Comment parler de développement quand il laisse des gens de côté ?

 

 

 

 

 

Denis Gendre,

Antananarivo, Madagascar

En septembre 2015, alors que les Nations Unies se regroupaient à New York pour adopter les Objectifs de Développement Durable, était inauguré à Tananarive, en face de chez nous, la rénovation du lavoir du quartier. Il était fermé depuis 4 mois : 2 pour la réalisation des travaux et 2 dans l’attente de l’inauguration officielle. Pendant ce temps, les femmes du quartier avaient dû trouver une solution de repli pour laver leur linge.

Quand les travaux avaient débuté, je n’avais pas compris pourquoi faire de ce lavoir une priorité alors qu’il y a tant d’autres d’urgences demandées par la population : la réfection des systèmes d’assainissement et du réseau routier, le curage de tous les canaux pour éviter les inondations dont sont victimes chaque année les habitants des bas quartiers de la ville, le traitement des ordures qui s’accumulent à de nombreux carrefours ou la résorption des embouteillages qui sont devenus un fléau permanent.

Auparavant, le lavoir était une véritable ruche qui rassemblait les femmes du quartier depuis la levée du jour jusqu’à la tombée de la nuit. Il constituait le cœur du quartier, là où les nouvelles se partagent et se diffusent. Le matin, nous étions réveillés de bonne heure par leurs conversations et ceci, 7 jours sur 7. Cette ambiance me rappelait avec une certaine nostalgie, ce que j’avais connu enfant quand j’accompagnais ma grand-mère au lavoir de son village, charriant le linge sur sa brouette.

Depuis sa rénovation, le lavoir est clos en dehors d’horaires très précis et les deux grands bassins ont laissé la place à quelques bacs individuels (une douzaine tout au plus) qui suffisent aujourd’hui car ce lieu ne connaît plus la même fréquentation. Un panneau indique le nom de l’association grâce à laquelle cet aménagement a été rendu possible. Perçoit-on cette œuvre comme source de développement et de progrès, mais pour qui ? Se demande-t-on pourquoi moins de personnes viennent désormais et comment font les autres femmes pour laver leur linge ? A-t-on pris conscience de tous les changements que cela provoque ?

Une voisine que je connais bien s’acharne à faire vivre sa famille en lavant le linge des autres ou en leur portant l’eau par deux bidons de 10 litres. Elle fait partie des personnes qui ne vont plus au lavoir maintenant. J’ai appris qu’elle avait dû cesser de laver le linge pour d’autres personnes car, depuis la rénovation du lavoir, elle ne pouvait plus rentrer dans ses frais. Auparavant, les gens payaient une entrée forfaitaire d’un montant de 500 Ariary pour accéder au bassin et maintenant, ils payent chaque bidon d’eau consommé 150 Ariary. Cela revient beaucoup plus cher au final, or le prix payé par le client est calculé en fonction du nombre de pièces à laver, sans prendre en compte le coût de l’eau.

Par ailleurs, j’ai questionné l’épicière où je me rends chaque jour. Elle m’a expliqué que les femmes qui ne se rendent plus au lavoir préfèrent laver chez elles en achetant l’eau à la pompe où le bidon coûte trois fois moins cher qu’au lavoir. En l’absence de systèmes opérationnels pour évacuer les eaux usées, j’imagine l’eau stagnante s’accumuler dans de nombreuses cours. D’autres vont chercher l’eau dans les rizières ou y lavent leur linge sur place. Or tout le monde sait que les rizières de Tananarive constituent le réceptacle des égouts et de nombreuses déjections, pas seulement animales.

Le non-accès au lavoir de ces femmes a généré une dégradation de l’hygiène et sans doute un accroissement des risques sanitaires. On en prendra peut-être conscience d’ici quelque temps et peut-être même d’ici peu, maintenant que la saison des pluies est arrivée. En quoi l’amélioration de ce lavoir offre-t-elle réellement un progrès ?

 

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