Une vie « paria »

C’est le titre d’un livre (*) qui m’a beaucoup intéressée : récit de vie – effectué à la première personne – de Viramma, femme « paria » d’Inde du Sud. Mariée « traditionnellement » avant sa puberté, n’ayant gardé vivants que 3 enfants sur 12, travaillant du matin au soir dans la ferme et les champs de son « Reddiar » (propriétaire terrien, auquel elle est asservie) ; elle parle, parle, chante, raconte toutes sortes d’histoires (dont certaines des plus « vertes » !).

Il y a en Inde – où domine la religion hindoue – plus de 130 millions d’ « intouchables », considérés comme « impurs » depuis des millénaires. Au 18° siècle, le père Coeurdoux (ça ne s’invente pas !) un jésuite, parle d’eux ainsi : « ils n’ont ni éducation, ni principes d’honneur… d’une malpropreté à faire horreur et la grossièreté de leur esprit répond ordinairement à celle de leur figure … attirés par la puanteur d’une charogne, ils vont la disputer aux chiens et aux corbeaux…. Si la caste des parias est réputée fort basse,… elle mérite effectivement de l’être. »

Au 19° siècle, un autre « missionnaire » écrit : « Tout paria est élevé dans l’idée qu’il est né pour être asservi aux autres castes …  jamais on ne les persuadera que la Nature a créé les hommes égaux ».

Pourtant, sans misérabilisme, Viramma nous conte la richesse d’une vie que la pauvreté et la dépendance n’ont pas réduite à néant. Le monde de Viramma est fondé sur une philosophie simple : être paria, c’est accepter une longue suite d’interdits, de mesures d’exclusion, mais c’est ne pas être totalement exclu ; l’intouchabilité dégrade, mais ne place pas « hors système ».

Viramma témoigne d’une forme de « résistance » qui peut nous sembler choquante, voire inacceptable. Ainsi, quand elle dit à son fils (qui aspire à autre chose) : « notre devoir est d’obéir à notre maître ; on n’est pas malhonnête envers celui qui nous nourrit » ; ou encore : « si le maître te frappe, baisse toi et laisse toi faire. En voyant ton attitude, son cœur fondra et il laissera retomber son bras ».

Gandhi pariait aussi sur ce sens du « devoir partagé » (les castes supérieures ayant aussi des « obligations » envers les « parias ») pour faire avancer les choses par la non-violence…

Quels que soient les drames qui ont marqué sa vie, Viramma les a contés souvent le rire à la bouche. Dans son  rire qui accompagne même l’évocation des brutalités subies, il y a une distance prise vis-à-vis de la douleur, une sagesse ou une force d’âme qui accepte la vie comme elle vient, avec la mort et le malheur comme compagnons.

Toute exclusion appelle deux réactions possibles : ou bien l’on vise – au sein du système – à des améliorations purement matérielles ; ou bien  l’on conteste le système en l’attaquant de front. L’idéal – non exprimé – de Viramma semble être de combiner les améliorations du système avec un maintien de « l’intouchabilité ».  En effet, ne plus accepter d’être « paria », c’est s’engager dans une aventure qui risque de coûter très cher.

Au plus profond d’elle-même, elle sait pourtant qu’elle a été  façonnée par des valeurs  trompeuses. En même temps, elle est pétrie de cette  « harmonie » inégalitaire ( !) comprise comme étant « l’ordre des choses ». Cette inégalité acceptée lui donne paradoxalement les maigres garanties qui permettent que la précarité ne tourne pas au désastre. Vieille fable du loup et du chien (http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jean_de_la_fontaine/le_loup_et_le_chien.html) !

Le récit de cette vie déborde son cadre indien et pose la question de l’inégalité et de l’asservissement.  Viramma est la sœur des opprimés, nés et morts dans un système fondé sur la discrimination ; elle est la figure emblématique de tous les asservis qui semblent « accepter » leur statut. Par elle, on comprend  mieux la pensée de ceux qui se sentent si menacés qu’ils préfèrent la « sécurité » de la sujétion à l’inconnu du changement. Elle éclaire aussi la force des méprisés qui trouvent dans les espoirs qu’ils s’autorisent, dans la convivialité, les contrefeux aidant à tenir.

Fascinante conjonction de faiblesse et de force d’âme….

Dire ainsi ce qu’est la grandeur des asservis n’est pas nier l’asservissement, ni le minimiser.

Ce récit montre, je crois, qu’il convient d’être très prudent dans l’expression de notre  désir de « combattre l’injustice », d’écouter d’abord ceux qui la subissent, de dépasser les jugements hâtifs qu’on pourrait avoir sur leur apparente servilité, de régler notre pas sur le leur…

La femme qui a recueilli ce récit – grâce à sa double origine tamoule et française – conclut ainsi : « J’espère  avoir apporté une pierre à l’histoire des plus modestes, des plus silencieux ; mémoire vivante où ont leur part l’oppression et les peurs mais aussi les joies, les savoirs, les manières d’être, tout ce qui fait en somme une culture au quotidien. Puisse ainsi ce récit vrai contribuer modestement au mouvement d’émancipation des humiliés pour qu’ils gagnent leur pleine place dans une société où tous honoreraient le simple mot : « MANUSANGA » c’est-à-dire HUMAINS ».

Anne LEGUIL-DUQUESNE (Ain – France)

(*)  « Une vie paria »  de Viramma , Josiane et Jean Luc Racine – Terre Humaine Poche chez Pocket

 

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