L’œil dans le miroir de l’oeil

miradajoven

François Jomini

Suisse

Lise est une jeune femme qui connaît la pauvreté et l’errance dans son propre pays. Elle sait ce que signifie n’être pas bienvenue quelque part. Sans domicile, Lise passe ses nuits dans des centres d’accueil d’urgence. Elle dit qu’elle se rend souvent plus tôt au dortoir, pour accueillir. Quand une femme arrive au dortoir la première fois, l’épuisement et la peur sur ses traits, Lise l’envisage, lui tend la main et se présente par son prénom. Peut-être cette femme est-elle malade. Alors Lise, prévenante, lui montre à qui s’adresser, la conduit où elle peut se procurer ce dont elle a besoin. « Quand on ne connaît personne, on a peur de demander ». Lise évoque une jeune réfugiée de confession musulmane, elle pensait qu’il lui serait pénible de se rendre à la cave pour recevoir des vêtements de la part de l’homme préposé à la distribution, elle l’accompagne. « Il faut prendre le temps, expliquer en douceur… Je parle quelques mots dans plusieurs langues, et quand je n’ai pas les mots, il me reste les gestes. »

Lise ne se lance pas des fleurs… « Pour moi c’est dans les détails de la vie que s’exprime la bienvenue ». Rien que de très normal. Elle évoque ces femmes Roms, qui ne parlent pas sa langue, mais sont si gentilles, si accueillantes et veillent sur les autres. « On pourrait croire qu’elles seraient devenues dures avec la vie qu’elles ont, être chassées de partout, mais non…»

Dans le même temps, je suis submergé par le vacarme du monde, sur fond de guerre au Proche-Orient, de bombardements aveugles, d’intérêts pécuniaires inavouables et de populations jetées sur les routes de l’exil : primaires aux USA, référendum en Grande-Bretagne, votation en Suisse d’une initiative populaire « pour le renvoi des criminels étrangers », heureusement refusée par une courte majorité du peuple… Et un entrefilet au sujet de la Grèce, terre d’accueil, isolée par les grillages érigés au seuil de la communauté des nations qui l’ont mise à banc. Athènes, où des gens simples comme Lise, se préoccupent du sort des réfugiés qui ne sont nulle part bienvenus.

Sur l’avant-scène médiatique, l’inévitable galerie de portraits des importants et des tonitruants. Masques sans regard qui brandissent des promesses de préférences nationales, de murs et d’ordre sécuritaire. Devant un tel confinement de l’esprit, je pense à la fameuse allégorie de la caverne de Platon, où, dans la complaisance de l’obscurité rassurante, le spectacle ordinaire du mensonge se pare de mille paillettes et exerce sa fascination : la peur. Un monde où personne n’ose plus se regarder dans les yeux.

Je préfère rejoindre Lise à la lumière du jour. Ouf ! Au cœur du réel, dans la lucidité de l’action véritable et spontanée. La seule qui change le monde, sans bruit. Ici, les femmes et les hommes vous regardent dans les yeux. Ils laissent voir leurs yeux. Je peux voir mes yeux dans leurs yeux. C’est là que je retrouve la lumière. Je me sens bienvenu.

Lise me renvoie à un autre passage de Platon, dans le « Premier Alcibiade ». Socrate s’y adresse à un jeune candidat à l’exercice du pouvoir, soucieux de lui épargner de s’aveugler lui-même : « Donc un œil qui regarde un autre œil et qui se fixe sur ce qu’il y a de meilleur en lui, ce par quoi il voit, peut ainsi se voir lui-même. » Et plus loin : « Si donc l’œil veut se voir lui-même, il faut qu’il regarde un autre œil, et dans cet endroit de l’œil où se trouve la vertu de l’œil, c’est à dire la vision ?» Enfin : « Eh bien mon cher Alcibiade, l’âme aussi, si elle veut se reconnaître, devra, n’est-ce pas ? regarder une âme, et surtout cet endroit de l’âme où se trouve la vertu de l’âme, la sagesse, ou tout autre objet qui lui est semblable. »

 

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