On laisse tomber ceux que l’aide n’aide pas…

La semaine dernière a été publié le Rapport 2010 sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement[1] (OMD).  Selon le PNUD, cette évaluation démontre que l’aide bien ciblée et prévisible est un catalyseur d’importance cruciale dans l’atteinte des OMD et qu’elle a permis d’obtenir des résultats significatifs, notamment au Burkina Faso. Or, cette question du ciblage des populations les plus pauvres est au cœur des débats et des enjeux des politiques de lutte contre la pauvreté.

C’est cet aspect central que j’ai découvert lors de la Table ronde nationale pour la protection sociale qui s’est déroulée il y a quelques semaines à Ouagadougou, en présence de représentants de nombreux ministères et d’organisations internationales (Banque Mondiale, Programme alimentaire mondial, Union Européenne…) Un économiste d’une institution internationale y a lancé le débat, en expliquant comment des sécurités de base accordées aux ménages les plus pauvres leur permettraient de devenir des acteurs économiques, susceptibles d’être des créateurs de richesse pour eux-mêmes et d’activités pour les autres. Encore fallait-il se mettre d’accord sur qui sont les plus pauvres… et chacun a avancé des indicateurs… mais tous ont reconnu qu’ils n’étaient pas satisfaisants…

Néanmoins, certains programmes, comme le Programme alimentaire mondial, ont en 2008, ciblé des quartiers et des populations de manière assez pertinente, me semble-t-il, où se mêlaient des populations vraisemblablement pauvres et très pauvres d’après ce que j’ai vu sur le terrain. Au sein de ces quartiers, certains ont su profiter de ces programmes pour s’ouvrir des perspectives d’avenir, d’autres non.

Or les plus pauvres sont précisément ceux qui ne parviennent pas à saisir ces opportunités : ceux pour qui les coupons alimentaires restent du papier sans jamais réussir à les transformer en huile, savon ou riz, parce que précisément la vie est trop dure. Et ceux-là, l’aide risque de les enfoncer encore un peu plus en les éloignant des réseaux de solidarités qui sont les leurs…

Je connais un homme, Jacques, qui marche à longueur de journée pour trouver de quoi nourrir sa famille. Un jour, l’un de ses voisins vient me voir en me disant que si cet homme ‘‘gagnait’’ un vélo, il pourrait s’éviter la souffrance de marcher sous le soleil.  En effet, avec un vélo, il se fatiguerait moins, il pourrait parcourir de plus grande distance, trouver plus de sacs usagés à transformer en corde, donc produire plus de cordes et gagner finalement plus d’argent pour sa famille… Mais, en continuant à réfléchir ensemble, il nous a fallu reconnaître que la précarité de la vie de cet homme ne lui permettrait probablement pas d’entrer dans cette dynamique : le vélo va beaucoup rouler, il va s’abîmer. L’entourage va le soutenir au début pour le réparer mais un jour il aura honte de solliciter son entourage. Le vélo va rester dans un coin de la cour. Et les voisins vont le dénigrer en disant : « il n’a pas su profiter de sa chance, maintenant, c’est son problème… » Et les marques de solidarités qu’ils prodiguaient vont se réduire…

De plus, Jacques est lucide : il m’avait déjà dit qu’il préférait marcher, parce qu’un vélo, c’est trop de problèmes… Il voudrait recommencer à faire de la menuiserie. Et il a fallu plusieurs semaines pour comprendre que ce qu’il cherchait, ce n’était pas un atelier, ni même beaucoup de matériel, mais simplement un marteau et quelques clous qu’il pourrait utiliser pour faire de petites réparations, chez les gens qui le connaissent, lors de ses tournées en ville.

Les plus pauvres sont ceux que l’aide pensée sans eux n’aide pas, alors même qu’on pense pouvoir les aider en pensant à leur place.

Dans la marche aux OMD, on avance avec ceux qui avancent, tant pis pour les autres : on laisse tomber ceux que l’aide n’aide pas, et cela les enfonce..

Guillaume Charvon (Burkina Faso)


[1]

En septembre 2000, les dirigeants de la planète réunis à New York ont adopté la Déclaration du millénaire dans laquelle ils ont prévu la réalisation de huit grands Objectifs du Millénaire pour le Développement d’ici à 2015. Il s’agit notamment de réduire de moitié l’extrême pauvreté, d’assurer une éducation primaire pour tous, de promouvoir l’égalité des sexes, de réduire la mortalité infantile, de combattre des maladies telles que le VIH/SIDA et le paludisme et d’assurer un environnement durable.

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