Entre urgences et espérance

B. Ndeenga

Cameroun

La première fois que je suis allé chez maman T., informé par une amie que cette vieille dame vivait une situation très difficile, elle me tint ces propos : « Que viens-tu faire dans ma maison? N’as-tu pas honte de venir auprès de moi les mains vides? Mes enfants sont affamés et mon fils de 4 ans est actuellement au lit avec une forte fièvre. Il est allé chercher de quoi manger à la poubelle et s’est fait piquer par un clou au pied gauche… Je n’ai même plus la force de pleurer. Laissez-moi tranquille. Allez-vous en. » Je la fixai intensément et sortis sans rien dire.

La réaction de cette dame m’a énormément secoué. J’étais partagé entre révolte et impuissance. Que faire? La majorité des familles que je rencontre est toujours plongée dans un cycle de problèmes existentiels, avec des urgences à résoudre. Cela m’amène à de nombreuses questions : comment gérer l’urgence des situations auprès des personnes qui sont généralement à la lisière, à la frontière de la vie ? Une réponse spontanée face à une situation pressante peut-elle la résoudre à long terme ?  Au cas où je décide de résoudre telle situation, jusqu’où une telle action me liera t-elle ? Cela ne créera-t-il pas un rapport de dépendance entre la personne soutenue et moi, et faussera la relation qui pourrait s’appuyer sur d’autres attentes ? Enfin, ai-je le droit d’entrer par effraction dans l’histoire d’une vie et d’une personne à coup de solutions et de projets élaborés par moi seul ?

La plupart du temps, nous sommes interpellés par des situations auxquelles il faut donner une réponse immédiate. Mais derrière cette spontanéité ne se cacherait-il pas un désir de soulager notre conscience et par ricochet de fuir une réalité qui interroge et qui trouble ? Celle du pauvre à qui on ne peut rien proposer et dont on ne voudrait plus affronter l’existence. N’y a-t-il pas également un désir inconscient de satisfaire son ego ? Ainsi ma capacité de donner rapidement et constamment fera de moi le personnage généreux très vite apprécié par le pauvre et la société et dans lequel j’évoluerai allègrement…

Je continuai mes visites auprès de cette dame et elle ne cessait de me repousser avec des termes durs. Il m’était impossible de lui demander si sa maisonnée avait eu de quoi manger ou bien si son  fils malade était déjà rétabli. Évidemment j’étais tenaillé par ses problèmes mais je n’avais aucun moyen de lui apporter une réponse. Je ne voulais pas non plus être lié par une éventuelle aide car j’étais convaincu que cela ne résoudrait aucunement le fond du problème.

Cependant au fil du temps, j’avais la joie de constater que cette maman et ses enfants n’étaient morts de faim ni de maladie. Ce qui me donna la force de penser autrement. Un jour, alors qu’elle s’apprêtait à refaire la même scène, je l’interrompis en lui demandant très affectueusement : « Maman je suis ton fils…Je viens chez toi parce que j’ai découvert une autre maman…je sais bien que tu as beaucoup de difficultés. Je suis incapable de t’aider parce que je n’ai pas de possibilités. Lorsque je viens dans ta maison c’est pour être avec toi, partager ta vie, tes difficultés, te témoigner mon soutien et te dire que tu n’es pas abandonnée comme tu le penses… Et en plus dis moi, qui te rend visite en dehors de moi chaque dimanche depuis plus de 3 mois ? » Elle resta silencieuse, se leva péniblement et me demanda de venir me serrer contre elle. Ses mots furent : « Tu es mon fils…Voici ta maison ». Je la remerciai en lui disant combien je crois à une autre vie pour elle, comment rien n’est perdu et qu’ensemble nous allons cheminer. Elle renchérit en disant : « Je suis contente. Comme tu es là cela me suffit…ça va aller… »

