Ces enfants flottants emportés par le courant 

En septembre 2010, le Dr Sompong Chitradup, de Chulalongkorn université, est un des rares universitaires à s’insurger sur le fait que, sur 14 millions d’enfants de 4 à 17 ans en âge d’être scolarisés en 2005, seulement 9 millions vont réellement à l’école. A l’époque, la réaction la plus commune au sujet de ces 5 millions d’enfants en dehors du système scolaire était de dire : « C’est leur problème, ce n’est pas notre problème à nous les (vrais) thaïs.»

Le 28 octobre 2010, j’ai rencontré Wet Rawe, plus connue sous le surnom de « Tante Deum ». Elle est vendeuse ambulante de fruits et légumes. Elle sillonne les rues de Sisaket (nord-est de la Thaïlande) avec ses deux paniers en suspension sur son balancier de bambou. Son mari, anciennement vélo taxi, est resté handicapé suite à un accident vasculaire cérébral. Ils ont trois enfants dont deux garçons âgés autour de la vingtaine vivent toujours avec eux. Ils sont journaliers sur des chantiers de construction. Ils sont à l’occasion porteurs de chariots au marché de fruits et légumes de la ville. Ils aident aussi leur mère à ramasser des fruits sauvages, arracher les plants de patates douces, de cacahouètes ou de cueillir le tamarin et les mangues vertes.

Ils ont arrêté leurs études à la fin du primaire sans savoir ni lire ni écrire. Leur mère, les larmes aux yeux : “Ils sont juste bons à faire du troc de poulets. Certaines personnes n’aiment pas les études. De toute façon, ils en avaient marre de perdre leur temps à l’école du temple bouddhiste. Lorsqu’ils ont du travail, ils boivent et fument tout ce qu’ils gagnent. C’est plus la peine de leur faire la morale, ils n’écoutent plus leurs parents depuis déjà longtemps.”

Le 23 juin dernier, dans une école du canton de Praï Pattana à la frontière avec le Cambodge, une institutrice me confiait : «Aujourd’hui dans ma classe (enfants de 12 ans), huit écoliers sur vingt et un manquent à l’appel. Ils fréquentent très irrégulièrement l’école. Ils doivent aider leur famille pour que chacun puisse manger à sa faim. A l’école, c’est une seule bouche qui est nourrie. Si l’écolier travaille, il pourra aussi contribuer à ce que ses frères et sœurs aient un repas.»

Ce 12 septembre, un an plus tard le Dr Sompong Chitradup par voie de presse a remis sur le tapis les disfonctionnements du système éducatif thaïlandais envers ces enfants en dehors du système scolaire ; «ces enfants flottants emportés par le courant ». Mais cette année, avec de nouvelles propositions, il semble avoir réussi à faire prendre conscience à l’opinion publique et aux autorités politiques du danger qu’ils risquent de représenter pour la sécurité de leurs propres enfants et la société thaïe de demain si rien n’est fait rapidement.

Alain Souchard – Sisaket (Thaïlande)

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