Anna a eu un enfant

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Image tirée de l’extraordinaire film de Ken Loach Ladybird ladybird (1994). J’ai vu ce film à Madrid en 94, six ans avant d’aller vivre et travailler à Londres. J’avais pensé, à ce moment-là, que le film était exagéré, sans doute pour servir l’intention du cinéaste. J’ai su plus tard que la réalité pouvait être encore plus dure.

Traduit du blog Cuaderno de viaje, Anna ha dado a luz, par Brigitte Le Roy
Article de Beatriz Monje Barón, Londres/ México

La presse espagnole relatait récemment avec force détails l’histoire d’une famille pré-adoptive qui avait été contrainte de remettre à sa mère biologique l’enfant dont elle avait la garde. Il semble que les personnels de protection de l’enfance et les juges impliqués aient considéré, quatre ans après la naissance et le retrait immédiat de l’enfant, que sa mère réunissait suffisamment de conditions pour lui offrir une éducation en toute sécurité matérielle et affective. Au-delà de ce cas concret, la nouvelle a mis en lumière non seulement l’incompétence institutionnelle dont ont été victimes cette mère biologique, cet enfant et cette famille pré-adoptive, mais aussi et surtout la violence institutionnelle que subissent les personnes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale.

Au fil des jours, nous avons été témoins, à travers la télévision, la presse et les réseaux sociaux, de la souffrance, sans doute naturelle et terrifiante, de la famille pré-adoptive ; nous avons vu à plusieurs reprises leurs visages plein de douleur, et avons été témoins de la compassion née chez tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, s’identifient à ce couple. Certes il est difficile d’imaginer pire chose que la douleur que peut provoquer une telle séparation. Mais il y a quelque chose de pire encore, bien pire, c’est justement la douleur dont souffrent, au nom de la protection de l’enfance, des milliers de pères et de mères en situation de pauvreté en Europe, des milliers d’enfants aussi : la douleur d’une séparation brutale, presque toujours définitive et qui repose trop souvent sur les préjugés des services de protection de l’enfance et leur incapacité à comprendre les circonstances d’éducation qui sont celles des familles en situation de pauvreté.

Tout au long de mes huit années de travail à Londres au sein d’ATD Quart Monde, nous avons conçu de nombreux projets pour lutter contre cette violence qui semblait inévitable au Royaume Uni, à savoir que la majorité des enfants de pères et mères jeunes en situation de pauvreté que nous connaissions étaient retirés de la garde de leurs parents et placés en adoption contre leur volonté. Avec ces pères et mères, nous avons imaginé des solutions pour développer leurs savoir-faire en matière d’éducation, malgré les circonstances adverses de pauvreté, des manières de rendre visible leurs initiatives pour assurer le bien-être de leurs enfants, des chemins de résistance contre la violence institutionnelle, des outils de langage pour se défendre face aux tribunaux, des stratégies de protection… Cependant, malgré tous nos efforts, j’ai souvent vu de mes propres yeux et avec quelle douleur, le visage totalement décomposé des mères qui voient partir leurs enfants, souvent des nouveaux nés, ou celui des enfants séparés de leurs parents.

Ces visages criants de douleur et impuissants – que seuls pourraient décrire les larmes et la rage qui me reviennent en cet instant précis – ne sont jamais apparus dans les médias, n’ont jamais été l’objet de compassion ni d’empathie, n’ont jamais suscité de la part des médias ou des citoyens des réactions pointant l’incompétence et la violence institutionnelle. De même qu’on nous montre aujourd’hui la douleur de la famille pré-adoptive, nous n’avons pas vu il y a quatre ans le visage de douleur de la mère biologique de cet enfant retiré et placé en adoption en Espagne. Cela fait froid dans le dos de réaliser à quel point la souffrance des pauvres est ignorée.

