Les travailleurs invisibles du Guatemala

Travailleur agricole dans une exploitation de palmiers à huile

Travailleur agricole dans une exploitation de palmiers à huile

Nathalie Barrois,

Guatemala

« Au moins une fois dans ta vie, tu auras besoin d’un médecin, d’un architecte ou peut-être d’un avocat. Penses-tu parfois que tous les jours, 3 fois par jour, tu as besoin d’un agriculteur ? »

Je reviens d’une conférence qui m’a bouleversée. La Faculté Latino-américaine de Sciences Sociales (FLASCO) présentait un rapport en lien avec les droits de l’homme  » la situation des travailleurs agricoles au Guatemala. »

Depuis pas mal d’années, j’essaie de faire attention à ce que j’achète, que ce soit produit de façon écologique, pour le bien de ma santé et pour la planète. Je soutiens ces labels qui proposent un juste prix qui permet ainsi un développement des communautés, une reconnaissance du travail des paysans. Peut-être vous aussi.

Mais dans cette conférence, j’ai pu écouter et rencontrer ces travailleurs exploités, qui parlaient avec force et dignité de leur conditions de travail : dans la grande majorité des « fincas » (grandes exploitations) du Guatemala, les paysans qui travaillent le café, la canne à sucre, l’huile de palme ou la banane, sont saisonniers, payés bien en dessous du salaire minimum, sans être inscrits à l’assurance santé. Il y a très peu de travail dans le secteur formel alors les gens sont prêts à accepter toutes les conditions, même les plus difficiles

Pour ce salaire en dessous du minimum officiel (30 Q/jour alors que la loi prévoit un minimum de 82 Q par jour), 70 % travaillent entre 9 et 12h, 14 % en réalité plus de 12h, 25 % sont payés à la journée, 75 % sont payés à la tache.

Dans de nombreuses « fincas », les équipements de protection manquent, ainsi que les services de santé, le premier village à 2h de voitureet la tache journalière imposée est impossible à exécuter. Par exemple pour la palme, il s’agit de la couper puis de porter le régime de fruits : un régime pèse plus de 30kg, voir 40 (record 60kg). Et il faut ramasser les graines tombées entre deux !! L’objectif journalier est de 300 régimes (un rapide calcul : pour 10h de travail, un régime toutes les deux minutes !) une seule pause de 10mn pour déjeuner. Celui qui ne remplit pas cette tâche impossible se fait renvoyer.

Alors le travailleur engagé doit se faire aider par sa femme, voire ses enfants (40-50 % reconnaissent avoir besoin d’une aide pour terminer leur travail). Et tout cela pour un seul maigre salaire pour toute une famille. On parle de travail forcé, de travailleurs invisibles. Imagine-t-on les conséquences pour la famille, pour les enfants qui ne sont pas scolarisés ?

Même schéma pour récolter le café. Un travailleur de San Marcos était venu témoigner : « En fait nous acceptons le travail sans même savoir ce que nous gagnerons. Et si tu n’atteins pas l’objectif, tu n’es pas payé. » Avec d’autres, il est en procès depuis 14 ans, bien décidé à aller jusqu’au bout.

Sans oublier l’impact sur la santé, à cause de l’eau polluée des rivières et des puits. Cela je le vois chez les familles que nous côtoyons par nos activités à Escuintla, zone d’exploitation de canne à sucre.

Et du côté de la justice ? Un avocat qui soutient ces travailleurs, maître Alejandro Argueta nous éclaire : « Si l’on parle de droit à la liberté, de droit à l’égalité , toute personne devrait pouvoir être libre de choisir le travail qu’il désire. Pour le moins, d’avoir un travail digne et un salaire décent, comme le code du travail, qui existe au Guatemala, l’exige. Pourquoi si peu de plaintes aboutissent ? (alors qu’il faut déjà un sacré courage pour porter plainte, sachant que l’on risque de se retrouver sur une liste noire, sans travail) C’est qu’en plus de propriétaires peu scrupuleux, de nombreux fonctionnaires de justice oublient qu’ils ont le devoir de faire appliquer ces lois, et donc de soutenir les victimes du travail forcé. Ils devraient eux-même être poursuivi en justice pour irresponsabilité, pour non assistance. »

Simona V. Yagenova (FLASCO) nous criait sa révolte :« Quand nous arrêtons de sentir l’indignation et la douleur, c’est que nous avons perdu une partie de notre humanité. Qui, buvant un café, un chocolat, pense encore à la main, au visage du paysan qui a récolté ? Nous sommes dans un système qui rend invisible, qui normalise ce qui n’est pas normal. Ce travail familial forcé fragilise la famille, fragilise une société les uns vivent dans l’impunité et les autres dans l’invisibilité. C’est tout l’avenir d’une population qui est compromis, En lui refusant l’accès à une vie digne, en tuant ses possibilités d’accomplir une vie de créativité. »

Des voix courageuses se lèvent, qui subissent des campagnes de diffamation ou la répression. Et nous, pouvons-nous agir contre cette impunité ? Que pouvons-nous faire pour que cesse cette exploitation ? Une prise de conscience, à partager autour de nous, en famille, à l’école … Un effort pour lire les étiquettes et peser sur son budget pour acheter équitable. Soutenir les pétitions qui existent, etc…

Soyons créatifs, nous qui avons cette chance d’avoir une liberté d’expression, une reconnaissance et une visibilité !

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2 réflexions au sujet de « Les travailleurs invisibles du Guatemala »

  1. Malheureusement l’équitable ne l’est pas non plus. Achète du chocolat de la République Dominicaine « équitable » et tu soutiens un paysan dominicain, qui en émergeant de la pauvreté et en essayant de produire plus dans les bonnes conditions emploi des ouvrier haïtiens qu’il exploite. Des journalistes ont enquêtés et le résultat a été très décourageant. Solution: Plus de chocolat du tout?

    • Plus de chocolat ??? quel supplice !
      Plus sérieusement, faut-il boycotter le commerce équitable parce qu’il ne l’est pas tant que ça, ou mieux l’encadrer par des contrôles qui permettent de vérifier qu’il emploie correctement ses travailleurs (ce qui est une règle de base de ce commerce)? Quand le commerce équitable se croise avec la question de l’immigration (comme c’est le cas entre la République Dominicaine et Haïti), les règles du jeu deviennent complexes et renvoient aux politiques des pays en la matière, qu’il faut aussi humaniser…
      En tout cas, il serait intéressant de connaitre ce reportage sur le commerce équitable qui le met en question, pour continuer à réfléchir au sujet et pouvoir avoir un comportement responsable, voire comprendre ce qu’on peut faire et comment s’engager… Merci !

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