Intemporelles

Festival du savoir et des arts au Honduras

Festival du savoir et des arts au Honduras

François Jomini,

Suisse

Chaque année depuis vingt ans me parvient une lettre de Noé, mon ami de Nueva Suyapa, à Tegucigalpa. Noé me donne des nouvelles des familles du « Río », un endroit où les maisons de fortune se blotissent dans le lit rocailleux du fleuve Choluteca, adossées à la muraille noire des usines. Pour y parvenir, je me souviens, il faut suivre son cœur, s’engager dans une impasse, puis, à l’angle de cette muraille, se faufiler dans un entrelac de planches, de tôles et d’arbustes…

Me revient cette phrase du Père Joseph Wresinski, que nous lisions pour réfléchir au sens de notre action : « …Tant d’enfants que j’ai connus au milieu de la boue des bidonvilles, des taudis jetés hors des grandes cités du monde, perdus dans l’abîme, parce que ni eux, ni leurs parents n’ont rencontré quelqu’un leur apportant un peu d’amour. »

Par-delà toute fatalité, réparer cette absence de l’amour, c’est la feuille de route que Noé s’est fixée pour rejoindre inlassablement, et depuis si longtemps, ces mamans dans leur lutte et dans leur espérance d’une vie meilleure pour leurs enfants. Chaque semaine, le même jour, à la même heure, avec des livres plein son sac à dos, je l’imagine qui débouche dans l’impasse en sifflotant un air – je l’ai connu avec en permanence une mélodie au bord des lèvres – l’œil brillant de la joie d’accueillir les enfants qui courent à sa rencontre. Les tourments, tout comme les rires d’enfants, peuvent surgir au détour de l’impasse. Car la misère est comme l’angle de ces hauts murs aveugles, on ne sait jamais ce qui va survenir au tournant. Tel ce jour où, écrit-il, doña Yamali fut arrachée à ses enfants pour être emmenée en prison.Les jours se suivent et la misère est violente.

Les lettre de Noé ne sont pas datées. Lettres sans date d’un éternel présent.

La fidélité de Noé est intemporelle.

L’ouragan de 1998 avait gonflé le fleuve qui, charriant des tonnes de gravats, emporta les maisons comme fétus de paille… Au lendemain du cataclysme, Noé était parti à la recherche des familles dispersées dans les centres d’accueil d’urgence, son sac de livres sur le dos, en compagnie d’autres jeunes de son quartier qu’il entraînait dans son sillage. Quand, peu à peu, les anciennes familles et de nouvelles sont revenues peupler la berge inhospitalière du fleuve, Noé était toujours au rendez-vous. La colère du fleuve peut bien emporter la terre et tout ce qui était bâti dessus, même les ponts, mais pas la loyauté d’un tel homme. « Ces enfants qui ont besoin de soutien et de tendresse, je les ai choisis, nous disait-il, car quand j’ai participé pour la première fois à la bibliothèque de rue, je voyais bien qu’ils ne me faisaient pas confiance. Je suis revenu quand-même, et le jour suivant, je me suis senti accueilli par eux. Un enfant qui pleurait attira mon attention, alors je suis allé vers lui et je lui ai demandé s’il voulait que je lui raconte une histoire… Tout d’un coup cet enfant est devenu joyeux. J’ai compris que moi aussi j’ai mes qualités, et que je peux partager mon savoir. »

Dans son quotidien, Noé est lui aussi aux prises avec la nécessité, confronté aux épreuves, comme son mal de dos consécutif aux durs labeurs effectués pour survivre depuis sa tendre jeunesse. Ses lettres me disent – et me taisent, ô combien ! – les coups trop quotidiens du sort. J’y puise pourtant une force qui abolit le temps et la distance : « Est-ce que nous marchons toujours ensemble ? » Quelque part au monde… amener sans relâche prétexte de joie aux enfants. Dans cette vie-là, les jours n’ont pas de dates, les rendez-vous sont inscrits dans le cœur, chaque instant de mémoire est un visage, et chaque lendemain voit sa tâche assignée. Seule l’espérance est urgente. « Je continue la lutte, écrit-il, même seul je garderai le meilleur des familles, je ne veux pas qu’on profite d’elles, qu’on joue avec leurs sentiments, je n’accepte pas qu’on s’engage auprès d’elles pour se faire voir… Ce que j’ai commencé, je le ferai jusqu’à ce que je ne puisse plus. » J’écris cela pour toutes celles et ceux qui comme Noé, avec joie, humilité et perspicacité, s’obstinent à rendre le monde meilleur. Et y parviennent.

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