même s’il dit la vérité. » Ou serait-ce le contraire?! Quiconque ne te croit pas, même si tu ne mens pas, sape la véracité – Une fois suffit.

Je ne croyais pas chaque mot de Harry Denke. Mais je croyais en lui. J’ai placé en lui ma confiance, sûre d’avoir quelque chose à apprendre de lui. Cela m’a personnellement aidé à traverser des moments de doute, surtout au début du projet f. i. t. (et du livre que nous avons écrit) « Sichtbar, aber auchnichtstumm » (Visible, mais non plus silencieux) à Naila. Harry Denkea joué un rôle important pour ce projet, même s’il n’a assisté qu’à une seule rencontre. Il a expressément approuvé à plusieurs reprises des textes dans lesquels je parlais de lui sans le nommer. Même si dans l’urgence de sa misère, il n’a pas pu attendre que des paroles aient de l’effet.

Dans l’un de ces textes – et dans une conversation entre lui et moi –fut évoqué l’espoir que la poète Hilde Domin exprime ainsi :« … Ne pas abandonner. Ni soi-même ni les autres. Et ne pas être abandonné. C’est l’espérance minimale, sans laquelle il ne vaut pas la peine d’être Homme. »[1]

 [1]Ou bien : „utopie minimum“ –Hilde DOMIN « Humanität bei Lebzeiten – eine Utopie? » Römerberg-Rede 1978, in: dies., Aber die Hoffnung, écrits autobiographiques et sur l’Allemagne © Munich 1982, Fischer Tb. No 12202, p. 175

La visite

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Isabelle Thibault

France

En arrivant chez Loredana que je respecte et admire beaucoup, j’avais l’impression de transgresser les règles que je connais : impossible de l’avertir de notre venue tant elle est démunie de moyens de communication.

Loredana, jeune mère de famille, vit dans un wagon sur une friche industrielle avec trois de ses enfants (Francisa 10 ans, Estefania quatre ans,Valentin 9 mois). Il est vingt heures lorsque mon compagnon François et moi arrivons. Malgré l’heure tardive, les rires et les câlins des enfants, les gestes attentifs de Loredana nous attendent, comme s’il était naturel de passer cette soirée ensemble. Sans même savoir l’objet de notre visite elle nous invite à nous asseoir sur le matelas, principal “meuble” de l’habitacle de neuf mètres carrés. Valentin, le bébé s’agrippe à François, l’escalade et se jette dans ses bras. Baisers chocolatés. Gloussement de Francisa, la grande sœur. Bien que ce soit la première fois qu’ils le rencontre François est vite apprivoisé, Oncle d’un soir, bienvenu dans ce lieu où Loredana est la seule adulte. Son mari est en Roumanie avec leurs trois filles aînées de seize, quatorze et douze ans. Elle vit ici, un peu à l’écart des autres habitants du bidonville et se bat pour élever ses enfants. C’est dur quand on ne ramène qu’un à deux euros par jour. Cela fait neuf mois que son mari est reparti.

Loredana ne se plaint jamais, ne réclame jamais rien. Dans tout l’amour qu’elle a pour ses enfants elle puise le courage d’affronter la dureté du bidonville ; les difficultés sont amplifiées du fait d’être seule à assumer une famille sans homme. De plus sa santé n’est pas bonne. Francisa, l’aînée, accompagne chaque matin le départ de sa mère de recommandations. La fillette, elle même si frêle, si responsable, a la charge des deux plus jeunes, toute la journée quand sa maman va «faire monnaie», nettoyer des pare-brises ou faire des ménages. Le visage de Francisa est grave, il semble être d’albâtre. Ses formes graciles, ses gestes délicats, sa vigilance à contenir les deux plus jeunes en font une toute petite femme malgré son âge d’enfant. Parce que dans notre pays dit civilisé où la population mange souvent trop, la malnutrition est encore plus inacceptable. Parce que pour chacun d’entre nous, il est impossible de faire semblant de ne pas savoir. Parce qu’il suffit de regarder pour voir ces corps dénutris. Parce que, dans le wagon, il n’y avait que quelques morceaux de chou-fleur sur le brasero pour toute la maisonnée…Il est vital d’agir. Il est aussi important de garder la spécificité de notre démarche d’accompagnement et de connaissance des familles des bidonvilles. Nous y arrivons chaque semaine avec les livres, les crayons…la régularité et la tendresse font le reste. Par respect pour sa dignité, nous ne voulons pas instaurer de relation de dépendance matérielle avec Loredana.

