Je peux donner mon amitié 

Mieke Van Dyck, Belgique

Voici l’histoire que m’a confiée Erna, qui habite dans une petite ville du nord de la Belgique. Erna a connu l’exclusion dans sa vie, et maintenant, c’est elle qui invente des chemins de rencontre…

Erna et son ami habitent une petite maison, derrière un garage. Un matin, peu après leur emménagement, Erna découvre un homme qui arrive tard le soir, pour dormir dans le garage.

Erna pose une couverture sur le carton, son lit, pour le soir suivant.

Le lendemain, à côté du carton et de la couverture, l’homme a écrit dans le sable : « Merci ! »

Le surlendemain, vers sept heures du matin, Erna entre tout doucement dans le garage. L’homme, qui s’appelle Pierre, est couché mais a les yeux ouverts.

Peu à peu, Erna découvre son histoire de vie. Pierre a aujourd’hui 54 ans. Enfant, Pierre était brimé à l’école. Plus tard, au travail, les ouvriers le brimaient encore. Il devait coudre cinquante pièces durant une journée. Pierre savait le faire. Mais certains lui volaient ses pièces pour arriver à leurs cinquante pièces. Un jour, le chef l’a renvoyé. Plusieurs de ses « camarades » ont pris Pierre avec eux pour le faire boire. Ils ont commencé à se disputer. En passant à côté d’une machine à moudre le blé, deux d’entre eux ont pris Pierre et ont voulu le jeter au-dessus de la machine, mais Pierre est tombé dedans et les lames lui ont coupé une jambe. Pierre se trouvait sans rien, mais sa grand-mère l’a pris chez elle. C’est elle aussi qui l’a fait soigner. Après la mort de sa grand-mère, Pierre s’est trouvé à la rue. Pierre a perdu toute confiance en lui-même et dans tous les hommes.

Erna dit : « Il a reçu le tampon ‘exclu’ dans son cœur ».

Pierre n’était le bienvenu nulle part. Courage ou pas de courage, il devrait cependant continuer à vivre.

Un jour, Erna rencontre un de ses cousins, Gustave. Gustave est un paysan et habite avec sa femme et ses trois fils dans une ferme, proche de la ville. Sa femme est infirme, paralysée d’un côté. Louis, le fils aîné a quinze ans, Fernand a treize ans et Michel douze ans.

Erna raconte l’histoire de Pierre à Gustave.

Sans attendre, Gustave dit : « Envoie Pierre chez moi. Il peut dormir dans la grange près du chauffage pendant cet hiver. » C’est ainsi que Pierre arrive dans la grange de Gustave. Il dort dans le foin.

Depuis cette rencontre avec Gustave, Erna va régulièrement rendre visite à son cousin. Elle prend du temps avec ses trois enfants.

« J’ai beaucoup réfléchi, dit Erna, à la manière dont je dois entrer en contact avec ces garçons. La première fois, j’ai fait un jeu de société avec eux pour nous connaître un peu plus.  La fois d’après, je leur ai parlé de Pierre. Ils ne comprenaient pas le mot ‘ sans-abri’. Je leur demandais : comment tu te sentirais si tu étais brimé par tout le monde, si on te mettait partout dehors, si tu vivais dans la rue sans argent ? Les garçons me demandaient : qu’est-ce que nous pouvons faire pour avoir un contact avec Pierre ? Comment on doit s’y prendre ? Je leur disais : Vous devez apprendre à avoir de la confiance l’un dans l’autre ; ce chemin sera long. »

Fernand a été le premier à trouver quelque chose. Il a des difficultés à l’école en français. Il pourra demander de l’aide à Pierre.

Fernand demande à Pierre : « Pierre, est-ce que tu as du temps pour m’aider en français ? »

Et voilà, doucement, la confiance grandit entre Pierre et les garçons.

Plus tard, Erna dit aux garçons : « Faites de cette grange un chez-soi pour Pierre. »

Comme c’est la coutume dans la région le premier janvier, les trois garçons sont allés de porte en porte, en chantant : « Bonne Année ». Ils ont ramassé 300 € sur une journée. Avec cet argent, ils ont acheté dans un magasin de récupération un lit, puis une armoire, et à la fin un fauteuil. Gustave a bricolé avec quelques planches un espace propre dans la grange.

Tous les jours, Pierre épluche les pommes de terre pour toute la famille, chez lui. Louis vient les chercher et met les pommes de terre sur le feu. Fernand et Michel aident aussi à éplucher quand ils sont là. Chaque soir, les enfants font leurs devoirs scolaires chez Pierre et lui racontent ce qu’ils ont fait durant la journée. Avant de partir le dimanche chez les scouts, ils passent d’abord par chez Pierre, se donnent la main en disant : « Ensemble, nous sommes forts ! »

Mais … « Rentrer dans la ferme elle-même reste pour Pierre un grand tabou, dit Erna, il fait pipi dans son pantalon quand il se trouve devant la porte de la cuisine. »

Cette semaine, Erna apprend aux garçons comment ils peuvent aider Pierre à avoir confiance pour entrer à l’intérieur de la ferme.

Erna : « Durant la nuit, je pense, je pense. Une chose pareille, on doit la faire en jouant… » Elle en parle avec les garçons.

A 9 heures, Louis dit à Fernand : « C’est le moment, pour Pierre ».

Ensemble, ils se mettent devant la porte ouverte de la cuisine. Fernand prend Pierre par le bras et tous chantent : ta, ta, taratata. Fernand met en chantant un pied sur le seuil : ta, et remet son pied contre l’autre : ta. Ainsi cinq fois de suite.

Le lendemain : un pied sur le seuil : ta, et l’autre pied avec : ta, ta. Et les pieds de nouveau au-dehors : ta, ta. Ainsi cinq fois de suite.

Le lendemain : un pas, l’autre pied le rejoint : ta, ta. Encore un pas de plus et l’autre pied le rejoint : ta, ta, taratata … et Pierre se trouve dans la cuisine !

Michel prend un papier et note chaque jour les avancées. Erna dit à Gustave : « Quand on se donne de la confiance, on se remplit de chaleur humaine. » Michel ne comprend pas bien et dit : « Mais Pierre, il a chaud ici ! » Erna rit des paroles de Michel.

Depuis ce moment, Pierre vit chez la famille et les enfants aident leur papa plus qu’auparavant. Pierre leur dit : « Vous devez étudier et travailler pour ne pas devenir dépendants des autres quand vous serez grands. »

Aujourd’hui, les enfants épargnent 2 € par semaine pour acheter un téléphone portable pour Pierre. S’il lui arrive quelque chose, il pourra téléphoner à Gustave, ou à Erna.

Le mois prochain, c’est son anniversaire. Ils veulent le lui offrir ce jour-là.

Erna termine son histoire : « Tout ce que j’apprends à ces garçons, cela vient de mes propres expériences. Durant des années, je me suis sentie exclue de tout le monde. Je ne suis plus la même qu’avant, je me sens beaucoup plus forte. Je peux donner des choses que moi, je n’ai pas reçues dans ma vie, je peux donner mon amitié ! »

Merci Erna !

Publicités

3 réflexions au sujet de « Je peux donner mon amitié  »

  1. Ping : Je peux donner mon amitié | Quart Monde en Europe / Fourth World in Europe

  2. Je suis très touché par cette histoire. C’est bien si dans cette société au cœur de l’injustice chaque être humain peut trouver une simple manière de contribuer au changement. D’aider le monde à savoir qu’il est possible que « ceux-là qui pensent ne pas savoir apprennent à ceux-là qui pensent savoir ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s