Une petite voiture en bois

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François Jomini

Suisse

« L’homme qui emporte l’évidence sur ses épaules

Garde le souvenir des vagues dans les entrepôts de sel. »

René Char – Dans l’atelier du poète

Francis n’avait pourtant jamais rechigné au travail : enfant placé à la ferme, il contribua aux travaux agricoles, comme c’était l’usage. A sa majorité, sa famille d’accueil n’ayant plus d’obligation envers lui, il prit la route et enchaîna les emplois de manœuvre sur les chantiers, à l’usine, dans les entrepôts… Puis, ayant fondé une famille avec son épouse Françoise, il cumula pendant une longue période un emploi de magasinier de jour et de gardiennage de nuit… Elle aussi avait travaillé dès sa prime jeunesse, comme serveuse, avant de consacrer toute son énergie à l’éducation de leurs cinq enfants. Francis était maintenant invalide, le dos prématurément usé par les travaux de force. Désormais dépendant des services sociaux, le couple élevait ses enfants dans un logement insalubre où il fallait parfois, au plus froid de l’hiver, allumer la cuisinière comme chauffage d’appoint. Une menace de placement planait sur leur dernier enfant âgé de deux ans.

Le couple n’avait jamais connu de vacances. ATD Quart Monde propose de tels séjours afin de permettre à des familles épuisées par la misère de retrouver un nouveau souffle. A peine arrivé sur le lieu des vacances, Francis repéra le petit atelier d’entretien attenant à la maison et s’y enferma. On murmura : « Ce papa, qui ne profite pas des vacances pour être avec ses enfants… » Quand je l’eus rejoint, il était en train de fabriquer avec les déchets de menuiserie un jouet en bois pour ses enfants. Une petite voiture.

Poésie d’un homme de peu de mots. Il me fit part de son désir de consacrer ses matinées au travail, car il avait peur de s’ennuyer. « Le plus dur, disait-il, c’est quand les enfants rentrent de l’école et qu’ils me trouvent assis au même endroit que le matin… » Naquit alors l’idée, autour de l’établi, de raconter sa vie de travailleur sous la forme de miniatures en bois. Ici, loin de l’inutilité forcée qui le terrassait, il retrouvait sa liberté la plus essentielle, celle de créer. C’est lui qui souhaita laisser grande ouverte la porte de l’atelier à ses enfants, parce qu’il savait ce qu’un père peut retransmettre de plus beau à ses enfants. Il en résulta huit scènes de miniatures sculptées, représentant chacune l’un des métiers qu’il avait exercés : les travaux des champs, le bûcheronnage, la fromagerie, les chantiers de voierie, la maçonnerie… Ses enfants émerveillés pénétraient dans l’antre de l’alchimiste. Bientôt l’œuvre d’art de Francis devint l’affaire de toutes les personnes présentes à ce séjour, enfants et mamans ornant amoureusement les figurines, cousant les décors de chaque scène disposée dans un cageot à fruits. Le séjour se terminait par la fête d’été annuelle. On exposa l’œuvre sous la forme d’un portique au fronton duquel était inscrit : « la maison des métiers ». Et sous ce portique monumental, les participants à la fête venus des quatre coins de l’horizon furent accueillis…

Cette petite histoire demeure fondatrice de mes engagements à ce jour. Le travail est omniprésent dans la vie de celui qui en est exclu. Non seulement du fait que le travail est nécessaire à l’autonomie de l’individu, mais parce que le travail est essentiellement constitutif de son être : « Être homme, c’est être EN travail et pas seulement AU travail. C’est être animé par le désir de naître à ce qu’on ne voit pas, c’est entrer dans une dynamique créatrice… » (1) Son absence, quand le droit de travailler lui est arraché est équivalente à une amputation de ses mains, à la négation de son intelligence, à un interdit de coopérer à l’œuvre commune des hommes. Manque lancinant, obsédant et destructeur de l’homme jeté par l’exclusion à côté de sa propre vie, exilé de son être. Affirmer cela est une évidence, mais Francis était un homme qui portait cette évidence sur ses épaules. Là où je ne vois que le sel, Francis entendait les vagues, et ces vagues traversaient sa création comme « la vie organise le texte », selon l’expression de Platon pour définir la poésie. Le pouvoir poétique de l’homme de peu de mots est dans l’action, dans sa résistance absolue à l’abandon et au désœuvrement. Il révèle sans discours l’inestimable gratuité du travail humain, sa valeur non négociable, autrement dit : la liberté de créer.

« … Personne n’aurait pu susciter une telle créativité, si la liberté n’était pas inscrite, déjà, au cœur de ces populations, si leur création n’était pas, déjà, un cri de libération lancé comme défi au désespoir. » (2)

(Extrait de ma préparation pour une intervention au colloque de Cerisy « Ce que la misère nous donne à penser (autour de Joseph Wresinski) » – juin 2017)

 

1 André Gence, « L’art, création de l’homme », Revue Quart Monde n° 141, 1991
2 Père Joseph Wresinski, dans « Culture et pauvreté », conférence lors d’une soirée-débat au Centre Georges Pompidou, 1967

2 réflexions au sujet de « Une petite voiture en bois »

  1. Un magnifique texte : nous autoriseriez-vous à le lire lors d’une réunion prévue dans le haut pays niçois prochainement  » Les rencontres de Venanson ». Le thème est « l’humanité fragmentée ou solidaire » Nous y présenterons ATD, ses valeurs et ses actions.
    Bien cordialement,
    Maryse

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