En chemin avec des familles de Manille

Manille "ville de contraste" - photo espacestemps.net

Manille « ville de contraste » – photo espacestemps.net

Jeremy Ianni,

Manille

Manille, ville aux milles facettes et aspects, immensément pauvre, immensément riche de diversité et d’opulence. Des richesses inégalement partagées. Loin d’être un pays pauvre, les Philippines traversent aujourd’hui une période de fort dynamisme économique. Des grattes ciels poussent dans tous les coins, et les mouvements d’exode ruraux continuent, si bien que dans la capitale habitent aujourd’hui près de 20 millions de personnes.

Lorsque je suis arrivé en janvier dernier, je me suis demandé comment j’allais entrer dans la réalité du pays pour pouvoir le comprendre et ainsi aider des personnes pauvres à retrouver un peu de sécurité dans leurs vies. Je commençai par suivre mes coéquipiers qui soutiennent une communauté vivant sous un pont et aident les familles à remplir les papiers pour bénéficier d’un programme de relogement massif diligenté par le gouvernement philippin pour environ 100,000 familles. Les sites de relogement offrent la possibilité d’acquérir sur trente ans des maisons en dur entourées d’une petite terrasse pour les gens venus s’entasser dans les bidonvilles de la capitale. Ils sont souvent loin de tout et il y est pour le moment très difficile d’y trouver un travail stable.

En janvier dernier, je rencontrai X qui vivait encore sous le pont, mais qui allait être relogée. Quelques mois plus tard, elle faisait ce constat : « Il n’y a pas de travail ici, mon compagnon est resté à Manille ! ». Les conditions de vie sur le site de relogement n’étaient pas faciles : elle était seule avec ses 4 enfants, enceinte, avec un père très affaibli par la malnutrition qui décéda quelques mois plus tard. X retourna rapidement sous le pont, espérant pouvoir y gagner de l’argent en lavant du linge.

Lors d’une visite sous le pont au mois de mai, je compris que la prime accordée par le gouvernement philippin n’avait pas encore été versée aux familles. Difficile de faire valoir ses droits quand on ne sait pas bien lire ni écrire. X demanda à une voisine d’écrire une lettre pour l’administration. Je me rendis compte en l’accompagnant dans ses trajets, de l’absence de communication entre les familles et les administrations et de la difficulté pour les familles relogées à se repérer dans les processus administratifs.

X retourna sur le site de relogement quelques semaines plus tard avec l’intention d’inscrire ses enfants à l’école. Autre parcours du combattant. Sans certificat de naissance, les enfants ne peuvent pas étudier. Trois des enfants de X ne sont pas enregistrés au service de l’état civil et « n’existent » donc pas du point de vue administratif. Nous lui proposâmes de l’aider à collecter les documents pour faire enregistrer deux de ses enfants à l’état civil.

Lors d’une visite au mois de juillet sur le site de relogement, X venait d’accoucher. J’ai été frappé par la fatigue extrême de cette jeune maman et le dénuement de la famille qui n’avait pu récupérer que quelques morceaux de bois de son ancien logement avec lesquels ils avaient fabriqué un petit berceau pour le bébé. Le papa a aussi entrepris des démarches pour que ses enfants puissent porter son nom. Il avait une conjonctivite ce jour-là et les agents administratifs refusèrent de lui ouvrir la porte et de le laisser entrer dans le bureau. Je dus parler pour lui en répétant sans cesse que je n’étais pas le père des enfants et qu’ils devaient parler avec lui, mais cela n’a pas été possible. J’ai trouvé cette situation révoltante.

Le fait d’aider cette famille m’a aidé à comprendre l’errance dans laquelle ils vivaient et les conséquences du relogement sur la vie familiale : comment la famille a mobilisé une énergie folle pour ne pas disparaître et conquérir certains droits. Lorsque X et son conjoint reçurent la prime du gouvernement philippin, ils achetèrent du lino pour leur maison, ils avaient l’air profondément heureux.

J’ai aussi pu découvrir le fonctionnement de l’administration, de l’hôpital. Cela m’a été utile pour avoir petit à petit des repères dans ce pays bouillonnant d’énergie.

Le relogement sur un site éloigné des lieux de travail des familles continue de me questionner. X m’avait dit qu’elle aimait cuisiner des choses sucrées, et qu’elle aimerait avoir un petit magasin pour vendre ce qu’elle aurait cuisiné, mais la réalité a fini par trancher: «Qui va acheter quoique ce soit ici?»

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Une réflexion au sujet de « En chemin avec des familles de Manille »

  1. Merci beaucoup Jérémy,

    Tu nous fait comprendre et aimer cette dame, cette famille, toutes ces personnes de Manille expulsées de leur pont, de leur quartier…
    En lisant ton témoignage, je me suis retrouvé dix années en arrière à Madagascar, quand 250 familles de « lalamby » (= la « voie ferrée » en malgache) ont été expulsées de la capitale et transférées à 50 km, dans des maisons bâties à la hâte à la suite d’un cyclone.
    Loin de tout, au milieu de rien, les familles ne pouvaient pas « gagner de quoi de manger ». Elles sont retournées vers la ville, à pied, à travers les rizières, et se sont arrêtées sur une décharge, le long de l’Ikopa, le fleuve qui traverse la capitale.
    C’est là que l’équipe du Mouvement ATD Quart Monde les a retrouvées. Quelle joie : « Vous alors, vous ne lâchez pas » nous ont dit Jean-Pierre, Mariette, Solo…
    Comment lâcher ces hommes, femmes et enfants qui nous donnent tant de motivation…
    FP

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