Bangui, dernière journée de l’année

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Le matin du 31 décembre à 5h et demie, nous partons avec Michel à l’église de la Sainte Trinité. Au-delà commencent les quartiers à majorité musulmane. C’est ici qu’ont eu lieu des violences d’une atrocité sans nom entre les Anti-Balakas et la Séléka. Du côté musulman, sur une population de 50.000 habitants, 5.000 sont encore là à résister à la peur ; devant les morts, la plupart ont quitté Bangui. Sur 38 mosquées, 37 ont été détruites… Les quartiers chrétiens sont autant délaissés.

La marche pour le pardon et la réconciliation aura finalement lieu dans l’après-midi. Sur le chemin de retour à la Cour, nous parlons avec des soldats des casques bleus du Rwanda qui sont dans le pays depuis plus d’une année. Ils disent que hier, le jour des élections, dans un seul lieu il y a eu des coups de fusil, mais en l’air, sans dégâts humains.

A 14h, nous sommes de retour devant l’église. Le prêtre de la paroisse demande de nous mettre sur deux files. Il dit que cette marche, c’est demander pardon pour soi-même, sa famille et à nos frères musulmans. Très vite les deux files qui avancent au même pas sont longues de centaines de mètres. Nous traversons d’abord des quartiers déserts, que les habitants ont fuis. Le « Je vous salue Marie » se rythme au pas des marcheurs, ou est-ce le contraire ? Les rues deviennent étroites. Nous entrons dans les quartiers proches du Kilomètre 5, grand lieu de marché tenu par les musulmans. Partout des véhicules éventrés, des maisons trouées d’impacts de balles, des ponts détruits. Devant les portes en tôle ondulée, des enfants, des jeunes, avec leurs parents et grands parents se serrent les uns contre les autres. Parfois des étincelles de lumière dans des regards qui se croisent, un lent signe de la tête qui engendre celui de l’autre, des mains hésitantes qui se tendent, un vieil homme en tunique et avec la toque sur la tête vient serrer la main des gens dans la file, les unes après les autres : Merci de venir !

Sur l’aire du Kilomètre 5, au pas des marcheurs, la marée humaine s’ouvre. De temps à autre, depuis la foule, parfois depuis l’intérieur d’une maison, on entend : Merci pour la visite ! Nous passons non loin de la grande Mosquée avec son minaret reliant terre rouge et ciel bleu. Au bord de la route, des hommes inclinés, en prière. Au coin d’une rue, le cri d’une mère, amplifié de pleurs de toutes les mamans de la terre pour leurs jeunes jetés comme un rien dans les entrailles de la violence. La peur reste présente.

Devant un bar, des jeunes femmes réunies par un travail de nuit pour nourrir leur famille, se tiennent par le bras, leurs lèvres se joignant à la prière des leurs.

Au retour à l’église, l’expression de joie et de foi des gens est infinie. Quand nous ressortons il fait nuit, un homme nous guide avec la lumière de son téléphone, puis la nuit est totale, nos pieds et la route n’ont pas fini de s’apprivoiser.

Le soir nous sortons sur l’avenue principale boire une bière avec Froukje et Joël. Nous parlons de tout et de rien et nous finissons même à chanter à trois voix. Les klaxons sur la grande avenue Boganda, des jeunes à quatre sur les motos ou dans les coffres de taxi pour crier au monde entier « Bonne année ». La nuit continuera à faire résonner la fête !

A un petit tas de branches soigneusement enchevêtrées et entremêlées de petits papiers, Michel y met son souffle, doucement puis intensément. Des craquements, se détachent les premières étincelles. Des flammes se dressent accrochées aux pointes des pieds de la nuit. Face au matin qui enjambe le mur de la Cour, Froukje prépare des tartines beurrées, du café et de la citronnelle sucrés d’une main bien généreuse. La cour résonne de son chant et les familles qui y vivent se saluent et nous saluent en clamant que l’année sera belle, surtout la paix ! Chantal, en se chauffant les pieds au feu, raconte sa veillée de fête, de chants, danses et prières et son visage s’illumine. Toute la matinée, les mamans cuisineront le manioc, accompagné pour ce jour spécial d’un poulet et de salade. Quand nous proposons d’apporter notre part avec le chocolat comme dessert : « Ce sera pour ce soir, on a déjà le dessert, on a tout, c’est la Centrafrique, avec le développement, le bonheur, le partage ! »

Anne-Claire et Eugen Brand

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