Il serait juste à présent de témoigner de tout ce que j’ai vu durant ces années-là, mais je n’en ai pas la force – et je me console en pensant que nous l’avons fait tout au long de ces années (voir article de la Revue Quart Monde n°209), comme continue à le faire encore aujourd’hui l’équipe d’ATD Quart Monde de Londres. Il y a cependant le souvenir d’une nuit qui ne cesse de m’émouvoir depuis l’instant où j’ai lu cette nouvelle qui m’a poussée à écrire. Anna avait 22 ans et avait été elle-même retirée à sa mère et élevée dans une institution. Sa première fille, Maria, lui avait déjà été retirée par les services sociaux des années auparavant. Pourtant, Anna désirait tellement élever un enfant. Les services sociaux qui avaient enlevé Anna à sa mère pour la sauver, n’ont pas considéré, au moment de cette première grossesse, qu’elle avait le potentiel d’être une bonne mère, ils ne lui ont même pas donné une chance. Anna s’est trouvée à nouveau enceinte, et moi, peu de temps après, de ma première fille. Très vite, Anna a demandé aux services sociaux ce qu’elle devait faire pour garder avec elle son bébé quand il viendrait au monde, mais tout le mécanisme s’est mis en marche et la décision de retrait et de mise en adoption fut prise comme dans tous les cas, avant même la naissance du bébé.

Chaque jour qui passait pour Anna était un jour de plus qui la rapprochait de l’accouchement, un jour plus près de la fin, pas du commencement. C’était très difficile pour moi de rester près d’elle, j’ai eu souvent envie de l’abandonner à sa douleur pour être toute à ma joie de la future naissance, du commencement. Anna avait dépassé le terme mais le bébé ne naissait pas. Tout semblait d’une sagesse naturelle au–delà de notre entendement. Presque quinze jours plus tard, en fin d’après-midi, la mère d’Anna m’appela pour me dire que c’était une petite fille et qu’Anna me demandait de lui rendre visite le soir même, le seul où elles seraient toutes les deux ensemble. Bien sûr, mon cœur résistait à en passer par là. J’arrivai à l’Hôpital à la nuit tombée, avec mon appareil photos, un cadeau pour la petite Sarah et des fleurs pour Anna. Je suis restée avec elle quelques heures et j’ai pris beaucoup de photos, énormément de photos. A l’invitation d’Anna, j’ai pris aussi Sarah quelques minutes dans mes bras et sur mon ventre de mère enceinte. Chaque seconde que je la tenais dans mes bras, j’avais l’impression de lui voler quelque chose, mais c’est Anna qui me l’avait demandé. Elle voulut aussi me prendre en photo avec Sarah.

Je ne suis pas sûre que ce soit à ce moment précis, ou bien de retour chez moi, ou quelques jours plus tard, que je compris qu’Anna avait voulu que je sois là, ce soir-là à l’hôpital, pour être témoin, pour graver dans nos mémoires que tout cela était bien arrivé : elle avait mis au monde un enfant, elle avait été mère, elle avait donné un prénom à sa fille : Sarah. Le lendemain, Anna sortit de l’hôpital sans sa fille, mise sous la protection des services sociaux dès le matin même. Je ne me souviens en rien de ce que nous nous sommes dit, Anna et moi, la première fois que nous nous sommes revues ensuite, mais je n’oublierai jamais son visage de souffrance et de honte.

Au cours des années qui suivirent, autour de ma fille Lucia, Anna me demanda souvent de parler de cette nuit avec Sarah dont j’avais été témoin, de parler de cette nuit pour qu’on ne puisse oublier ni la naissance, ni la maternité, ni la douleur.

C’est pour cela même que j’écris aujourd’hui, contre la douleur des pauvres qu’on ignore, et pour notre humanité partagée.

 

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Une réflexion au sujet de « Anna a eu un enfant »

  1. Merci Beatrice, Anna et sa petite Sarah me touche profondément, la manière dont tu redonnes cette histoire  » VRAIE » me touche, me bouscule, m’indigne…c’est aussi pour toutes les Anna et les petites Sarah avec qui je partage la route que je continue de me battre car ce sont elles qui nous redonnent le sens profond de la vie, de l’engagement, elles sont les perles de notre humanité ; tous ceux qui ne connaissent pas , qui ne reconnaissent pas toutes les Anna, les Sarah ont beaucoup moins de chance que nous….
    Merci; Martine

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