Des associations ont vocation à l’aide alimentaire d’urgence. Ce soir, à quelques centaines de mètres du wagon d’habitation, nous avons rendez-vous avec l’une d’entre elles à 21 heures. En attendant le wagon est un lieu de confidences. Seul objet de valeur : une machine à coudre prêtée, enfouie dans un carton et cachée sous des vêtements. La maman est si fière d’avoir ce trésor, de s’en servir quand l’électricité fonctionne, de détenir des connaissances de couturière qui donnent droit de troquer un ourlet contre une assiette de spaghettis avec son voisin. Échange de compétences. Qualification valorisante. Reconnaissance. Ce soir il y a de la lumière. Le voisin a raccordé le wagon au réseau EDF. Cela permet de voir la télévision, floue. Francisa grimpe sur un tabouret et tire sur le câble qui sert d’antenne ; l’image s’améliore un moment, celui de la météo. La lumière faiblit. L’ampoule passe du jaune à l’orange puis s’éteint. Estefania n’arrête pas de gigoter, bruyante, drôle, vivante. Elle danse. Elle chante. Elle veut qu’on fasse attention à elle. Ma lampe de poche permet d’atteindre la bougie et de craquer une allumette. Clair obscur. Estefania s’empare de la lampe, elle devient un phare, un gyrophare, éclaire les visages. Loredana ressemble à une madone de Georges de la Tour. Francisa dessine, comme toujours très concentrée, très précise à colorier le quadrillage bigarré de l’éléphant Elmer. Elle range ensuite ses feutres avec précaution, prend soin des feuilles de couleur. Ces matières à création ont une grande valeur. Elles permettent à Francisa de s’exprimer, à chacun de la féliciter et de recueillir son précieux sourire et la joie de voir ses joues rosir sous nos compliments. La lumière revient puis l’obscurité gagne à nouveau. Francisa devient câline. Son calme, son mutisme est encore plus frappant par rapport à l’excitation de Estefania. Valentin se balance d’avant en arrière sur les genoux de la fillette. Elle ne fait pas le contrepoids nécessaire et bascule avec son frère. Mouvement de va et vient où son dos touche le lit, se redresse et repart en arrière de plus belle. Ils sont heureux. Un instant de quiétude ; Loredana s’éclipse hors du wagon, ramène quelques brindilles et morceaux de bois. Le froid l’avait forcé à sortir. Elle est descendue avec ses chaussures nus-pieds, sur la planche glissante. La seule issue de ce wagon rouge sans marchepied, comme sur pilotis, isolé du sol du bidonville. L’humidité gagne, l’obscurité aussi. François descend et rapporte une brassée de bois. Le voisin avait débité une palette par gentillesse, par solidarité ou peut-être pour une couture. Loredana est radieuse et si reconnaissante.

La dignité de Loredana est une leçon de vie. Son moteur : les rires de ses enfants. Un froncement de sourcil fait baisser les décibels. Des bras toujours disponibles pour Estefania, la hanche prête à accueillir Valentin. Sa tendre complicité avec Francisa impressionne. Une journée pénible de plus pour gagner un à deux euros ne l’empêche pas de rire aux éclats, de nous accueillir chaleureusement.

L’heure de notre rendez-vous approche. Francisa maugrée quand nous sortons. Elle avait attendu sa mère toute la journée, et venait tout juste de redevenir une enfant sans responsabilité. Un fichu sur la tête et un tissu sur les épaules, Loredana est prête. Comment peut-elle avoir tant de grâce dans ce monde qui ne lui fait justement grâce de rien ? On évite les rails, les tire-fonds, les ordures. On essaye de discerner les obstacles dans l’obscurité et nos démarches d’échassiers sont amusantes. François, marche devant. Loredana survole presque les embûches et parle sans reprendre son souffle. Silencieuse chez elle, elle profite de notre virée pour dire ses joies et ses peines. Les enfants pourraient aller à l’école, mais on lui demande des photos d’identité et c’est quatre euros multipliés par deux enfants. « Pas possible ». « Pas possible Madame ». Elle avale ses mots tellement la somme semble démesurée, inadaptée à son revenu journalier.

