Être présent sans donner de leçons, c’est ma façon de refuser la misère

Blaise-Cameroun blog FR

Blaise NDEENGA,

Cameroun

Un ami du Cameroun nous partage son engagement auprès de personnes qui vivent des situations d’exclusion et de grand dénuement, dans son pays …

Ma passion des plus pauvres a commencé depuis ma vie religieuse, avec Caritas. C’est une passion, une envie, une vie que j’ai donnée, que je donne. Ce sont des choses difficiles à communiquer. Alors ce que je vais vous partager sort de mon cœur.

La présence

J’aime prendre des initiatives. Tout ce qui est pauvreté, tout ce qui est personne à la lisière de la vie, moi je m’y engage, je vais voir. Donc mon travail, il est très simple, je vais dans les quartiers, je marche, généralement on ne recense pas les pauvres, mais on les trouve toujours. A Caritas, nous ne tenons pas compte des obédiences, chrétien, musulman, ce qui compte chez nous c’est la personne. Et moi ce qui m’anime, c’est de voir la personne avoir une certaine dignité, être debout. Donc c’est un travail de présence. Je dis toujours : « je n’ai rien à vous donner, mais je viens auprès de vous. Je viens rester auprès de vous, je viens vous dire « vous comptez », au moins à mes yeux. Si d’autres vous ont bafoué, sachez au moins qu’il y a une personne qui est là pour vous, et pour qui vous avez du prix. » Généralement les personnes exclues ont l’habitude de croire qu’elles portent toutes les malédictions.

Combattre les préjugés

La grande bataille à livrer, c’est contre les préjugés culturels. C’est très dur. Dans un quartier que je connais bien, il y a une vieille maman, qui a vu sa maison brûlée parce qu’on l’accusait de sorcellerie. Chassée du village, une maman de 72 ans… On vous dit : « Tel enfant qui est mort, tel blocage au village, tel qui n’avait pas réussi, c’est la faute de cette maman. Elle vivait seule, on ne la voyait jamais sortir ». A côté de la pauvreté matérielle, la plus grosse bagarre ce sont les préjugés. Je crois que si l’on parvient à sortir de là ce serait quelque chose de formidable. Il faut pouvoir parler avec les gens pour faire tomber ces préjugés. Mais c’est dur. Comment vous allez dire à ces villageois : « Ecoutez elle n’est pas sorcière. »

Vous avez les mêmes problèmes avec les cas de malades atteints de sida. J’ai rencontré une dame qui est morte de sida toute seule abandonnée, son mari était aussi mort quelque temps auparavant de la même maladie. Personne ne la visitait parce qu’elle avait le sida. Elle est restée près de 2 ans couchée sur son lit, on m’a signalé le cas quand elle était déjà à l’article de la mort. Je suis allé la voir, elle avait les yeux exorbités, des blessures au niveau du bassin… Elle est restée couchée abandonnée. Elle avait deux enfants le premier avait 8 ans, le deuxième 2 ans, qui n’avaient jamais été à l’école. Quand je suis arrivé la maladie était déjà bien avancée… et je vous assure quand vous entrez d’abord, le regard des voisins, et de l’entourage, est très interrogateur. Ils se demandent « Mais celui-là il va où il est fou? Que va-t-il faire là-bas pour quelqu’un qui a été rejeté ? » Quand vous allez vers ces voisins pour demander des informations, c’est d’abord un regard suspicieux. Parce qu’on n’arrive pas à comprendre. Vous voyez quand on parle des préjugés culturels, c’est très fort, c’est très fort chez nous. Je crois que le premier pas à faire c’est de combattre les préjugés si on veut vraiment combattre la pauvreté.

