La Mouche

La Mouche est là, allongé sur un lit. Les voisins, ses amis qui partagent sa situation d’infortune le nomment ainsi : la Mouche. Je ne comprends toujours pas d’où viennent ces surnoms : parfois de la petite enfance, d’un événement significatif de leur histoire, d’une particularité physique ou du hasard.
Il est hospitalisé depuis la mi-juillet suite à une agression : il a été poignardé en pleine rue, là où il vit. D’autres m’ont prévenu sans savoir dans quel lieu exactement il avait été emmené. Je finis par le retrouver à l’hôpital et lui rends visite.
Je ne le reconnais pas. Il a toujours son visage de travers et ses dents abîmées. Mais il a une bonne tête : il est rasé, les cheveux coupés, le visage et le corps sans les traces que laisse la vie quotidienne quand on est à la rue. Il a un beau sourire.
Cela fait bientôt plus d’un an que je l’ai rencontré et que je lui rends visite chaque semaine dans la zone 3 de la ville de Guatemala. Ici, se trouve la grande décharge municipale où des jeunes et des adultes gagnent leur vie et celle de leur famille en collectant des déchets recyclables qu’ils pourront revendre à des intermédiaires. Parmi ceux-là, il y a ces hommes et femmes qui survivent dans la rue et consomment des solvants.
Il y a encore seulement quelques années de cela, beaucoup d’entre eux ont été victimes de ce que l’on appelle à Guatemala « le nettoyage social ». Accusés d’être des détritus parmi les détritus, il était commun d’apprendre l’assassinat d’indigents dont les corps étaient jetés dans les ravins de la capitale ou dans la décharge elle-même.
Je reste fortement interpellé par ma « rencontre » avec La Mouche. Au début, j’ai eu des difficultés à y mettre du sens, à comprendre la nature de nos échanges, à rentrer en relation avec toutes ces personnes qui, comme lui, vivent et portent en elles et sur elles des conditions de vie extrêmement dures.
Progressivement, j’ai pu me mettre à leur écoute et apprendre d’elles. Ainsi, j’ai réalisé combien ces visites étaient un acte, une proposition de rencontre, une considération de ces hommes et femmes. Ceux-là même qui sont à peine reconnus par les autres habitants du quartier et, plus globalement, par la société. Au point peut-être, qu’il leur soit refusé le droit de participer à notre humanité commune.
Aujourd’hui, La Mouche est encore couché sur son lit d’hôpital malgré son autorisation de sortie. Dans son entourage proche, personne ne peut se porter responsable de lui et il est difficile de trouver un lieu d’accueil qui puisse le recevoir, en raison de ses difficultés à marcher.
Au-delà de la situation de La Mouche et de ses compagnons de la décharge, quand va-t-on, enfin, aller à la rencontre de cet Autre, de ce voisin, de ce collègue de travail, de cet ami, de ce membre de la famille, de ce citoyen qui vit des choses tellement compliquées au quotidien ? Cette personne pour qui aucun lien n’est envisageable, admis ou autorisé. Comment va-t-on réussir à faire société ensemble et donner à chacun l’opportunité d’y trouver sa place ?
En attendant, La Mouche s’ennuie et reste seul…

Romain FOSSEY (Guatemala ciudad, Guatemala)

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8 réflexions au sujet de « La Mouche »

  1. On peut malheureusement trouver des « mouches » partout, délaissés mais heureux de rencontrer quelqu’un qui s’interesse à eux… il faudrait que nous soyons nombreux à considérer chaque être humain quelqu’il soit pour qu’il y ait de moins en moins de mouches !

    • Merci Emmanuèle pour votre commentaire. En effet, il me semble essentiel que chacun d’entre nous puisse se mobiliser et agir pour être en lien avec ses proches, les personnes de son environnement. Partageons nos expériences et donnons-nous des forces pour être capables d’aller à la rencontre de tous !

  2. En France nous souffrons d’une misère politique avec une droite qui fustige l’assistanat comme étant le « cancer de la société ». Le mot « assistanat » a pris une connotation très péjorative ces dernières années dans les sociétés occidentales dites développées, remettant ainsi en cause dans l’esprit de l’opinion publique le fondement même de nos principes républicains de fraternité et de solidarité… Le « nettoyage social » vécu à Guatemala il y a quelques années n’est peut-être plus très loin de chez nous aussi…
    Bel article. Merci.

  3. Je vous remercie Nicolas pour votre apport. Je crois que vous touchez effectivement un point essentiel : notre responsabilité. J’ai voulu traiter dans cet article de nos responsabilités individuelles, quotidiennes. Vous nous interpellez ici sur nos responsabilités collectives.
    Au-delà de la situation française, qui se montre parfois bien préoccupante, il apparaît que la volonté de construire une société qui n’exclue personne apparaît bien fragilisée dans de nombreux pays à travers le monde. Merci, Nicolas, de vous engager comme vous l’avez fait à travers ces lignes mais aussi de nous inviter à interpeller, sans relâche, nos concitoyens et nos représentants publiques ou politiques.

  4. Merci pour votre article, il faut continuer à nous alerter, nous les bien vivants.
    Je voudrais apporter une note positive :
    Un centre socio culturel dans une petite ville de province regroupe 2 quartiers que tout éloigne, même s’ils sont presque voisins : un des plus riche et un des plus pauvres
    J’attendais que le quartier le plus riche pouvait accueillir l’autre au bord de la rivière qui le traverse, ou…
    Et j’ai entendu parler de la richesse qu’ils avaient reçue : richesse des échanges, richesse du respect qu’ils avaient rencontré, richesse de la vie associative, de l’oser aller vers l’autre même si on n’a rien à donner…
    … et qui les a amenés à regarder dans leur quartier les personnes isolées
    … et le courant passe bien entre eux, ils s’apprécient
    Des petits bouts tissés ensemble comme les vôtres, essayons aussi de les voir, de les entendre chez nous

    • Anne-Marie, merci de nous partager cette rencontre qui semble si enrichissante. Vous nous invitez à découvrir ces expériences qui sont présentes autour de nous et qui peuvent nous permettre d’apprendre des uns et des autres : continuons à garder les yeux ouverts et à nous engager où que nous soyons.

  5. Article bouleversant… nos petites preoccupations quotidiennes ont l’air bien derisoire quand on lit l’histoire de Monsieur Mouche, malheureusement dans un monde tellement connecté electoniquement on a oublié d’aller vers l’autre tout simplement… Dis à Monsieur Mouche que gràce à ton article il n’est pas seul même si ce n’est qu’en pensée.

    • Merci Mélanie, je transmettrai le message à la Mouche qui se trouve aujourd’hui dans un endroit où il semble heureux d’être.
      De mon point de vue, les « petites préoccupations quotidiennes » ne sont pas dérisoires ou ennuyeuses : elles doivent permettre de nous interroger sur notre situation et celle de notre société. De fait, cela nous invite à nous engager dans notre vie de tous les jours comme vous l’avez fait «électroniquement» à travers votre commentaire sur ce blog.

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