Que manque-t-il à nos politiques de développement ?

Ils nous ignorent - peinture de Guillermo Diaz

Ils nous ignorent – peinture de Guillermo Diaz

René Bagunda MUHINDO

Ouagadougou

En mai 2013, quelques mois avant la fin de mes études en licence de « développement », un professeur anthropologue pose cette question à l’auditoire : « Malgré la présence des stratégies mondiales et nationales de lutte contre la pauvreté, des populations à travers le monde vivent encore dans la misère. Selon vous quelle serait la cause principale ? » C’était une question à travailler en groupes de 6. La majeure partie de nos résultats avait mis en exergue « l’insuffisance et le détournement des ressources ». La mise en commun n’avait pas eu lieu et j’étais resté sur ma soif de trouver de vraies réponses…

L’année suivante, la délégation générale de l’association ATD Quart Monde adresse un message à ses membres et ses amis à l’occasion du 17 Octobre, la journée mondiale du refus de la misère célébrée chaque année.

Deux paragraphes de ce texte ont apporté un éclairage à mes questions restées sans réponse. Celui qui partageait la réflexion d’une militante du Sénégal : « On dit ’’la pauvreté par-ci’’, ‘’ la pauvreté par-là’’. Mais qui sont ceux qui y réfléchissent le plus ? Ce que je vois, c’est que les gens de mon quartier y réfléchissent jour et nuit. Celui qui n’a pas de souci, quand il se couche le soir, il ne pense qu’à dormir. Mais celui qui ne sait pas ce qu’il va donner à manger à sa famille le lendemain, même quand il se couche, il continue de penser, il réfléchit». Cette réflexion m’est allée droit au cœur et avec elle une partie de la réponse était trouvée.

L‘autre réflexion venait d’une amie d’enfance que j’ai retrouvée à Ouagadougou depuis septembre 2014. « Au-delà de la souffrance, il y a l’humiliation : c’est le pire. (…) Même dans la misère, la plus profonde, un homme a besoin de partager. (…) Je me demande qui sont les vrais acteurs de la lutte contre la pauvreté ? Il y a beaucoup de projets, beaucoup de chercheurs, et beaucoup de textes et de livres sur la pauvreté, on en connaît tous les mots de A à Z, et malgré tout cela, elle persiste. Je me demande s’il ne faut pas créer maintenant un autre alphabet pour exprimer nos luttes ? ».

Ceci m’a donné l’impression de me réveiller d’un profond sommeil sur le plan moral, éthique et intellectuel. J’ai réalisé que ce professeur nous invitait à voir loin. Il fallait se demander : « Qui sont ceux qui réfléchissent le plus sur la grande pauvreté ? Qui sont les vrais acteurs de la lutte contre la pauvreté ? Quelle nouvelle connaissance intégrer dans nos politiques pour construire une pensée solide capable de l’éradiquer? »

J’ai du coup pensé à une famille de mon pays, la République Démocratique du Congo. Le papa travaille la journée entière à réparer des vieilles chaussures. Souvent sous un soleil accablant, sans manger et sans boire. Soucieux de trouver chaque jour comment payer les frais de scolarité de son enfant, il lui arrive de travailler toute la nuit. Après chaque pluie, la maman ramasse les pierres dans une rivière pour les revendre. Un jour, l’enfant est revenu de l’école avec de très bons résultats.

Je l’ai félicité et encouragé, il m‘a alors confié qu’il faisait ses devoirs même quand il n’avait pas mangé. Et d’ajouter : « la seule façon d’essuyer la sueur de mes parents, c’est de réussir à l’école. Je veux être courageux comme eux ».

Les vrais acteurs de la lutte contre la pauvreté ? Ce sont toutes ces familles qui luttent au quotidien contre la misère et dont l’expérience, la réflexion et le courage forment les bases d’une connaissance indispensable pour l’éradication de la grande pauvreté. Faut-il encore les valoriser et les prendre en compte ! C’est ce qui manque à nos politiques de développement pour vaincre la misère.

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6 réflexions au sujet de « Que manque-t-il à nos politiques de développement ? »

      • Serge, je suis impressionné par la profondeur des articles sur votre blog. Je trouve en vous la force et le courage. Une maman de Dar-Es-Salaam me disait: »la misère sera vaincue un jour, c’est sûr. Parce que l’esclavage a été vaincu… Mais des générations seront passées et nous ne serons plus là ». Voilà pourquoi je vous prie de faire tout pour transmettre la sagesse des adultes d’aujourd’hui à la jeunesse pour que la postérité en profite. Je voulais commenter les articles de votre blog mais je n’ai trouvé aucune indication. Chaque rencontre d’une personne comme vous me permet d’espérer encore…

      • Merci pour ces compliments auxquels je ne suis pas insensible mais par principe, je n’autorise pas les commentaires sur mes blogs pour m’éviter de me faire la grosse tête car je suis à l’origine d’un milieu ouvrier, jugé pour un nul, humilié par ma famille et celle de mon épouse.

