Calais : questions sur une évacuation express

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Dans la « jungle » de Calais, un tag invite à ne pas détruire le campement qui accueille plusieurs milliers de migrants. Photo PHILIPPE HUGUEN/AFP

Pascal Percq

France

Le démantèlement du bidonville de Calais prévu par l’État français pour les prochains jours alerte l’opinion depuis des semaines. Pour Vincent de Coninck, responsable du Secours Catholique, dans un article paru dans le journal Témoigne Chrétien (jeudi 13 octobre 2016) , cette évacuation et la réorientation des exilés vers des centres d’accueil déboucheraient sur une impasse si l’État engageait cette opération dans la précipitation et démantelait à la suite les lieux d’accueil qu’il a lui-même construit dans la ville.

Le principe de l’évacuation du bidonville de Calais annoncé le 26 septembre par François Hollande ne pose pas problème si cette opération garde un caractère humanitaire et ne se mue pas en action sécuritaire et policière. Qui peut en effet tolérer que 7 à 10 000 personnes continuent de vivre dans cette « jungle » dans des conditions indignes ? C’est pourquoi le Secours Catholique s’est déclaré prêt à apporter son concours à cette action pour peu que les autorités chargées de la mise en œuvre du plan d’évacuation prennent le temps de poser un diagnostic, d’écouter les exilés, d’évaluer avec eux leurs projets et de leur proposer un lieu d’accueil ailleurs en France. Les exilés y gagneraient tant du point de vue de leurs conditions de vie que de la possibilité d’envisager, pour ceux qui le désirent, un projet d’installation en France.

Il y a malheureusement tout lieu de craindre qu’il n’en soit pas ainsi. Et ce pour trois raisons. La première est liée à la précipitation dans laquelle s’effectue cette opération d’évacuation (…). Les autorités préfectorales envisagent d’évacuer le bidonville à partir du 24 octobre en se donnant une semaine pour achever leur action. Se donner de tels délais est un non-sens dans la mesure où le diagnostic permettant de connaître les personnes habitant le bidonville, leur pays d’origine, leurs parcours, leurs motivations n’a même pas commencé. 1500 gendarmes vont être mobilisés pour cette opération alors qu’on attendrait des services de l’État qu’ils mettent en place, avec les associations, un véritable dispositif d’écoute des exilés leur permettant d’ouvrir des perspectives nouvelles. Ce dialogue avec tous les exilés est nécessaire et spécialement avec ceux d’entre eux qui sont mineurs et sans parents. L’État promet d’être exemplaire les concernant mais il n’a pas pris la peine de les écouter. Pourquoi ne pas prendre un mois supplémentaire pour engager ce lien avec ces jeunes mineurs  et différer d’autant l’évacuation du bidonville ? Lorsqu’on leur pose cette question, les représentants de l’État objectent que retarder cette opération attirerait tous les exilés, mineurs ou pas, vers Calais et que ces derniers y verraient l’occasion d’obtenir facilement un hébergement vers un centre d’accueil au lieu de dormir dans la rue…On reste interdit devant cet argument qui laisse penser que la France ne veut pas se doter d’un politique d’accueil digne des exilés.

Cette analyse serait malheureusement confirmée, et c’est la seconde raison de notre inquiétude, si comme nous l’avons appris officieusement, le camp des containers qui abrite 1500 exilés depuis le printemps 2015 et le centre Jules Ferry qui accueille des femmes avec leurs enfants étaient démantelés à la suite de l’évacuation du bidonville. La mise en place de ces lieux qui permettent d’accueillir décemment des exilés représente un premier pas- même insuffisant mais un premier pas quand même- vers une première prise en considération de « ceux qui passent » . Comment comprendre que deux structures dans lesquelles l’État a investi des dizaines de millions d’euros il y a 18 mois soit rayées de la carte sinon que par la volonté d’obéir aux impératifs électoralistes les plus immédiats qui promettent que désormais plus un exilé ne séjournera durablement à Calais ? Qui peut croire cela ? Qui peut croire qu’un mur érigé pour empêcher les exilés d’accéder à l’autoroute menant au tunnel sous la Manche les dissuadera de revenir à Calais pour tenter d’aller en Grande-Bretagne ?

En fait, et c’est la troisième raison de notre préoccupation, si le gouvernement s’apprêtait à supprimer ce qu’il a créé de positif à Calais en matière d’accueil et d’hébergements des exilés, il opérerait un triste retour en arrière en revenant à la situation qui avait prévalu après la destruction du centre de Sangatte en 2002. Il ne sert à rien de se cacher que bon nombre d’exilés ont des raisons légitimes de ne pas renoncer à leur projet de rejoindre la Grande-Bretagne. Si les autorités de l’État les éloignent de force de Calais, certes ils prendront le bus pour aller dans un centre d’accueil mais ils reviendront quelques jours après. Si à leur retour, tout lieu d’accueil à minima était supprimé, ils seraient la proie d’une véritable chasse aux exilés menée par les forces de l’ordre visant à les dissuader de revenir à Calais. Cette politique est à la fois lourde de conséquences sur le plan humanitaire et vouée à l’échec. A contre-courant de ces politiques autoritaires, l’accueil décent des exilés doit déboucher sur la reconnaissance d’un droit à migrer. Pourquoi les capitaux et les marchandises bénéficient-ils de cette liberté alors que les êtres humains en sont privés ?

Vincent de CONINCK (Propos recueillis par Bernard STEPHAN)

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