NE FAUT-IL AIDER QUE LES « BONS PAUVRES » ?

Je me souviens encore de ma mère, rentrant un jour de la boulangerie, toute « chamboulée :  une femme pauvre nommée Andréa (« et en plus, de mauvaise vie ! » ajoutait ma mère) avait fait un esclandre après que la boulangère lui ait « offert » un pain de la veille (qui était de toutes façons invendable… ). Elle avait crié  à la boulangère« qu’elle n’avait qu’à manger son pain elle-même si elle le trouvait si bon » !

« C’est quand-même un comble”, s’était exclamée ma mère. “Ces gens-là ne méritent vraiment pas qu’on les aide !”

Je n’étais pas dans la boulangerie ce jour-là et je ne connais pas Andréa ; mais je crois la reconnaître dans toutes ces personnes  que je rencontre au fil des années passées avec le Mouvement Atd Quart Monde : ainsi, Ate Tela qui vit, comme une centaine de familles, sous un pont au-dessus d’un égout à ciel ouvert à Manille. Cette année encore, en dépit de toutes les interventions des services sociaux, ses enfants manqueront régulièrement l’école pour aller mendier  quelques pièces aux vitres des voitures.

Ce sont des pauvres sur lesquels la société n’a pas « prise », avec lesquels les programmes d’aide ne « fonctionnent » pas. Bref, ceux qui résistent au lieu de collaborer ! “Ces gens veulent-ils  vraiment être aidés ?”, s’écrie-t-on finalement, frustré.

Il s’agit selon moi d’une question trompeuse car  elle ne situe le problème que du côté des « nécessiteux ». C’est le postulat confortable de toute personne disposée à « aider » : lorsque la proposition d’assistance n’est pas accueillie avec reconnaissance, voire est refusée, c’est le destinataire qui est mis en question. Rarement, la personne ou l’organisation derrière l’aide proposée, pas plus que la société, ne se remet  en question.

Revenons à Ate Tela à Manille : en dépit des séances d’information et même des menaces du service social, elle continue à envoyer régulièrement ses enfants à la rue pour mendier. Comment comprendre qu’une mère prive volontairement ses enfants d’école ? Nous n’avions pas de réponse. Nous avons alors invité ses enfants et d’autres de « Sous le pont »  à la « bibliothèque de rue ». Par le biais des enfants, nous avons pu construire une relation avec Ate Tela. C’était laborieux au début, car elle appréhendait évidemment l’idée de se « faire faire la morale » une fois de plus ! Et soudain un changement s’est produit : elle venait de plus en plus souvent, “simplement pour jeter un coup d’oeil” disait-elle. Ce simple coup d’oeil devint après quelques mois une participation active et plus tard même une prise de responsabilité dans la bibliothèque de rue.

Il est apparu en fait qu’Ate Tela est une figure emblématique pour les familles de « Sous le Pont ». C’est à elle que les gens confient leurs problèmes et elle les accompagnera, s’il le faut, auprès de tel ou tel service public.

Comme les autres familles avec lesquelles elle a participé à une enquête visant à évaluer les Objectifs du Millénaire 2015, elle sait mieux que quiconque que l’école est la clé d’une vie meilleure. Mais mieux que quiconque aussi, elle connaît la réalité de la plupart des enfants pauvres à l’école : ils vont à l’école mais n’y apprennent pratiquement rien ! Il est donc logique qu’en cas de nécessité, les enfants manquent l’école pour soutenir leur famille.

En juin dernier, les conclusions de l’enquête ont été présentées aux Nations-Unies à New York. Ate Tela et les autres de « Sous le Pont » n’en sont pas devenus plus riches pour autant ! Mais un changement fondamental s’est opéré en eux. Le sentiment d’être superflus et que personne ne les écoute, a laissé place au respect,  à la confiance et à l’estime de soi.

La réaction d’Andrea qui avait tellement choqué ma mère,  est-elle celle d’une « enfant gâtée »lorsqu’elle refuse un vieux pain ? Ou est-ce l’expression de la dernière parcelle de respect de soi qu’elle veut sauvegarder, en nous disant qu’elle ne veut plus se contenter uniquement de « la charité» ?

C’est pour ça que j’aime tant les Andreas : elles m’obligent à un véritable « renversement copernicien » : faire d’un problème une opportunité pour l’humanité !

Guy Malfait – Manille – Philippines

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