Garder la tête libre!

Il y a quelques jours, j’ai reçu une invitation à rejoindre les anciens du GENEPI (Groupement Etudiant National d’Enseignement aux Personnes Incarcérées), association dont j’ai fait partie pendant deux ans au cours des mes études.

Cela m’a replongée dans des souvenirs un peu lointains, mais très vifs et forts. Pendant deux ans (et même trois car j’ai été embauchée pour cette action, dans une association, en tant que médiatrice du livre auprès des « publics empêchés »), je faisais une animation chaque semaine dans la bibliothèque des femmes du centre pénitentiaire de Dijon.

Je faisais surtout vivre la bibliothèque, pendant une après-midi entière, permettant aux détenues de quitter leur cellule, de venir bavarder dans un lieu « neutre » (et même s’il n’était pas forcément très accueillant, c’était un autre lieu que leurs 9m2 quotidiens) en toute tranquillité, sereinement, avec quelqu’un de l’extérieur, qui n’était ni du personnel pénitentiaire ni détenue, et parfois même ouvrir un livre !

Quelques rares heures de « liberté » entre 4 murs, d’évasion de l’esprit en tous les cas …

Dans cette pièce qui était de la taille de deux cellules, il y avait surtout de vieux livres poussiéreux et d’un autre temps, souvent des dons usés et tachés.

Difficile de faire découvrir le plaisir de la lecture dans ces conditions !

Mais ces femmes savaient bien ce qu’elles voulaient : beaucoup me demandaient de leur apporter des documentaires avec des photos de paysages, d’animaux, des plantes ou encore de cuisine !

Samira voulait faire découvrir son pays et ses déserts à sa voisine de cellule ; Martine craquait pour les chats et surtout les chatons siamois ; quant à Rosy, elle adorait saliver sur des recettes et les recopier dans un petit cahier « pour après »…

J’en ai écumé des bibliothèques pour venir à chaque fois avec de nouveaux livres. Mais j’ai tout de suite fortement ressenti la valeur que prenait mon panier rempli d’ouvrages.

D’autres voulaient des magazines féminins, et nous pouvions passer des heures à commenter la tenue des « people » ou les nouvelles tendances de maquillage (même moi qui pourtant n’y connais rien !), laissant alors de côté la réalité de la vie enfermée : la cohabitation forcée en cellule, les règles du quotidien, les journées trainant en longueur, les nuits d’angoisse, l’éloignement des êtres aimés.

Je n’oublie pas mes livres fouillés un par un lors de mon arrivée à la prison, les clés dans les portes qui s’ouvrent et se referment après chaque passage, la fouille rapide mais systématique à l’entrée et à la sortie.

Je n’oublie pas non plus les histoires terribles que j’ai pu entendre des unes ou des autres, ou, ce qui est encore plus triste, que j’ai pu lire dans les journaux lors des audiences au tribunal,

je n’oublie pas la violence, entre elles et parfois même envers moi, lorsqu’il m’est arrivé à deux ou trois reprises de demander à faire fermer la bibliothèque, à cause de trop de tensions. Je n’oublie pas la confiance difficilement gagnée, le sentiment régulier de ne pas servir à grand chose « moi je sors, et elles, elles restent »…

Mais je garde en mémoire ces petits moments magiques autour d’un livre, d’un texte, d’une image partagé, où nous étions toutes femmes, sensibles, émues et touchées par la même chose.

Claire Exertier (France)

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