Sur le boulevard proche, notre père Noël se prénomme Jean-Pierre. Il a du lait, des plats gardés au chaud, des couches, des petits pots, des compotes, du thon, du pain, des œufs.…tout est bien emballé. Deux jeunes femmes sont présentes aussi pour créer un lien avec ceux qui ne veulent plus pénétrer dans des Centres. Ceux qui ne veulent plus quitter leur plaque de chauffage, leur porche d’immeuble, leur carton. Ceux qui ne veulent plus voir personne. Avec beaucoup de retenue et d’humilité il est parfois encore possible de se faire proche, un moment. La chaleur d’un café, d’une soupe, d’une couverture et celle de quelques mots bienveillants. De retour avec Loredana, chargés, nous traversons le terrain pour retrouver les enfants. Elle rit, plus volubile, elle rit encore, ses yeux brillent et je perçois qu’elle n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Elle m’aurait suivi presque pour rien. Parce que je lui demandais, parce que dans sa situation, l’on n’a pas d’autre possibilité que de faire confiance.

Au wagon, c’est la fête. Loredana insiste pour nous inviter à dîner…

Aller vers l’oublié c’est construire une société d’intégration

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BAGUMA BYAMUNGU Gentil et BAGUNDA MUHINDO René

République Démocratique du Congo

APEF (Action pour la Promotion de l’Enfant et de la Femme) de Luhwindja est une organisation  œuvrant dans la chefferie de Luhwindja en territoire de Mwenga. Cette chefferie est située à 90 km de la ville de Bukavu qui est le chef-lieu de la province du Sud-Kivu. Sa situation paradoxale est liée à celle de toute la partie Est de la République Démocratique du Congo. La chefferie regorge d’énormes quantités d’or pourtant plus de 80% de sa population vit sous le seuil de l’extrême pauvreté.

Depuis plusieurs années, cette population vivait de l’exploitation artisanale de l’or. Il y a cinq ans, une partie importante de cette exploitation a été confiée à une société multinationale. Ce qui a plongé l’entité dans une paupérisation et les conséquences  se font sentir aujourd’hui. On observe de grands écarts de niveaux de vie, entre les très pauvres et une minorité qui vit dans l’opulence. Les enfants des familles pauvres sont chassés de l’école parce que leurs parents ne sont pas en mesure de payer la prime (la quasi-totalité des charges de scolarité des enfants revient aux parents). Alors les parents se lancent dans l’économie informelle pour faire vivre leurs familles. Parfois ce qu’ils gagnent ne suffit pas à couvrir  les charges de leurs familles. Leurs enfants qui n’étudient plus, qui ne mangent pas à leur faim se voient obligés de travailler dans les mines artisanales  pour suppléer aux revenus de leurs familles. Ils sont utilisés comme une main d’œuvre moins chère. Dans ces mines  existent  prostitution, drogue, vols, viols auxquels les enfants et les jeunes (filles et garçons) sont souvent exposés.

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Depuis 2005, l’association APEF  a entrepris des activités pour mettre fin à cette situation.

Au niveau des jeunes elle a ouvert un Centre de Formation Professionnelle en métiers : mécanique, menuiserie, conduite-automobile, coupe et couture… ceux qui finissent la formation théorique (trois mois) et pratique (trois mois) sont réinsérés dans la communauté en démarrant une Activité Génératrice des Revenus qui leur permet de reprendre la vie.

Au niveau des enfants elle a commencé par un recrutement dans les carrés miniers suivi de leur orientation dans un centre de récupération scolaire qui a trois classes reparties selon l’âge. Dans l’avant-midi les enfants étudient et font des jeux divers. L’après-midi ils consacrent parfois une partie de leur temps à soutenir les activités agropastorales. Avec cela ils sont encouragés à aider leurs parents sans avoir à retourner dans les mines.

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En 2013, quinze enfants se sont présentés aux examens nationaux de fin d’études primaires et tous ont réussi. Cela a montré à la communauté locale que même ces enfants toujours couverts par la boue dans les mines sont dotés des capacités intellectuelles. C’est seulement qu’ils n’ont pas eu la chance d’aller à l’école avant.

La même année, 200 jeunes adolescents ont décidé de suivre des formations et retourner vivre dans leurs communautés. 112 enfants ont décidé de rejoindre l’école. Ils ont joué ensemble, ils ont mangé un plat à deux pour renforcer leur amitié et  leur esprit de solidarité. A la fin de chaque année lorsque les résultats scolaires sont proclamés, tous les enfants sont fiers de ce qu’ils ont accompli ensemble. Grâce à cette expérience forte de réussites des enfants et des jeunes l’APEF a réalisé que chacun peut relever la tête. Il est possible pour tous de reprendre la vie quand on a l’appui et l’acceptation des autres. Pour l’année 2018 l’APEF invite et encourage les autres organisations de la province à aller à la rencontre de ceux qui sont oubliés.

Rapprocher un oublié de la société c’est évoluer vers la construction d’une humanité d’intégration.