Un autre cas de rejet à cause des préjugés : on m’a appelé pour un cas d’hydrocéphalie. Je suis allé regarder l’enfant, c’est une famille très très pauvre, la maman a quatre enfants. L’enfant malade a 7 ans et en plus de l’hydrocéphalie, c’est-à-dire une malformation de la tête, il a aussi une malformation au niveau des jambes, et un ralentissement au niveau de sa croissance. La maman n’est jamais allée à l’hôpital, elle me dit qu’elle n’a pas les moyens. Mais quand on a continué à causer, j’ai compris qu’au lieu d’aller à l’hôpital elle est allée chez un tradipraticien qui lui a dit : « Cet enfant est sorcier ».

Dans la maison, l’enfant avait déjà un petit coin à l’écart des autres, exclu, où on avait mis une natte, c’est là qu’il dormait, parce que le tradipraticien avait dit « cet enfant n’est pas bien. » Quand on dit qu’un enfant n’est pas bien, soit il est sorcier, soit il a quatre yeux… L’enfant était déjà parqué, mis de côté. Il avait sa natte, il était abandonné tout seul là. Alors je demande à la maman, « pourquoi l’enfant est isolé ? » elle me dit que le tradipraticien a dit que l’enfant risque de contaminer les autres enfants. La difficulté face à ce genre de situations, c’est je crois la tentation de donner des leçons. Moi généralement je reste sur place, j’oublie le cas pour lequel je suis venu, et je me mets à parler d’autre chose, pour les amener à comprendre aussi certaines choses. Mais dans la plupart des cas, il y a beaucoup de paramètres qui entrent en jeu. On a des préjugés culturels, et il ne faut pas oublier non plus la pression du groupe social sur l’individu qui est très forte vraiment, parce que si 2, 3, 4 personnes arrivent à condamner un enfant, c’est la famille qui doit porter ça. On a aussi un déficit institutionnel, parce que quand on est face à ce genre de cas, vous arrivez, vous donnez quelques conseils, mais après où pouvez-vous conduire les gens ? Où ? Là on reste généralement bloqué.

Les attitudes pour la rencontre : l’écoute, la valorisation, le respect

Pour moi il y a des attitudes que je cultive : la présence, l’écoute, la valorisation des capacités, le respect aussi.

Les très pauvres ont beaucoup à nous dire. Généralement on ne les écoute pas, mais moi je prends toujours mon temps. Quand je leur rends visite, nous nous asseyons, nous parlons, nous parlons.

J’essaie aussi de leur montrer qu’au-delà de tout, une autre vie est possible, qu’ils ne croient pas qu’ils sont les damnés de la terre. Ça c’est encore le discours le plus difficile, parce qu’ils disent, mais on va sortir de là comment ? Et c’est vrai que c’est tellement existentiel, parce que vous êtes avec des familles qui n’ont même pas de quoi manger. Quand ils demandent : Mais attendez, on va faire comment pour sortir de là, proposez-nous ! Le risque c’est de dire bon écoutez je vais vous laisser 1000 F. Et puis après quoi, qu’est-ce qui suit ?

Avec eux j’ai souvent un petit exercice que j’aime bien leur proposer, je dis « écoutez, vous avez des potentialités, c’est vous qui pouvez sortir de cette situation dans laquelle vous êtes plongés. La pauvreté n’est pas une malédiction, c’est un état de vie. Ça peut arriver à n’importe qui. Tel était riche hier, aujourd’hui il est pauvre. Alors vous avez des capacités. Je leur dis généralement : « Dis-moi, tu as des qualités n’est-ce pas ? » « Oui. » « Donne-moi ne serait-ce que 10 qualités que toi tu penses avoir. Seulement 10. » Je crois que c’est un travail d’introspection difficile, mais qui aide à valoriser la personne : si tu as des capacités, des aptitudes, des qualités, tu peux. Or généralement ils vous disent « Non écoutez, c’est d’autres personnes qui doivent nous dire… » Je dis « Non, toi tu peux, regarde-toi, regarde ce que tu es capable de faire ». C’est là que la personne commence à dire « Bon je pense que je peux faire ceci, je suis cela, je suis cela… » Et moi je m’accroche sur une de leurs qualités importantes citées. Porter un regard positif sur soi est un levier puissant qui nous donne la force de nous dépasser et de changer de regard sur nous-mêmes.

