L’art tient tête à la pauvreté

Ces dernières semaines, dans la belle église «Offene Kirche» au cœur de Berne, se tenait une exposition formidable, au titre prometteur : «L’art tient tête à la pauvreté». Cette exposition a déjà eu beaucoup de succès dans 30 villes d’Allemagne auparavant. Ici, elle était enrichie par des artistes suisses vivant la pauvreté. C’était pour moi un réel espoir : la passion de grands artistes intimement liée au cri et à la force cachée du pauvre qui se révèle…

Dans ce cadre Nelly Schenker (qui écrit habituellement ce blog avec moi) a aussi pu exposer trois de ses tableaux que vous trouverez ci-joints. Ils sont nés en elle comme un reflet de ce temps : «Tremblement de terre en Haïti»… «Toile de la faim…» (inspirée par cette amie à ses côtés, qui souvent a faim, et dont elle nous a parlé dans le blog du 20 février).

Et finalement un merveilleux «Poisson du futur» qui signifie pour elle «que les gens apprennent enfin à partager sur cette terre, et qu’ainsi tout le monde ait suffisamment à manger…»

Mais lors du vernissage, ce fut la grande déception ! Nelly fait le tour de toute l’église, contemple la bonne cinquantaine d’œuvres… et ne trouve aucune trace de ses tableaux à elle ! Finalement c’est moi qui les découvre, au fin fond de l’église, dans l’escalier très peu éclairé, qui mène vers l’orgue… Elle monte à son tour, péniblement car ses jambes lui font mal. Ses tableaux sont là, comme cachés, posés sur le bord d’une des grandes fenêtres de l’église. Et aucune flèche n’indique qu’ici l’exposition continue… Alors la colère monte en elle : « Mais qu’est-ce que j’en ai marre de tous ces rejets à n’en plus finir ! »

Bien que d’accord avec elle, j’essaie de lui remonter le moral: « Mais pendant la journée c’est très beau quand la lumière entre par la fenêtre, ça leur donne du rayonnement… » J’ajoute : «  vos tableaux ne nous rappellent-ils pas aussi la force de vitraux, par leurs couleurs, leur côté assemblage de morceaux de la vie ? … » Elle reste d’abord pensive et montrant son approbation d’un hochement de tête, elle dit alors, avec une certaine philosophie, que certainement les responsables ont aussi eu du mal à placer tous les tableaux dans cet espace bien limité…

Puis elle ajoute : « Mais pourquoi personne ne m’a dit tout cela en face ? Cela change tout, si on se regarde dans les yeux et qu’on s’explique. Mais comme ça, il me reste de cette expérience, à nouveau, comme un goût d’inachevé. Et ça blesse. Les responsables me disent d’abord : «On veut absolument que des peintres, qui vivent dans la pauvreté, participent aussi à cette exposition»… Pourtant après, ce sont les artistes connus (qui veulent faire quelque chose « pour » les pauvres, et c’est louable!) qui sont mis, eux seuls, en avant. Et nous, une fois de plus, on n’existe pas… »

Le titre de l’exposition, c’était pourtant bien « L’art tient tête à la pauvreté ». Pour Nelly, du coup cela a pris un autre sens : « C’est le monde de l’Art et de la Culture qui semble aussi résister à la pauvreté, encore et encore ! » lors de la cérémonie de clôture de l’exposition elle l’a dit avec force. Il me semble que c’est effectivement à méditer…

Noldi Christen (Suisse)

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4 réflexions au sujet de « L’art tient tête à la pauvreté »

  1. Entre espoir et réalité…
    Merci Nelly, merci Noldi, merci à tous ceux qui luttent du fond du coeur et ne se laissent pas impressionner par les apparences.
    Seuls les poètes savent dire que la pâquerette brille autant que la rose; seul le coeur d’un artiste sait qu’un rocher a autant de vie que la gazelle légère.
    Pourvoi…r tout admirer.
    Savoir la profondeur des êtres et des choses.
    Savoir être vrai.

  2. Bonjour Mme Schenker et Noldi.
    C’est depuis Manille que je lis cet article.
    Mme Schenker je trouve que vous avez eu raison de vous mettre en colere. Comment peut-on accepter de toujours etre relegue plus loin, cache?
    Bien sur je suis triste avec vous aussi, parce qu’encore une fois, vous avez du affronter, comme bien d’autres personnes, une non-reconnaissance. Comme vous le dites, le titre de l’exposition a comme ete change en cours de route, ce n’etait plus  »l’Art tient tete a la pauvrete » mais  »le monde de l’Art et de la Culture resiste a la pauvrete ». Un grand MERCI alors d’avoir dit, lors de la ceremonie de cloture, ce que vous pensiez. J’espere que ceux alors presents, y compris ceux qui ont decide de l’emplacement des tableaux ont entendu et compris.

    Par ailleurs lorsque la page de ce blog s’est ouverte sur mon ordinateur, la premiere chose que j’ai vue c’est le tableau qui est en haut a gauche de l’article. Et ma reaction, avant meme de savoir qui en etait l’auteur a ete:  »ca c’est de la classe! ». J’adore vos tableaux, sachez le.

     »Maraming salamat po » (en Filipino)
    Mme Schenker, merci d’etre une artiste.

    Avec mes meilleures pensees,

    Anne-Sylvie Laurent

  3. bonjour Mme Schenker, et Noldi

    je veux vous dire que je suis blessée avec vous que le monde résiste encore et encore à la pauvreté, et encore plus que ce soit le monde de l’Art et de la Culture …

    Mais j’ai envie de vous dire aussi, madame Schenker, que votre Art est non seulement un magnifique témoignage de votre résistance à la pauvreté, mais un hommage à la beauté, et que vous pouvez être fière de vous être positionnée haut et fort lors de la cérémonie de clôture de l’exposition.
    j’aurais aimé vous voir donner ainsi la preuve de votre énergie d’existence, aussi éclatante que les trois tableaux que vous avez exposés pleins de couleurs sensibles et vivantes. Ils disent votre profondeur…

    je ne vous ai rencontrée, ou plutôt seulement écoutée, qu’une seule fois : lors de l’atelier « l’expression artistique comme mode d’action collective » au colloque qui s’est tenu à sciences po à Paris en décembre 2008 ; vous disiez, « je veux être libre, libre, libre… »
    Je crois que vous avez manifesté votre liberté en osant dire ce que vous ressentiez, et j’espère que vous avez ainsi aidé personnes présentes à réfléchir…
    Et je vous en remercie

    bien à vous

    Agnès Durand

  4. Merci pour votre article, Noldi et Mme Schenker.
    Le comité de rédaction de la Revue Quart Monde a le projet de le publier dans la rubrique « Autrement vu » de la revue qui paraitra en août prochain.
    Bon courage et bel avenir à vos créations en liberté!
    Martine Hosselet-Herbignat

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