Des choses que la rue me murmure

Mésange sur le monument Otto Lilienthal (aéroport de Tegel) – Petite leçon pour vaincre la pesanteur…

François Jomini

Allemagne, Berlin

L’avenue rectiligne, bordée de bouleaux, érables et platanes… Entre les falaises de béton des grands immeubles monotones s’écoule un fleuve métallique. Furtif, le chant du merle trouve le chemin de mon oreille, le vacarme n’a rien à me dire. Lente, patiente, obstinée, une dame âgée traverse la rue entre deux vagues en s’appuyant sur son déambulateur. Une enfant de trois ans, sur son petit vélo, file en riant devant ses parents confiants, bras dessus, bras dessous.

De l’autre côté du chemin de fer, la zone industrielle. Friches où la broussaille dispute l’empire de la nature aux grands tubes d’eau chauffée à distance dans la centrale thermique. Alentour, des fabriques abandonnées, carreaux brisés, la cour jonchée des vestiges rouillés d’un travail humain, lui aussi abandonné. Des graffitis contestent l’abandon, l’oubli, la négligence des matériaux inertes. Sur le mur des impasses, inventer l’alphabet d’une pensée rebelle, là où la logique sans âme des superstructures cerne l’espace de culs de sac, d’interdictions de pénétrer, de fil de fer barbelé.

Au son du hip-hop, des jeunes peignent à la bombe le sous-terrain de la gare. Enfants de Michel-Ange, masque de protection sur le nez. Les plus expérimentés transmettent leur secret aux débutants. Oui, ça s’apprend… Le geste technique et précis qui donne à l’imagination droit de cité. L’un d’eux explique : c’est une commande de la compagnie de chemin de fer. Par les thèmes, les formes et les couleurs de leur fresque, les artistes s’évertuent à respecter la sensibilité des riverains. « On sait tout de suite si ça ne leur plaît pas : le lendemain c’est écrit dessus… » Peu d’artistes, en vérité, sont prêts d’accepter cette immédiate intransigeance. Un retraité, un homme robuste aux mains d’ouvrier lève joyeusement le pouce et cligne de l’œil : « Bravo les gars ! Beau travail ! »

L’homme emprunte l’escalier qui débouche sur la place Otto Rosenberg. De là, une rue va se perdre en terrains vagues. Pauvres et réfugiés forment l’écume de ce rivage où la ville s’étiole. Sur la gauche s’élève le beau bâtiment du centre Don Bosco, destiné à offrir un nouveau départ à des jeunes sans formation. Ateliers d’électronique, de soudure, de coiffure, de manucure, de peinture décorative… Quand un jeune ne se présente pas à l’atelier, un éducateur part à sa recherche, se soucie de ce qui lui arrive. Le maître de l’atelier de peinture, géant du nord, montre avec tendresse et fierté comment ses apprentis reproduisent à une échelle plus grande les motifs qui leur plaisent, grâce à la technique ancienne du quadrillage. Les ordinateurs font ça d’un « clic », mais ne savent pas comment. Michel-Ange le savait.

Quand les réfugiés de l’été 2015 sont arrivés, hébergés en urgence dans une école désaffectée du voisinage, celle-ci n’était pas suffisamment équipée en sanitaires. Le centre Don Bosco leur a donné accès à ses propres sanitaires. Les jeunes résidents les ont chaleureusement accueillis, leur préparant des serviettes chaque matin.

Quelque part dans le jardin autour du centre, un petit mémorial improvisé. Un prénom gravé sur des pierres du chemin : « Benjamin ». Vingt ans. Atteint d’une grave maladie,il avait eu le temps de connaître la galère. Le centre fut son dernier havre. Il exprima le vœu de laisser son nom ici-bas.

Sur la place Otto Rosenberg, un autre mémorial raconte une autre histoire. À cet endroit, où s’épandaient les égouts de la ville, se trouvait le campement des Roms et des Tsiganes. Une photo jaunie montre un enfant une guitare dans les mains. Les centaines de familles qui vivaient là y furent enfermées par la police du Reich en 1936, année des jeux olympiques. Plus le droit d’exister. Beaucoup moururent sur place du typhus et de faim. Les survivants furent déportés à Buchenwald.

Un bouquet de fleurs couché sur le sol. Il y a peu, les panneaux ont été vandalisés. Une adolescente recopie studieusement une phrase du monument dans son cahier d’écolier.

Chaque jour des enfants égaient la petite place en se rendant à l’école de cirque, juste à côté. Le chapiteau rouge et or du cirque d’enfants « Kabuwazi », le soir, s’allume comme une étoile. Les enfants y apprennent la joie de voltiger. Cette joie éphémère d’être éternel.

Berlin, 30 mars 2017

Otto Rosenberg :« Das Brennglas », Knaur Verlag, souvenirs d’un rescapé de la déportation des Tsiganes et Roms.

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