Le temps des cerises …

CerisaieJ’étais très ému ce soir de représentation de la pièce de théâtre, « la Cerisaie » de Tchekov. Une grande maison de maître russe, entourée de douzaines de cerisiers, mais sur le déclin. Les propriétaires appauvris attendent sa vente, les arbres sont vieux et ne portent plus beaucoup de fruits… Loin le temps des grands étés de fêtes, des gâteaux et liqueurs et autres produits du verger vendus à travers la moitié du pays.

Pourquoi étais-je si ému ? Était-ce parce qu’enfant j’adorais moi-même aller cueillir les cerises  tout en haut dans les couronnes, perché sur de longues échelles avec l’impression de toucher le ciel, le soleil … ?                                                                                                                                                                                                 Plus tard, quand j’avais 15 ou 16 ans, la propriétaire a vendu notre ferme et les cerisiers, pommiers, pruniers ont été arrachés l’hiver suivant, pour faire place à la construction d’un nouveau quartier tourné vers la ville voisine… Je me souviens de ma révolte ! L’impression que l’on m’avait arraché un bout de mon propre cœur. Mais l’histoire allait de l’avant sans nous. On n’était que de petites gens qui louaient la terre ;  pire, mon père dans cette histoire-là, n’était qu’une sorte de valet sans voix.

Sur scène, chez Tchekov, il y a le vieux domestique, fidèle à la famille du domaine et leur esclave dans la vieille Russie. Interprété avec une très grande présence par un paysan âgé, mon voisin, qui aujourd’hui se pose à son tour beaucoup de questions sur l’avenir des paysans de partout. Son questionnement se tourne parfois vers les enfants de la pauvreté qui ont été placés dans des familles paysannes chez nous, jusque dans les années 70. Pour une partie d’entre eux, comme de petits esclaves modernes…                                                                                                                                                 Après la vente de la Cerisaie quand toute la maisonnée s’en va, le vieux « moujik » se retrouve barricadé derrière les portes… on l’a oublié tout simplement ! On pressent, on sait, qu’il va mourir ainsi, quand les lumières s’éteignent et que le rideau tombe.

Interpellé, je suis allé chercher un peu plus d’informations sur cet écrivain, Anton Tchekov, que je connaissais peu et que l’on me disait être apolitique. Et j’ai découvert avec émotion que le père de son père avait encore vécu cet esclavage en Russie, et que – même une fois libéré – son père n’a jamais pu se défaire de ses chaînes de l’enfance. Trop peu instruit et surtout meurtri par ses souvenirs, il est resté tout en bas de l’échelle sociale, n’arrivant guère à nourrir sa famille et battant ses enfants dans des moments noirs de désespoir. Mais j’ai appris aussi que Tchekov, jeune médecin-écrivain,  nourrissait toute sa famille, son père et sa mère …  Et qu’aux gens pauvres, qu’il recevait en priorité dans son cabinet, il ne voulait pas faire de factures.  Il n’a jamais oublié d’où il venait, comme tant d’autres personnes dans ce monde, pour lesquels j’ai un immense respect.

Combien de gens dans mon pays, la Suisse si riche aujourd’hui, s’enracinent aussi dans de telles histoires, si l’on jette un regard deux, trois ou quatre générations en arrière? Pas loin de la  majorité. Et pourtant, et cela m’inquiète, beaucoup trop semblent l’avoir oublié ! C’est un vrai malheur, car ils ne comprennent plus ceux qui doivent continuer à se battre contre la misère aujourd’hui parmi eux, ni ceux qui viennent frapper en désespoir aux portes du pays…

Noldi Christen –  Suisse

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