L’intelligence de l’école et celle de la vie

Burkina Faso leger

photo ATD Quart Monde – Partage des savoirs dans « la cour aux cent métiers » à Ouagadougou

Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo

Dix mois en dehors de son pays et de sa communauté c’est toute une vie. J’ai appris plus que ce que j’ai apporté à mes amis du Burkina-Faso de septembre 2014 à juin 2015. Les personnes vivant en situation de pauvreté m’ont amené à de nouvelles réflexions.

Je retiens d’elles un modèle de fidélité, d’amour, du courage et de sagesse dont l’apprentissage n’existe pas à l’école, un modèle dont l’application peuvent permettre à tous dans une société de vivre en paix et en harmonie…

Mon vieil ami de 70 ans que j’ai connu dans ce pays était parti en ville avec sa femme en quête des moyens de survie. Malheureusement l’espoir d’Ibrahim s’était arrêté au milieu du faubourg. Quelques années après sa femme était tombée malade. Celle-ci était devenue infirme. On m’a raconté que depuis il faisait tout pour elle: lessive, cuisine, soins de santé en cas d’autres maladies sporadiques. Moi-même j’en ai été témoin.

Ce couple est membre d’une ONGI (ATD Quart-Monde) engagée dans la lutte contre l’extrême pauvreté. Chaque mois le mari effectue environ 13 kms à vélo pour participer à la rencontre des membres. Il a connu et participé à la formation de plusieurs volontaires qui sont passés dans sa communauté pour un temps de travail ou de formation.

Au mois de mai 2015, trente ans après, il décide avec sa femme de rentrer dans son village d’origine à quelques 80kms de Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso. Ceci a rappelé à tous leurs amis présents à la cérémonie d’au revoir du 14 mai 2015 que la sécurité la plus importante d’un homme, c’est sa famille. Cette famille dont un père (Joseph Wrensiski fondateur d’ATD Quart-Monde) disait il y a longtemps qu’elle était « le dernier rempart contre la destruction produite par la misère » et qu’il avait défendue toute sa vie.

A cette occasion, ils ont reçu des messages en provenance de leurs amis de partout à travers le monde. Julien l’un de leurs amis revenait sur ce qu’il a appris d’eux : « Quand je suis arrivé au Burkina-Faso, je ne connaissais pas la pauvreté. Vous avez été un de mes maîtres. Vous m’avez fait comprendre, comme vous le disiez une fois que  » le pauvre, il reste quelqu’un que la guerre surprend ». Et pour cela, vous disiez que « notre ONG devait nous permettre de réfléchir, d’échanger, pour nous libérer de cette surprise et pouvoir l’affronter ».

Vous avez aussi été un maître par des gestes. En vidant ensemble le WC au bureau un jour, vous m’avez montré que « la fierté du travail, c’est l’Homme qui la donne lui-même. Et ça peut changer le regard des autres… »

Vous avez aussi été un maître en relations. Par exemple, les réunions qu’on faisait au bureau à l’époque, c’est vous qui avez proposé qu’on les fasse chez l’un puis chez l’autre alternativement, pour que ça permette à des voisins de s’approcher de l’organisation, de s’y intéresser.

Vous avez aussi été notre maître en fidélité. Je vous ai connu il y a 30 ans, chers amis vous étiez ensemble. Vous avez vécu beaucoup de misères, beaucoup d’espoirs, beaucoup de peines. Vous avez eu des enfants ensemble. Vous avez eu des décès. Vous êtes restés ensemble dans tout ça. Pour nous, c’est un exemple, un exemple de fidélité et d’amour… »

Une semaine avant de retourner dans mon pays j’ai été les rencontrer avec deux jeunes sénégalais et un tanzanien venus participer à une session de formation des jeunes engagés dans les animations avec les enfants dans leur pays. C’était aussi l’occasion de se dire au revoir… Le dialogue a commencé. A un moment donné le vieil Ibrahim regarde comment lui et sa femme étaient entourés puis il prit quelques secondes de silence et leva ses yeux vers nous en disant calmement : « la misère ne fatigue pas un homme quand il se retrouve au milieu des autres. C’est quand il est seul que c’est plus difficile ». Comme d’habitude ses propos étaient enracinés dans l’expérience de leur propre vie. C’était une courte phrase qui disait beaucoup. On s’est tous regardés : la phrase était profonde et nous avait tous bouleversés.

Aujourd’hui encore je me questionne sur la pensée des plus pauvres et leur expérience de la vie. Je réalise que la présence à leurs côtés forme autant que l’école. Les plus pauvres sont aussi  « maîtres de fidélité, d’amour, du courage et de sagesse ». Bâtir une société durable c’est en partie intégrer leur intelligence de tous dans la connaissance. Et si on essayait de prendre en compte leur intelligence ?

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