Le respect et la solidarité. Les plus pauvres veulent le respect, pas des leçons. Si on les aide à retrouver confiance en eux, alors des chemins s’ouvrent. Je crois que l’exemple parle plus que les paroles.

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3 réflexions au sujet de « Être présent sans donner de leçons, c’est ma façon de refuser la misère »

  1. J’aime cet article. Je le trouve bien résumé dans les dernières lignes « Les plus pauvres veulent le respect, pas les leçons. » « si on les aide à retrouver confiance en eux… » L’auteur montre comment il fait. J’ai envie de dire « Bravo! ». Mais comment fait-il pour être plus fort que le regard de toute la communauté et pour transmettre son regard à d’autres?

    • Merci André,
      Le regard des autres est la chose la plus difficile à supporter et à comprendre. On ne peut s’y dérober. Pour moi, il reste un levier fort dans mon engagement. Autant il suspecte,interroge et condamne, autant il est un instrument qui interpelle les autres et me raffermit dans mon engagement. C’est pourquoi je pense vraiment que le regard des autres dans mon engagement est plus positif que destructeur.
      Blaise

  2. Oui, je dis aussi Bravo pour ce bel article. Le poids du regard des autres peut-être terrible.
    Voici un témoignage qui remonte à mes vingt ans lorsque j’étais étudiante à Lyon, France :

    Je venais de grimper dans un bus, percevant que dernière moi une silhouette lourde, sombre, malodorante, et pour tout dire impressionnante pour la frêle jeune femme que j’étais, tentait à son tour de faire de même. Puis un bruit sourd : la silhouette venait de s’affaler sur les marches du bus. Me retournant d’un coup je l’ai spontanément saisie par le bras puis j’ai aidé tant bien que mal l’homme titubant à monter dans le bus. Sur notre passage, au lieu de me donner un coup de main, les autres s’écartaient, mi-dédaigneux, mi-riant d’un petit rire très moqueur, voire s’offusquant de cette intrusion dans leur monde pasteurisé et bien réglé. L’homme était vêtu de guenilles sombres, déchirées et souillées de matières fécales. Il me sembla en fort mauvaise santé mais ne voulut pas s’asseoir. Il m’apparut que c’était parce qu’il se sentait trop sale pour les sièges. Il souleva son vieux chapeau élimé, un pâle sourire déridant sa peau noircie par la saleté, et me salua : « Merci beaucoup Mademoiselle! » Je lui répondis dans un murmure que c’était bien peu de choses, réalisant soudain que tous les regards des autres passagers s’étaient déplacés sur moi, et sentant à mon tour comme un rejet. Jaugeant un instant du regard le reste du bus, il rajouta alors en bredouillant « Mais si c’est beaucoup, … peu de gens auraient fait ce que vous venez de faire, croyez-moi… » Puis, fatigué, il ne dit plus mot, fermant les yeux. De mon côté le poids des regards inquisiteurs et des bien-pensants devint trop fort et j’eus soudain honte, honte d’avoir tendu la main à cet homme, ce « rebut de la société » comme on aurait dit dans ma famille, et je ne me sentis pas bien. Comme sale moi aussi. De fait je me mis à ignorer l’homme silencieux dans son coin. De retour chez moi, me remémorant la gratitude de l’homme et la profonde humanité que j’avais perçue derrière l’esquisse de son sourire, humanité absente à ce moment-là chez les autres passagers du bus, j’eus honte, honte d’avoir eu honte, et me dis que je devais oeuvrer à m’affranchir de cette timidité qui me soumettait au regard des autres. Quasi trente ans plus tard, je pense encore souvent à cet homme qui m’a offert sans le savoir un grand enseignement au milieu de la condamnation ambiante. Et je le remercie à chaque fois profondément, à mon tour.
    Emmanuelle Gaudinot

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