Vivre comme un poulet

Saint-Jean Lhérissaint,

Burkina-Faso

Je suis arrivé au Burkina-Faso, il y a 2 mois et quelques jours. L’une des premières choses qui attire mon attention, c’est la grande préoccupation des gens pour les papiers d’identité. On crée des qualificatifs pour ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de s’identifier, non pas par moquerie, mais pour dire que c’est inacceptable que des êtres humains ne peuvent même pas prouver comment ils s’appellent. D’où l’expression « Vivre comme un poulet ».

Au pays des hommes intègres, beaucoup de personnes, surtout les plus pauvres, n’ont rien pour s’identifier. Plusieurs raisons, certaines liées directement à la pauvreté, d’autres à la coutume ou à l’isolement, justifient ce manque. D’abord il y a des enfants qui sont nés chez un proche de leur maman ou dans un lieu d’accueil quelconque parce que la coutume du pays exige que la fille qui tombe enceinte chez ses parents parte et qu’aucun membre de la famille n’ait le droit de lui adresser la parole tant qu’elle ne revienne présenter ses excuses. Ensuite, il y a des familles qui n’ont pas de moyens pour payer la déclaration de naissance. Il y a des papas qui ne reconnaissent pas leurs enfants, du coup c’est impossible pour la mère de déclarer toute seule la naissance de l’enfant. Il y a des personnes qui se voient bannir de leur village. On leur déchire les papiers ou elles se sentent si désespérées qu’elles les jettent elles-mêmes. Enfin, autrefois chaque famille avait des taxes à payer. Ces taxes variaient selon le nombre de personnes qu’il y a dans la famille. Pour payer moins, des familles n’ont pas déclaré la naissance de quelques-unes de leurs progénitures. Le temps a changé, ces taxes n’existent plus, mais certaines personnes habitant des coins reculés gardent ça encore à l’esprit. À côté de tout ça, tous les parents sans papiers voient leurs enfants tombés dans la même situation puisque qu’il faut avoir ses propres pièces d’identité pour pouvoir en faire pour ses enfants.

capture-cran-site-l-application-icivil

La déclaration de naissances par SMS bientôt possible au Burkina Faso : une réponse possible aux difficultés d’identification des naissances en Afrique ou une solution qui ne prend pas en compte les plus pauvres ?

Ne pas avoir de papiers ne devrait pas être une catastrophe si on pouvait s’en procurer facilement. Mais les avoir ici est bien compliqué, car la procédure est longue, les démarches difficiles. L’accompagnement, surtout de la famille de l’intéressé, est essentiel et il faut des sous pour couvrir les frais. Ainsi est-il clair que ceux qui ne connaissent aucun membre de leur famille ou qui n’ont pas le droit d’y retourner, ainsi que leurs descendants, sont condamnés à ne jamais avoir de papiers. Dans un pays où le contrôle s’intensifie surtout depuis l’attentat du 15 janvier 2016, où tout le monde, même les burkinabés, est obligé de circuler toujours avec une pièce d’identité pour ne pas se faire arrêter et payer, sortir sans ses papiers est un grand risque. Sayouba a bien mesuré ce risque quand, en se rendant de Ouagadougou à Kaya, il s’est fait arrêter lors d’un contrôle à un poste fixe. Oui, il a été arrêté parce qu’il n’a pas pu s’identifier comme les autres passagers l’ont fait. 2500 francs cfa lui ont été exigés pour obtenir sa libération. N’ayant pas cette somme en sa possession, il a passé 12 jours en prison.

« Quand on n’a pas de papiers, on vit comme un poulet. Même les morts ont des papiers, sinon on ne peut pas les conduire au village pour être enterrés » a déclaré un militant d’ATD Quart Monde. Un acte de naissance est le tout premier cadeau qu’on offre à un enfant qui arrive au monde. Ça prouve qu’il existe. C’est cette première pièce qui lui donne droit à toutes les autres. Faire bouger les états civils, les ministères de justice, les mairies, les ministères de l’intérieur et toutes autres structures selon les pays pour permettre à tout le monde d’exister légalement dès la première seconde de respiration sur notre planète, tel est le grand verrou à faire sauter pour que plus jamais personne ne vive comme un poulet.

Image tirée de l’article : La déclaration de naissances par SMS voit le jour au Burkina Faso

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s