Travail et dignité

“La dignité c’est travailler et aller de l’avant grâce à mon commerce. Ils insultaient ma mère mais je lui disais : ce que tu as fait est digne parce que tu nous as appris à travailler !
J’ai travaillé dignement, mais ce sont les autres les indignes parce qu’ils me frappaient, me maltraitaient et ne me payaient pas ce qui devait l’être. Chacun veut être considéré comme un être humain. »

Cette réflexion d’une vendeuse au marché résume les conditions du monde du travail vécues par les personnes les plus défavorisés du Guatemala. Il est important de relever quelques chiffres pour mesurer la réalité de ce pays. 75% des travailleurs occupent un emploi informel ce qui veut dire qu’ils n’ont aucune sécurité au niveau du chômage, de la santé, de la retraite, de l’accès au droit du travail, au repos, etc. Près de 70% de la population guatémaltèque gagne moins de 2000 quetzales (monnaie locale) alors que, d’une part, le salaire minimum est de 2300 quetzales et que, d’autre part, le « panier de la ménagère vital » (qui inclue des services minimum de transport, santé, scolarisation et habitat) se situe à Q4 550 par mois pour une famille de cinq personnes.

Ces chiffres complètent les récits liés au travail qui se répètent de manière accablante pour les plus pauvres et dont nous avons l’illustration ici en quelques étapes.

Premièrement, les personnes commencent à travailler avant l’âge légal qui est de 14 ans. Elles souffrent régulièrement d’une exploitation plus importante pour le simple fait d’être des enfants. Cette situation affecte la scolarité «normale ». « J’ai commencé à laver du linge à 9 ans. Si je ne me levais pas de bonne heure, il n’y avait plus d’eau au lavoir. Nous faisions la queue dès 3h du matin pour garder notre place. Je lavais pour des clients qui m’apportaient le linge au lavoir. Je faisais payer 1 quetzal la pièce. J’ai grandi en lavant parce qu’il n’y avait pas d’autre travail. » Explique une femme de la capitale.

Ensuite, la scolarité se poursuit de manière entrecoupée et peut continuer jusqu’au lycée (pour ceux qui arrivent à atteindre ce niveau) en raison des conditions de vie d’une part mais aussi en raison du fonctionnement des établissements scolaires qui ne facilitent pas l’accès et l’assiduité de ceux qui ont le plus de difficulté.
« Je veux poursuivre ma scolarité au collège mais je dois redoubler. En septembre, j’ai dû arrêter l’école car j’ai été menacée. Quand j’ai demandé mes bulletins de notes, ils m’ont dit que je devais payer les mensualités de retard, incluant les mois où je n’avais pas étudié, pour qu’ils me les donnent. Je n’ai pas d’argent pour les payer. Je ne peux pas poursuivre ma scolarité » témoigne une adolescente d’Escuintla.

A l’âge adulte, les travailleurs souffrent d’humiliations et de mauvais traitement de la part des employeurs. Cela est parfois justifié par la nécessité de « produire plus » mais aussi par un manque cruel de considération de l’Autre qui est déprécié par sa situation de pauvreté. « Beaucoup de gens, chez qui j’allais travailler, repoussaient mes enfants pour appartenir à une famille pauvre. Dans une maison où j’allais, je devais maintenir ma fille assise sous l’évier parce qu’ils ne voulaient pas qu’elle salisse le sol et joue avec les jouets des enfants de la maison » rapporte une ancienne employée de maison. «  Dans les usines, c’est comme ça : quand il y a trop de travail, il te donne 15 minutes pour déjeuner, l’autorisation d’aller une fois seulement au toilette et boire un verre d’eau à la journée. Il nous traite comme si nous n’étions personne. Mais quand arrive le ministère du travail : tout va bien. » Témoigne une ouvrière de Guatemala.

Enfin, quand les personnes arrivent à un certain âge ils n’emploient plus. Dans beaucoup d’usines l’âge maximum pour présenter sa candidature est de 30 ans. Cela renvoie les travailleurs au secteur informel. « Au centre de recyclage, ils payaient seulement en liquide sans aucune cotisation. Si quelqu’un se blessait, ils l’emmenaient à un centre de santé. Nous gagnions 100 quetzales par jour. Tout cela s’est arrêté parce que le prix de la ferraille à baisser. Certains continuent mais gagnent seulement 50 quetzales. Ce sont les plus vieux, pour ne pas rester sans travail.»

Au regard de ces expériences, des citoyens guatémaltèques, parmi eux des personnes exposées à la violence du monde du travail, se mobilisent et formulent des propositions. Ils disent qu’il faut en terminer avec toutes les formes de discrimination faites à l’encontre des plus pauvres : celles liées aux démarches administratives complexes et couteuses, au lieu de résidence, à l’expérience professionnelle ou à l’âge. Il faut donner priorité et améliorer l’éducation pour permettre aux nouvelles générations d’accéder à une vie meilleure, « différente de leurs parents ».

Pour conclure, il semble nécessaire de repenser la « culture de la production » qui fait passer les bénéfices économiques avant la valeur des personnes, culpabilise les plus fragiles et génère l’exclusion. Aujourd’hui plus que jamais, il est indispensable de placer l’économie au service de l’Homme et non l’Homme au service de l’économie.

Romain Fossey (Guatemala)

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2 réflexions au sujet de « Travail et dignité »

  1. Evidemment ce que vous vivez d’inégalité n’a pas de commune mesure avec ce que nous vivons en france… mais nous nous disons dans un pays riche et les pauvres y sont de plus en plus nombreux … mais ne sésepérons pas… toujours heureuse d’avoir de vos nouvelles !
    A bientôt.?
    Emmanuèle

    • Merci Emmanuèle pour votre commentaire. Effectivement, les derniers chiffres sur la pauvreté ont fait la une des médias en France ces derniers jours. Nous savons cependant que cette situation n’est pas nouvelle pour des millions de personnes à travers le monde et que le thème du travail, par exemple, peut se révéler similaire en différents point du globe. Pour changer notre monde, sachons écouter les propositions formulées par des milliers de personnes qui vivent ces conditions de travail indignes.
      Romain Fossey

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