Comme une fleur de lotus sans sa tige

Depuis septembre 2010, grâce à l’aide d’instituteurs de l’école de Ban Prai Pattana dans la province de Sisaket (frontière avec le Cambodge), des activités de sensibilisation au courage d’enfants du monde sont proposés. Une quarantaine d’écoliers, majoritairement issus de familles vivant des situations de grande précarité ont participé à ces activités. Et c’est ainsi que nous avons rencontré la famille Wattana ( les parents et leurs quatre enfants ) dont les conditions de vie sont très précaires.
Fleur de lotus, la maman est âgée de 37 ans. Elle parle comme la majorité des villageois un Khmer simplifié dit « inférieur ». En 1975, Fleur de lotus est née dans le camp de travail de Battambang dans le nord du Cambodge. Elle fera ses premiers pas dans ce camp où des centaines de familles essaient de survivre à la folie meurtrière des khmers rouges. A partir de l’automne 1979, suite à l’invasion vietnamienne, des milliers de cambodgiens, autant oppresseurs qu’oppressés fuient vers le nord, sur les routes de l’exode. Cette nuée d’ombres s’agglutinent aux portes de la Thaïlande. La famille de Fleur de lotus réussira à rejoindre un des nombreux camps de réfugiés installés en Thaïlande.
En mars 1987, les familles cambodgiennes dites hors programmes de rapatriement sont jugées illégales. La famille de Fleur de lotus refuse ce rapatriement et s’accroche à un espoir : celui de rejoindre des membres de sa famille réfugiés dans le centre d’accueil du village de Ser Prai, village voisin de celui de Ban Prai Pattana.
La famille de Fleur de lotus décide alors de faire un long périple dans la savane et la forêt, le long de la frontière. Mais cette nouvelle fuite les met face à une lutte pour la survie et les confronte aux épreuves imprévues de la route. Ainsi sa mère et une de ses sœurs mourront des suites de morsures de serpents. Puis dans les mois qui suivent leur arrivée dans ce village, c’est son père qui décède. A l’âge de 13 ans, Fleur de lotus et sa sœur sont orphelines. Travailleuses dans les rizières, elles réussissent à s’intégrer dans ce village.
En Thaïlande, Fleur de lotus a fondé une famille, elle veut rester dans ce village. Trente deux ans plus tard, sans papier officiel, elle est toujours apatride dans ce pays. Elle n’a pas accès aux soins de santé gratuits. Elle est dans l’impossibilité de régulariser sa situation administrative.
Combien d’apatrides en Thaïlande vivent une situation identique à celle de Fleur de lotus ? Cette situation rappelle étrangement l’inscription cambodgienne du VIIIe siècle, du temple d’Angkor Thom : « Un lotus assurément, mais sans sa tige. » Le dernier chiffre connu estime les apatrides à trois millions. Mais depuis 2005, plus aucune estimation officielle n’a été communiquée au grand public par les autorités thaïlandaises.
Toutefois, en reconsidération de situations concrètes d’apatridie dans l’histoire des migrations des peuples de l’Asie du sud-est et en tenant compte des contextes sociopolitiques tourmentés de chaque pays, je pense que devrait exister une jurisprudence dans l’accès à une citoyenneté nationale et régionale dans l’Asean incluant un droit transfrontalier permettant à tous les peuples de l’Asie du sud-est de circuler et de vivre librement.

Alain Souchard – Bangkok (Thaïlande)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s