Voilà comment une relation tumultueuse ponctuée de rejets se transforme en acceptation filiale et fixe le cadre d’une œuvre et d’un projet communs. Du pessimisme nous sommes passés à l’espérance, à l’optimisme. Qu’aurait été ce rapport si j’avais cédé à une réponse urgence et immédiate ? Mon engagement et ma persévérance n’ont-ils pas été le déclic de cette aventure ?  J’en tire aussi 3 pistes de réflexion :

Il y a d’abord le facteur Temps. Une relation quelle que soit sa nature se bâtit dans la durée et la persévérance. La précipitation reste pour bien des cas une erreur fatale puisqu’elle ne nous donne pas le temps d’identifier et de cerner la personne et son environnement, ni de construire une certaine confiance. On est plus préoccupé par l’efficacité de notre action que par le bien de la personne.

La deuxième piste c’est la présence. Être là, toujours là…Voilà ce qui compte. Ne pas choisir les moments de peine mais vivre une solidarité de chaque instant et un partage de destin. La présence, surtout celle silencieuse, me plaît énormément car en Afrique quand une personne est dans le malheur ou dans la souffrance, on ne lui parle pas…On ne lui dit rien …On reste avec elle et à côté d’elle. On partage son destin. Bref on construit une présence gratuite qui se focalise sur ce qu’est la personne.

La dernière piste est l’accompagnement de la personne dans ce qui constitue son histoire, son histoire sacrée. Une histoire faite de hauts et de bas, de doutes, de souffrances, de peurs, d’interrogations mais aussi d’espérance. Avons-nous la toute puissance pour changer cette histoire sacrée ? Que non! Il est important de se laisser tenir la main et donner l’opportunité à ces vies d’être protagonistes et maîtres de leur destin. Acceptons juste d’être à un certain moment des petites lumières qui jalonnent cette histoire. Cette dame qui était dans l’urgence me disait tout à coup « ça va aller » D’où lui vient cette force de voir jaillir enfin une espérance? N’est-ce pas parce qu’une présence a décidé de partager avec elle sa vie, son destin, de lui donner sa valeur… et d’être galvaniseur d’espérance ?

Pleurer avec les pauvres, se réjouir avec eux, construire avec eux, marcher avec eux, accepter un partage de destin, suscitera des savoirs et des initiatives qui contribueront à une autonomie de la personne.

Lors d’une de mes récentes visites à cette dame et au terme d’un bon cheminement commun, alors que je m’apprêtais à me séparer d’elle, elle alla rapidement dans sa chambre et revient avec une pièce de 5o francs cfa qu’elle me tendit en disant : « Prends cet argent. Je n’ai pas plus que ça. Achète-toi des bananes le long de ta route. » Retour étonnant !!! J’appris encore que le pauvre même au plus profond de sa détresse reste une personne capable. Restons juste des pourvoyeurs d’espérance.

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Une réflexion au sujet de « Entre urgences et espérance »

  1. B.,
    Je m’appelle André, Je suis Belge. Je suis volontaire du Mouvement ATD Quart Monde. J’ai beaucoup appris du Père Joseph et de ses collaborateurs. C’est pour cela que j’ai envie de te partager une réflexion. Elle ne contredit certainement pas tes conclusions. Au contraire.
    Merci de nous avoir parlé de maman T. Lorsqu’elle t’a reçu si rudement, pourquoi ne t’es-tu pas assis à ses pieds, en silence. Pour dire ensuite que tu étais troublé, que tu ne savais pas quoi faire. Tu aurais pu lui demander alors de t’aider, de réfléchir avec toi pour savoir ce qu’il était possible de faire. Tu aurais pu lui dire toute les objections qui tournaient dans ta tête. Mais tu aurais pu aussi lui promettre de revenir pour réfléchir avec elle, parce que tu ne pouvais pas faire grand chose de plus, tu avais désormais besoin d’elle (à cause de tous les autres malheureux que tu rencontrais parfois)…
    Amitié. Et Merci.André.

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