        Nous sommes mariés depuis 45 ans et le hasard pour nous n’existe plus. J’ai évolué au fil des années à la force des poignets mais je suis convaincu qu’un être supérieur a toujours veillé sur nous pour nous ouvrir les portes aux bons moments.

        Le père Joseph a vécu dans le village de Dhuizel, là où vivaient une soeur de ma mère et ses enfants. Aujourd’hui, le Père Joseph repose en terre à 4 km de chez moi sans que jamais je ne l’ai recherché …… C’est toujours avec une grande émotion que je parle de lui …. car il était de 30 ans mon aîné, moi né un 9 février et lui le 12 !!!!

        L’humilité reste notre force ……

        Merci pour votre sourire.

        Sergio pour les intimes

      • Serge, je suis très touché car effectivement je suis entrain de lire « L’espoir gronde » de Francine de la Gorce qui relate un peu ces événements. Le courage du père Joseph face aux précarités et aux palabres de ce bidonville lui ont valu plusieurs surnoms notamment le curé de Dhuizel, le curé ceinture noir de judo, le curé de la caravelle…Pourtant aujourd’hui ce combat enregistre des résultats extraordinairement significatifs.Parce que des hommes et des femmes courageux ont tenu le coup. Ça nous fascine nous les jeunes, ça nous met sur le bon chemin. La force de chaque homme est une goûte vers cet océan de succès auquel nous n’assisterons pas peut-être comme me l’a dit cette femme de Tanzanie. Nous partageons aussi cette conviction du Père Joseph que « toutes les mains sont utiles, que « le jeune c’est fait pour éclater ». Mais nous sommes des ballons, vous ne nous pompez pas nous n’éclatons pas. Et mal pompé on explose par exemple en Syrie, en Egypte…S’il vous plaît, transmettez-nous votre sagesse. J’espère avoir la chance de vous rencontrer un jour.

      • Bonjour René,
        Je prends connaissance de votre réponse ce matin qui devait être relue pour mieux cerner vos sentiments les plus profonds.

        Je suis surpris de votre excellent commentaire et je me dis que nous devrions échanger plus à fond par mails si possible pour ne pas risquer de troubler nos lecteurs si nous arrivions sur certains points de désaccords.

        Je suis loin d’être l’incarnation du Père Joseph, lui qui nous a appris à nous relever de la boue du camp de Noizy le Grand pour devenir des êtres à part entière. Je citerai à cette allusion le Livre de la Genèse 2,4b-9.15-17. et notamment ceci :

         » Mais une source montait de la terre et irriguait toute la surface du sol.
        Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant.  »

        Le Père Joseph s’est fortement inspiré de ce passage pour réussir son pari !!!!

        Par ailleurs, nos politiques manquent surtout de considérations vis à vis des êtres que nous sommes …. cette façon de nous classifier selon notre « code barres » !!!! dès notre plus jeune âge, triés comme des petits pois … bons ….. mauvais.

        La considération a été le mot que j’ai le plus haï depuis ma plus tendre enfance puisqu’elle marque le plus souvent un manque fort injuste vis à vis du plus grand nombre dans une société qui ne regarde que les élites.

        Revenant à mes bases que je considère comme fondamentales pour comprendre notre monde, je citerai de nouveau : le Livre de la Genèse 3,1-8.
         » Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. Ils attachèrent les unes aux autres des feuilles de figuier, et ils s’en firent des pagnes.
        Ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour. L’homme et sa femme allèrent se cacher aux regards du Seigneur Dieu parmi les arbres du jardin.  »

        L’expression de notre considération s’est effectivement manifestée dès qu’on nous a ouvert les yeux sur notre condition humaine …. ce qui aujourd’hui représente toujours la clé de notre évolution possible. Considérons-nous tels que nous sommes afin de laisser s’exprimer la force qui est en nous tous, entravée par nos forts complexes d’infériorité que notre système éducatif n’a de cesse de rabacher :  » T’es un nul !!! « .

        Abandonnons cette culture du modèle que notre société nous impose à grand renfort de publicité. Le Père Joseph n’a pas attendu d’être considéré et présenté comme un modèle pour s’activer auprès de ses troupes …….. Il l’a fait !!!!!!!

        Tel sera aujourd’hui mon message pour apporter ma pleine confiance dans la valeur de votre démarche, objet de votre billet : Que manque-t-il à nos politiques.
        La réponse n’est pas de ce côté mais chez chacun d’entre nous en renonçant à l’envie qui nous tenaille lorsque les richesses sont exposées sur nos petits écrans.
        Une vie pleinement réussie n’est pas celle-ci …. n’oublions jamais :
         » Les derniers seront les premiers  » et puis : nous ne sommes que poussière en dehors de la considération des hommes qui se trouve « sponsorisée » par notre orgueil.

        Mail : tercoif@gmail.com

        Bonne journée à vous.

        Sergio

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