Les mille pas d’Eric

train 1

Nelly Schenker avec Noldi Christen (Bâle-Suisse)

Aujourd’hui j’aimerais parler d’Eric. Eric qui fait toujours ses 50 pas, de gauche à droite. Ses 200, 500, 1000 pas…

Pourquoi les fait-il toujours là, sur le même bout de trottoir, là où s’arrête le tramway… ?

Il m’a fallu longtemps pour le découvrir. Un jour j’ai vu qu’il se penchait parfois, pour ramasser quelque chose de petit par terre. Je ne voyais pas ce que c’était, mais cette petite chose, il la nettoyait dans le creux de sa main… Puis je me suis rendu compte que c’était des bouts de cigarettes, que les gens avaient laissé tomber avant de monter dans le tramway, qu’il ramassait ainsi soigneusement. J’ai vu, comment il les fumait en suite jusqu’au bout, avec bonheur…

Là j’étais bien étonnée. Jamais j’avais vu une chose pareille. C’était pour moi, oui, un nouveau monde.

Puis, un jour j’ai fait un premier pas vers lui. Je l’ai salué, car je voulais mieux le connaître, et pendant que je lui donnais une pièce, je lui ai demandé son nom. Il m’a répondu, timidement : « Eric. »

Les gens l’ignorent, ou d’autres parlent mal de lui. On m’a aussi déjà agressée : « Ne lui donnez pas de l’argent !! »

Avec le temps j’ai fait une autre découverte. Quand je reste assise sur le banc, alors je l’appelle :

« Eric, tu viens ? » Du coup les gens ne disent plus rien, aussi ils le laissent tranquille, lui. Ils pensent maintenant, que moi je le connais, qu’il fait partie de mes amis.

Chaque fois il me remercie quand je lui donne un tout petit quelque chose. Mais une fois il m’a bouleversée. Il s’adresse tout à coup à moi: « Et toi, comment tu vas ? » Je ne m’y attendais pas du tout. Cela ne sortait de nulle part…

Ensuite j’ai longtemps réfléchi autour de cette petite phrase. Et je me dis qu’elle n’est pas banale. Parfois il y a beaucoup dans quelques mots comme ça. Je me dis que la plupart des personnes qui mendient risquent d’être prisonnières de leur moi, car elles sont enfermées dans le souci de leur survie :« Est-ce que tu as quelque chose pour MOI ? »

Mais lui… il pense aux autres.

S’il fait partie des plus fragiles, des plus pauvres – et je le vois ainsi – alors c’est un vrai pas qu’il fait là.

Voilà. C’est de petites observations que je fais ainsi dans ma vie. Il faut toujours de nouveau essayer : jusqu’où je peux aller, sans blesser un Être humain ? Et surtout pour éviter que d’autres le blessent encore plus à cause de moi.

Parfois il a l’air si fatigué et vieux. Il semble tout gris. Puis d’autres fois, il fait plus jeune. On n’arrive pas à lui donner un âge. Oui, je le connais encore si peu.

Mais c’est un Homme de cette terre.

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