Même la nuit….

Je suis à Rouen, il est 23h15, nous sommes en plein hiver, il fait très froid. Je suis seule dans ma voiture devant la gare. Je viens chercher une personne qui m’a fait savoir à l’instant que le train aurait 1h de retard.

C’est ainsi que je suis devenue spectatrice de la nuit, témoin de cette vie, de cette vigilance incessante de ces hommes, ces femmes qui sont dans la rue et qui tentent de tomber dans le sommeil pour résister, affronter leurs lendemains.

Deux ombres furtives arrivent de derrière la gare, cabas en plastique à la main. Ils s’assoient tous les deux sur le rebord du trottoir, là où il y a une petite place, un bout de pelouse, trois arbres, un banc. Ils échangent quelques mots. De loin j’entends leur voix, sans comprendre ce qu’ils se disent. Ils boivent un coup, sortent de leur sac plastique des vêtements qu’ils enfilent. Au fil du temps, par moment, leur corps semble les lâcher, la tête part en avant, elle touche presque le bitume, puis le corps suit et les fait basculer. Ils tombent sur le côté, se redressent à nouveau… La scène se répète car, au moindre bruit, ils réagissent immédiatement. Ils sont sur leurs gardes.

Trois autres personnes s’installent sous les arbres, ils chahutent, boivent un coup, fument une cigarette. Cela met en éveil un homme qui s’était allongé sur le banc une dizaine de minutes auparavant. Du coup, celui-ci se rassoit. Les deux autres qui étaient à côté, sur le bord du trottoir, se sont eux aussi redressés et semblent devoir lutter plus fort encore pour rester éveillés.

Peu à peu les trois compères se calment. Le silence se fait, même si la nuit n’est jamais silencieuse pour ceux qui dorment dehors. Il fait très froid, la nuit est noire. D’autres sont arrivés, ont pris place. En tout, j’ai compté 14 personnes. Je les ai vus ces hommes, ces femmes, j’ai vu leurs corps se plier, se tordre de fatigue, d’épuisement. J’ai vu la position inconfortable que leur corps doit prendre à cause de leur résistance au froid, au bruit, au danger…J’ai vu leurs sursauts au moindre bruit. J’ai vu leurs corps tomber, se faire mal.

Mais je n’ai pas vu d’installation possible pour un vrai temps de sommeil, je n’ai pas senti de réel lâcher prise possible, je n’ai rien vu de « réparateur ». J’ai vu que , pour certains, la nuit reste une lutte, une continuité de la vie en plein jour et j’ai eu honte, honte de mon impuissance. Mon coeur me faisait mal, mes larmes coulaient sans que je puisse les retenir je me suis sentie tellement privilégiée…

Chaque soir je pense à chacun d’eux, à tous ceux que la misère oblige à ne même pas pouvoir trouver un temps de répit, la nuit, pour aborder la vie de chaque jour.

Qu’allons nous faire demain pour que cela cesse ?….

Martine Lecorre (Caen – France)

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