Nous connaissions nos noms

conociamos nuestros nombres

Beatriz Monje Barón,

Ville de Mexico

Article du blog Cuaderno de viaje

Ville de Mexico. Sept heures vingt du matin. Comme chaque jour, je prends ce petit chemin pour retourner à la maison après avoir déposé mes enfants devant la porte de l’école. Fraîcheur d’une ville qui s’éveille, encore tranquille, parfum léger de la mandarine dans les mains du marchand de fruits du coin de la rue. Je marche.

Sur le trottoir d’en face, un jeune trébuche et s’effondre sur la chaussée. Je me dis que c’est le jeune du kiosque à journaux et je l’imagine se lever et retourner à ses journaux. Mais il ne se lève pas et une voiture, puis une autre, sont forcées de l’esquiver. A ce moment-là, un homme approche, lève la jambe droite comme un athlète qui s’apprête à sauter une haie et l’enjambe, d’abord avec la jambe droite puis avec la jambe gauche. Il l’enjambe et continue sa route. Vers où ? Vers quelle humanité se dirige-t-il ? Vers quelle humanité nous dirigeons-nous ?

Des années auparavant, j’avais eu l’opportunité de discuter à Dublin (Irlande) avec Keith. C’était l’un des mille acteurs de la recherche participative mise en œuvre par ATD Quart Monde. Nous nous demandions ce que signifiait le mot violence dans le contexte de la pauvreté, nous essayions de rompre le silence et de rechercher la paix. Nous disions : la misère est violence. Keith disait :

« A l’âge de dix ans, je me suis enfui et je suis parvenu à rejoindre le poste de police, en pensant que ça serait un lieu sûr. Je n’ai pas pu entrer et je suis resté dans les escaliers en espérant pouvoir obtenir de l’aide. Personne n’a fait attention à moi, et même pire, les policiers qui entraient et sortaient du bâtiment m’enjambaient. Personne ne s’est demandé ce qu’un enfant faisait ici et personne ne s’en préoccupait. Si quelqu’un passe par-dessus un enfant allongé dans l’escalier, c’est qu’il ne le voit pas comme un petit être humain, ni comme un être humain tout court. »

Au cours des travaux de construction collective du savoir, de plus en plus de personnes vivant dans la pauvreté décrivirent le fait de ne pas être reconnus comme des êtres humains comme une violence quotidienne et inhérente à la vie dans la pauvreté : « Traiter quelqu’un comme un animal, c’est ce qui touche le plus une personne » ; « Les plus pauvres ont été déplacés autre part, comme des ordures qu’on ramasse » ; « Il n’y a pas de noms pour nous, juste des numéros » ; « Non seulement je n’avais rien, mais en plus j’avais été réduit à rien ». Animaux, ordures, numéros, rien : « Comme si pour eux, nous n’étions pas des êtres humains ».

Tout au long du travail de recherche, les uns et les autres, de discussion en discussion nous ont dit : « Je suis un être humain ! ». Cri et résistance de l’être humain qui doit affirmer qu’il en est un, car il n’a pas été reconnu comme tel. « Dans la mort, comme dans la vie, nous n’avons pas de dignité. Et pourtant, nous sommes des êtres humains ».

Comment l’humanité peut-elle continuer son chemin pendant qu’un homme, étendu sur la chaussée, se voit obligé à affirmer en silence : « Je suis un être humain ! » Comment une humanité qui ne reconnaît pas la dignité pour tous peut-elle exister ?

Comme Keith, Guillermo est aussi un homme pauvre. Ce matin-là, il s’était fait une entorse à la cheville. Si une personne enjambe un homme étendu sur la chaussée, c’est qu’elle ne le voit pas comme un être humain. Guillermo et moi nous sommes rencontrés de nouveau ce soir-là, quasiment dans le même coin de rue à l’odeur de mandarine et de journaux. Nous connaissions nos noms. Et nous marchions.

Publicités

3 réflexions au sujet de « Nous connaissions nos noms »

  1. D’un côté il y a celui qui tombe et se sent ignoré en tant qu’être humain.
    Mais de l’autre côté, celui qui ignore la détresse qu’il enjambe sans frémir, peut-il prétendre au titre d’être « humain » ? N’a t-il pas une immense part de misère en son cœur ? Que fait la société civile pour cette misère-là ? Rien. Car, laïque, elle s’est désolidarisée des religions, donc du spirituel qu’elle amalgame avec. Pourtant le spirituel n’est qu’affaire de cœur et de sagesse donc d’humanité… Une société laïque ne pourrait-elle être spirituelle ? Et ainsi prôner l’altruisme et la compassion plutôt que de récompenser le tout à la rentabilité et au chacun pour soi ?

    • Merci Emmanuelle pour ta réflexion. Oui, cette histoire touche à notre humanité commune, au sens spirituel du terme… reconnaître dans l’autre un semblable, ce n’est pas qu’une question de religion, c’est quand même ce qui fonde notre vivre ensemble….

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s